Vu du pont

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C’est sur un levé de rideau atypique que démarre Vu du Pont de Arthur Miller (1956), mis en scène par le belge Ivo van Hove : une grosse boite noire s’élève sur un espace blanc, encadré par des bancs noirs et transparents, avec pour seuls éléments scéniques une table basse et une porte ouverte au lointain. Si le mot d’ordre de la scénographie semble être l’épuration, ce n’est que pour mieux révéler une mise en scène subtile et puissante, à commencer par le placement du public. Disposé autour du plateau, il est immédiatement établi en position de voyeur d’un intime, celui de Eddie, le docker, interprété par Charles Berling, de sa femme Béatrice, Caroline Proust, et de leur fille adoptive Catherine, qu’incarne Pauline Cheviller. Cet intime devient tour à tour intérieur et extérieur, sans aucun changement de décor, mais par un fin jeu de lumières, une narration performative menée par Alain Fromager dans le rôle de l’avocat Alfieri, et des déplacements corporels savamment orchestrés. Mais c’est le tragique qui vient pleinement révéler la force symbolique de la chorégraphie. En effet, Béatrice, constamment placée en diagonale entre Eddie et sa fille y réalise son rôle de confidente entremetteuse, tout comme Marco celui de héros tragique implacablement destiné à tuer Eddie, suite à la splendide scène de la chaise levée. « Maintenant, le ressort est bandé » comme dit le chœur dans l’Antigone de Anouilh, et « cela n’a plus qu’à se dérouler tout seul » ; les tentatives désespérées de Béatrice ou de l’avocat pour convaincre les partis ne changeront ni le regard sombre, terrible et profond de Eddie, ni la quête légitime de vengeance de Marco, le clandestin italien bafoué. Un puissant sentiment d’impuissance et de détresse envahit l’espace et place chacun face à ses valeurs, à son sens de l’honneur, sans pour autant qu’une charge morale nous pèse. Là est la prouesse des comédiens qui, tout en diffusant une poignante fatalité, donnent à voir des émotions pures et simples, des réactions fondées et toutes humaines, à tout spectateur qui saura réagir, sinon s’y reconnaître.

Climène Perrin

Vu du pont, celui dans l’œuvre de Miller (1955) représente l’immense pont de Brooklyn par-dessous lequel se déroule l’action tragique. Dans un New York prolétaire des années 50, Miller dépeint la vie des habitants du quartier portuaire de Red Hook. Vu du pont, comme pour décrire le positionnement des spectateurs dans l’espace ; le dispositif est tel que chacun surplombe et encercle la scène théâtrale. Le spectateur détient une place primordiale, sa vision y est centrale, il est celui qui observe de loin le microcosme qui se donne à voir sous ses yeux. Tout se passe comme si le spectateur était sur le pont éponyme.

Eddie Carbonne (joué par un talentueux Charles Berling), docker et figure respectée du quartier vit avec sa femme Béatrice et sa nièce qu’il considère comme sa propre fille, Catherine. L’élément perturbateur est l’arrivée dans cette famille, de deux parents italiens. Marco et Rodolpho, cousins de Béatrice, dont le premier possède une conception luthérienne du travail : l’éthique du labeur,  « le travail comme mérite pour acquérir le salut ». Rodolpho quant à lui, est beaucoup plus fantasque, ses actions se campent sur un certain modèle américain, American way of life. Catherine s’éprend de Rodolpho, ce qui n’est pas du goût d’Eddie, qui a inscrit leurs rapports dans une relation quasi incestueuse. Personne ne lui ôtera « sa Kathy », et certainement pas ce voyou de Rodolpho. C’est le point de départ de l’action tragique…

La création originale du metteur en scène belge donne toute son ampleur à l’oeuvre d’Arthur Miller, le tour de force réside ici dans la scénographie. Le décor est minimaliste, « comme dans la tragédie grecque, où il suffit d’une façade de palais et d’une porte » explique Ivo van Hove. Le dénouement, moment durant lequel l’hubris des personnages (notamment Eddie Carbonne et Marco) est à son paroxysme, cristallise toutes les tensions, les nœuds de la narration. Ce climax final est servi par des artifices techniques – dont on taira le nom pour ne pas gâcher la surprise – qui rendent la scène à la fois bouleversante et magnifique. La mise en scène est fluide, bien que surprenante par moments, et l’utilisation d’un narrateur, l’avocat Alfieri (tout comme dans la pièce de Miller) éclaire l’action. C’est d’ailleurs l’avocat (Alain Fromager) qui fait le pont entre le spectateur et ce qui se passe sur la scène. « Je suis un homme de loi ! » martèle Alfieri, tiraillé par ses valeurs, situé entre la justice qu’il a choisi d’exercer et le monde d’Eddie Carbonne qu’il comprend complètement, auquel il a autrefois appartenu. Le spectateur, le badaud accoudé à ce pont, vient d’assister à une tragédie, de celles qui laissent pantois.

Lydia Quérin

C’est au cœur du 17e arrondissement, dans les Ateliers Berthier que la représentation de Vu du pont d’Arthur Miller a eu lieu ce mercredi 14 octobre. Dans cette pièce s’imbriquent deux intrigues. Une tragédie familiale : Eddie, un docker, vit avec son épouse Béatrice et leur nièce orpheline Catherine ; l’amour paternel d’Eddie envers Catherine fait obstacle à l’émancipation de la jeune fille et, devenant de plus en plus malsain, il finit par déboucher sur une tension sexuelle, signal pour Catherine qui quitte définitivement le cocon familial. A cela se mêle une seconde intrigue qui rejoint la première : deux cousins de Béatrice, Marco et Rodolpho, fuyant la misère d’Italie, arrivent illégalement aux États-Unis et trouvent refuge chez Eddie. Catherine s’éprend de Rodolpho ce qui ne tarde pas à provoquer la méfiance d’Eddie. Fatalement, le dénouement sera tragique.

Suivant le projet de l’auteur qui avait « voulu écrire une tragédie grecque », Ivo van Hove a opté pour une disposition à l’antique et les Ateliers Berthier, par la mobilité des gradins, offrent de multiples possibilités de configuration scénique. L’espace en hémicycle permet ainsi au public d’entourer l’aire de jeu, et de ressentir par là même le temps de la représentation, un sentiment intense de claustrophobie. Le goût de Miller pour le théâtre antique se ressent dans le personnage de l’avocat Alfieri, témoin de l’intrigue, qui semble se substituer au coryphée, unique lien entre les personnages et les spectateurs. En effet, hormis Alfieri, il est surprenant de constater l’absence d’apartés, de monologues, ou de signes clairs de double énonciation. Un quatrième mur se dresse face au spectateur et l’invite ainsi à s’émouvoir tout en gardant en éveil son jugement. Ivo van Hove a fait le pari ambitieux de représenter sur un même espace scénique plusieurs espaces dramatiques : ainsi les personnages se trouvant dans la maison d’Eddie sont sur scène en même temps que des personnages se trouvant dans le cabinet de l’avocat Alfieri. Ce brouillage spatial s’accompagne d’un brouillage temporel : l’intrigue se déroule sur plusieurs mois, mais la dramaturgie fait en sorte de donner un sentiment de mouvement continu. Ivo van Hove joue sur la densité de la durée et dans certaines scènes le temps semble s’être allongé. Le tictac d’un métronome résonne dans les haut-parleurs comme un glas funèbre et alourdit ce sentiment de temporalité.

La scénographie minimaliste s’apparente une fois encore à la sobriété du théâtre grec : une façade sobre présentant une ouverture dans le fond de la scène, et une avancée rectangulaire. Cette simplicité ajoute une nouvelle dimension au brouillage spatial, le spectateur ne sait plus bien si la scène qu’il voit se déroule dans un espace clos et intérieur, ou un espace ouvert et extérieur. La représentation semble faire de l’extérieur même un espace d’enfermement et ce dès le début de la pièce. L’ouverture se fait au sens littéral par un lever très lent du rideau, suivant les contours de la scène, donnant l’illusion d’une boîte qui s’ouvre. Il ne se lève toutefois pas complètement et plane au-dessus des comédiens telle une chape de plomb prête à s’effondrer à tout moment.

L’Introït du Requiem de Fauré donne d’emblée la tonalité de la pièce et la relecture particulière qu’en fait Van Hove. Vu du pont est perçue comme une messe des morts. La scène de douche qui ouvre la pièce rappelle ainsi cette ancienne pratique chrétienne consistant à laver le mort avant son passage dans l’au-delà. Le Libera Me concluant la pièce, «libère » la tension qui avait atteint son paroxysme. Les corps entremêlés symbolisant cette tension, se dénouent à la mort d’Eddie. La musique résonne au moment où une pluie de sang s’abat sur la scène. La catharsis a eu lieu, le sang a été versé sur scène. Cette purification par le sang accompagnée d’une musique sacrée semble faire de cette pièce une parabole religieuse. La justesse tant dans la mise en scène que dans le jeu des comédiens ont rendu service à cette pièce peu connue mais dont les résonances sont toujours très actuelles..

Léo Guillou-Keredan

La pièce commence et finit dans l’eau, cette douche que prennent deux dockers au lever de rideau se finira en bain de sang. Vu du pont (A view from the bridge), écrite pour la première fois par Arthur Miller en 1955, est une tragédie singulière qui reprend les vieux mythes tragiques, les conflits de loi, de justice, de désir et de réalité. Eddie Carbone est docker à Red Hook, quartier italo-américain caché à l’ombre du pont de Brooklyn. Eddie Carbone a fait une promesse, celle d’élever Catherine, la nièce de sa femme Béatrice. Mais Eddie a oublié une chose, Catherine a fini de grandir. La pièce nous retrace ces journées qui mèneront Eddie à sa perte, ces journées où l’homme refuse de voir la femme dans l’enfant et où la femme se cache derrière l’enfant. Le pays des libertés en 1950 prend un autre sens, la loi et la justice sont là – le service de l’immigration aussi – et chacun va à sa façon s’y confronter. Cette pièce déjà saluée à Londres, est présentée ici aux Ateliers Berthier du Théâtre de l’Odéon. Deux heures où on est pris à la gorge, Ivo van Hove nous confronte à la tragédie et la rend universelle. Le directeur du Toneelgroep d’Amsterdam a l’habitude de la mise en scène tragique et il démontre ici son intelligence. La salle est construite pour la pièce, un U qui entoure cette scène en rectangle, tel un cercueil caché par un voile. Les spectateurs dans les gradins sont là dans l’intimité ou bien alors surplombent cette unique pièce où l’intérieur et l’extérieur se confondent. L’intérieur et l’extérieur sont peut-être des enjeux fondamentaux de cette pièce qui questionne la situation des migrants. Il y a ceux arrivés depuis longtemps et ceux qui viendront déclencher la tragédie, et nous : témoins extérieurs et pourtant si proches. Le texte d’Arthur Miller, traduit par Daniel Loayza – conseiller artistique de l’établissement dirigé par Luc Bondy – est direct, concis. Cette pièce ne s’épuise pas dans les fioritures, la tragédie se suffit à elle-même, on ne montre plus, on dit ce texte. On ne s’embarrasse pas à rapprocher les acteurs de leur personnage. Charles Berling ne possède pas le profil du docker, mais il en a le regard. Caroline Proust, sa femme, est presque trop jeune, et Pauline Cheviller trop vieille pour Catherine. On a épuré, mais à l’image de cette scène blanche qui deviendra ring puis tombeau, on n’a pas besoin de meubler. On retiendra Alain Fromager, magnifique dans le rôle de l’avocat Alfieri qui énonce cette tragédie, témoin impuissant de ces vies. Alain Fromager est celui qui nous rattache à ce fait divers, banal par bien des aspects. Mais par son texte et son jeu, ce fait divers nous confronte une fois de plus à cette tragédie que l’on ne voit pas que derrière un voile. Salué à Londres, bientôt joué à Broadway, tourné en France, Ivo van Hove porte cette pièce et n’a pas fini d’ensanglanter une scène immaculée.

Marion Crubezy

Pendant que le cube noir faisant office de rideau se lève lentement, les notes du requiem de Fauré retentissent. Le ton est donné, l’issue tragique est dès lors annoncée. Déjà, la lumière tamisée orangée, qui éclaire la scène, préfigure la pluie de sang qui viendra clore le spectacle. Après la tension palpable durant toute la pièce, le crime apparaît comme la purgation des passions des personnages. Le public est alors submergé par l’émotion, accrue par la beauté esthétique de la scène finale. Par une ouverture et une fermeture percutantes, la mise en scène d’Ivo van Hove donne une dimension cathartique à la pièce de Miller. S’il renoue avec les codes de la tragédie antique par les images solennelles qu’il nous offre, il situe son esthétique dans une sobriété résolument moderne. Ainsi, il met l’accent sur l’universalité des thèmes que Vue du pont aborde : l’immigration, l’amour, la mort et l’inceste. Durant tout le reste de la pièce, Van Hove choisit une scénographie minimaliste. En pleine lumière, la scène est nue, elle offre seulement des rebords qui permettent aux personnages de s’asseoir. Ce dépouillement permet d’effacer le cadre spatio-temporel de la pièce qui est un quartier du port de Brooklyn dans les années 50. Cette stratégie permet d’attribuer à la pièce une dimension universelle. Les personnages incarnent alors des stéréotypes transposables dans toutes les époques. Eddie Carbone, un brave docker vit avec sa femme et sa nièce qu’il a recueillie. Il surprotège l’orpheline dont il est secrètement amoureux et délaisse peu à peu sa femme. Même si cette dernière reste lucide quant à la situation, elle demeure impuissante. Ses cousins sans papiers débarquent dans leur vie pour venir trouver du travail. L’un, Marco, vient pour nourrir sa famille et espère retourner en Italie par la suite, il est travailleur et reste discret. L’autre, Rodolpho, est plus jeune, enjoué et plein d’humour. Il vient pour commencer une nouvelle vie et tombe sous le charme de la nièce bien-aimée d’Eddie, la jeune Katie. La jalousie et l’obstination d’Eddie vont l’amener à commettre ce que lui-même condamnait : dénoncer des sans-papiers au service de l’immigration. Si le public comprend le destin fatal d’Eddie, la pièce nous montre le cheminement de sa pensée, comment un homme honorable en arrive à commettre les pires atrocités. Toute la durée de la pièce nous amène vers l’inéluctable. La lenteur de l’échange des répliques de certaines scènes nous laisse entendre le temps s’écouler. La tension en devient palpable. Mais, la lenteur ne nous fait pas seulement ressentir des émotions fortes, elles nous amènent à nous poser des questions. D’ailleurs, l’avocat d’Eddie, le narrateur de l’histoire, oriente notre réflexion. Comme nous, il a été spectateur de ce qui devait arriver sans pouvoir changer le cours des évènements. Aussi, ses interventions ne condamnent pas le désir incestueux de son client, mais nous en montre la complexité. Comment réagir face à l’impossibilité d’étouffer ses sentiments ? Comment assumer ses plus sombres passions ? Faut-il mieux vivre hypocritement dans le non-dit plutôt que d’avouer l’inacceptable ?

Pascale Douault-Mercier
Photo : Thierry Depagne