Comment vider la mer avec une cuiller

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Comme vider la mer avec une cuiller, pièce écrite et interprétée par Yannick Jaulin, a été présentée au Théâtre des Bouffes du Nord le 10 mars 2016. Mise en scène par Matthieu Roy, il s’agit d’un dialogue que le personnage principal ―et le seul à parler tout au long du spectacle― entretien avec le public et avec une femme qui de temps en temps apparaît sur scène. Avec un décor très simple qui renvoie à la galerie de la renaissance d’un musée, sans « réels » costumes (en effet, on dirait que les acteurs sont habillés tel qu’ils le seraient dans le quotidien), qui compte sur quelques petits jeux de lumière et sur la participation éventuelle de Julie Mellaert au violon, le gros de la pièce repose sur la prestation de Jaulin, sa capacité à attirer et garder l’attention de l’audience, et surtout sur le contenu du texte.

Celui-ci, n’est autre qu’une longue réflexion d’un peu plus d’une heure qui, partant des écrits religieux, se balade des histoires bibliques à celles du Coran. Il ne présente pas toujours les versions les plus classiques que nous connaissons aujourd’hui. Pourtant, il dresse un portrait critique, drôle, parfois ridicule, mais tout à fait humain de ces récits considérés comme sacrés par les croyants des quatre coins de la Terre. Justement ; il les désacralise. Quand il tire de la Bible les épisodes de la naissance de Moïse ou de l’annonciation de l’archange Gabriel à la Vierge Marie, il les transpose dans un réel concret. Ce faisant, les questionnements sur la véracité de ces passages viennent naturellement. L’auteur peut être assez acide dans son argumentation. Celle-ci n’est donc pas une pièce conçue pour les religieux radicaux. Pourtant, loin de détester ces récits, Jaulin laisse également transparaître tendresse et admiration à leur égard. C’est une fascination par eux qui le pousse à les examiner sous toute les coutures: souvent à la manière d’un humoriste, fréquemment à celle d’un historien, parfois celle d’un penseur…

Même si ces textes dites sacrés ont façonné le style de vie de plusieurs millions de personnes dans le monde entier, la tradition laïque de ce pays fait qu’ils sont souvent méconnus en France. Comme vider la mer avec une cuiller vient donc à nourrir les discussions à ce propos. Le conteur présente d’abord les récits (ou plutôt sa vision des récits), et apporte ensuite de nouveaux éléments d’analyse permettant de leur donner une toute autre lecture. Dans une époque où les religions se trouvent au cœur du débat public et au centre de certaines décisions politiques, ignorer ce qu’elles proposent n’est sûrement pas le meilleur des choix.

Présentée du mardi au samedi à 19h jusqu’au 26 mars, Comme vider la mer avec une cuiller est également l’occasion de découvrir le beau Théâtre des Bouffes du Nord, lequel, entre l’abandon et le charme d’autrefois, crée une ambiance spéciale et magique, et offre une proximité entre public et acteurs difficiles à trouver dans d’autres salles parisiennes.

Johan Ramirez

Dans son dernier spectacle « Comme vider la mer avec une cuiller », le conteur Yannick Jaulin s’intéresse aux mythes fondateurs. Ce titre est révélateur de la pièce, il est une référence à une citation du Gai Savoir (1882) de Nietzsche « Mais comment avons-nous fait cela ? Comment avons-nous pu vider la mer ? Qui nous a donné l’éponge pour effacer l’horizon tout entier ? ». Mais aussi une  forme d’hommage à sa mère qui lui racontait l’histoire d’un garçon qui trouvait que rentrer au paradis était aussi difficile que de vider la mer avec une cuiller.

Le décor au fond de la scène des Bouffes du Nord – tableau de Fra Angelico « L’annonciation »- représente la naissance de ce spectacle. Il est né dans un musée, devant l’absence de réaction de sa femme devant ce tableau, Yannick Jaulin a commencé à raconter à sa famille l’histoire biblique. “Quand on ne connait pas l’histoire, on ne voit rien“, souligne-t-il plus tard dans son spectacle.

Pendant trois ans, le conteur a collecté différentes versions des textes sacrés, des témoignages de nombreux anonymes et a travaillé avec des spécialistes des religions. Ainsi nous découvrons un spectacle sur les trois grandes religions monothéistes. Et c’est un véritable tour de force puisqu’il est devenu difficile de faire rire sur un tel sujet. Yannick Jaulin amuse en faisant usage du patois vendéen et en injectant des références actuelles. De conteur il se transforme en véritable one man show.

Ce qui fait la force de ce spectacle, le dessert aussi. Les références historiques noient le spectateur non avertit et le perd parfois. Mais il y aussi la langue qui va vite et à des moments en patois, ce qui rend le texte peu audible.

Le début et la fin se retrouve autour de la même phrase « Et qu’est-ce qu’on fait maintenant, par quoi on remplace la croyance, par la crédulité ? Simone Weil dirait encore aujourd’hui : sans vie spirituelle authentique, nos enfants deviendront fascistes, communistes, ou fondamentalistes, par besoin de se donner à quelque chose. ». Une phrase qui fait écho à un spectacle qui jongle entre humour et gravité –presque religieuse dirait-on.

Marion Crubezy

C’est avec beaucoup de curiosité que l’on s’est rendu au nouveau spectacle de Yannick Jaulain – Comme vider la mer avec une cuiller – au splendide théâtre des Bouffes du nord à Barbes, mis en scène par Matthieu Roy et produit par Le Beau Monde.  Le conteur vendéen, a joué seul sur scène pendant près d’une heure et demi, parfois accompagné de la violoniste Julie Mellaert, avec l’ambition d’entrainer son public dans une ballade mythologique très personnelle.

Jaulain, avec une fougue verbale qui lui est propre et son amour pour les mots toujours bien placés, revient sur quelques mythes et récits fondateurs des cultures et des religions judéo-chrétiennes et musulmanes : l’Annonciation, Moïse, la reine de Saba, les rastas, … Le geste de l’artiste consiste à explorer ces récits, souvent à les démonter, parfois à les railler. Jaulain s’amuse des mythes, il en rétablit la (sa) vérité historique et mesure avec un malin plaisir les divergences entre le fait historique et la légende bâtie sur celui-ci. Amoureux de l’histoire il ne dynamite pas non plus l’édifice mythologique, il choisit quelques morceaux et s’en amuse avec malice. Le mythe est partout, le mythe est une fabulation et c’est pourquoi il faut s’en amuser, mais le mythe est aussi une des pierres fondatrices des cultures, des peuples et il faut ainsi le cultiver. Jaulain déclame en ce sens : « On a tous besoin de quelque chose de plus grand que nous ».

Fin comédien jouant sans retenue, il nous fait rire en ponctuant sa narration d’anecdotes personnelles fleuries. On ressort du spectacle très rafraichi. On pourrait cependant lui reprocher d’avoir choisi des récits mythologiques peu connus (du moins pas dans leur totalité), qu’il interroge par son érudition historique qui semble réelle mais qui ne permet pas au public de s’interroger à son tour. Qu’importe ! On a beaucoup aimé et il faut saluer la performance du comédien-conteur qui fait, à lui seul, voyager son public dans le temps, en le prenant par la main avec très peu d’artifices (la mise en scène est très épurée).

Paul Facomprez
Photo : Hervé Jolly