Un Jardin de Silence / L., Thomas Jolly, Babx / la Scala Paris / Octobre 2019

Image d’entête : Galerie de la Scala

La Scala Paris, jeune théâtre au nom intemporel, a choisi de programmer un spectacle sur une interprète elle aussi intemporelle : Barbara, dans Barbara, un Jardin de silence. Nous y retrouvons la chanteuse L. (Raphaële Lannadère), le pianiste Babx ainsi que le metteur en scène et comédien Thomas Jolly, également directeur de la compagnie La Piccola Familia – laquelle a créé Thyeste (de Sénèque) pour l’ouverture du 72ème Festival d’Avignon.

Barbara, un jardin de silence c’est un concert au théâtre – mais du théâtre avant tout, dans lequel L., Thomas Jolly et Babx interprètent tour à tour Barbara et les grandes figures qui l’ont entourée.

La scène d’ouverture prend place lors d’une remise de prix du Ministère de la Culture dans laquelle nous sommes public à la fois du spectacle et de l’événement. Le rideau, d’abord fermé, s’entrouve (nous laissant à peine entrevoir la scène), puis il s’ouvre tout entier. En outre, la temporalité linéaire est petit à petit brisée par des flashbacks opérés grâce à l’insertion d’archives audio et d’interviews rejouées sur scène. Ainsi, Barbara, un jardin de silence est avant tout un hommage à la personne de Barbara – hommage dans lequel nous plongeons délicatement.

L’interprétation de L. est fidèle à celle de Barbara, bien qu’enrichie par la subtilité et la précision de sa voix. Le piano, qui accompagne les chansons et les extraits-documentaires du spectacle, réprime ainsi les silences de ce jardin.

Thomas Jolly a habillé la scène de manière à happer notre regard lorsqu’il se détache du chanteur, mais ce foisonnement de fleurs et de fauteuils délimitent en réalité divers espaces scéniques où se déroulent les interviews. Ainsi, nous apercevons des fleurs au sol, des fleurs suspendues à des cintres, de confortables fauteuils, un petit cahier, un renard endormi ainsi que des projecteurs. De fait, la lumière est employée de la même façon qu’un acteur pour un rôle : elle intervient de manière enchanteresse et chaleureuse lorsqu’elle surgit du  fond de scène, aidant à dévoiler le silence qui plane autour de la figure de Barbara.

Loin de n’être que pur divertissement, le spectacle rappelle aussi l’engagement de Barbara dans la lutte contre le sida et la parole chantée devient une parole politique qui nous remémore l’intemporalité de cette maladie, en ces temps où augmente de nouveau le nombre de ses victimes.

Les applaudissements des spectateurs, à la fin de chaque chanson, ne se sont pas faits du bout des doigts car ils rendaient eux aussi hommage à Barbara et saluaient en même temps la performance, ponctuée tantôt de rires, tantôt de mélancolie. Alors si vous aimez la chanson française, je ne vous le dis pas du bout des lèvres : volez-y !

— Cindel CATTIN

Un Jardin de silence est un spectacle musical créé en 2018 par la compagnie La Piccola Familia dans le cadre du Festival Les Émancipées. Conçu par L. (Raphaële Lannadère), mis d’une part en scène par Thomas Jolly, d’autre part en musique par Babx (Didier Babin), le spectacle se construit autour de la chanteuse Barbara, pour en dresser un portrait rêveur, alternant reprises de chansons et extraits d’entretiens.

Comme elle, comme L., je me refuse à employer les termes de « poésie » et de « mystère ». Pourtant l’une et l’autre ne manquent pas dans ce décor en clair-obscur, fait de noir et de feu – particulièrement bien mis en relief par les lumières d’Antoine Travert. Celles-ci contribuent effectivement à étoffer l’ambiance – tantôt intimiste, tantôt spectaculaire, et réussissent ainsi à mettre en valeur ce qui est montré autant que ce qui est caché, pour attirer l’attention du spectateur sur ce qu’il ne voit pas, comme un reflet de la personnalité de Barbara. 

Une Barbara donc, interprétée en grande partie par L., qui nous reçoit non pas près du majestueux piano à queue auquel Babx fait ses arrangements, mais plutôt dans ses deux maisons : l’une, au centre, possédant un micro et quelques projecteurs, constitue la scène sur laquelle elle nous interprète quelques morceaux. L’autre, à cour, a la beauté un peu vieillie d’un temps lointain : le paysage y est fait de fauteuils, de fleurs, de lampes et de tapis en peau d’animal, dans un style baroque rappelant les vanités picturales. Quand L. nous parle de sa voix douce, on pourrait croire une amie qui se confie à nous, au coin du feu, par une soirée d’automne.

L’incarnation de Barbara par L. se fait de manière subtile ; elle passe par la reprise de ses lunettes et de sa robe en dentelle, à propos desquels elle donne des explications discrètes : les premières lui permettent d’entendre, tandis que la seconde est remplie de l’énergie dont elle a besoin. On comprend que, paradoxalement, ce n’est qu’ainsi couverte qu’elle peut se dévoiler, ce n’est que mise en scène qu’elle peut dire sa vérité. D’ailleurs elle nous le dit : ce n’est que devant deux mille personnes qu’elle se sent au plus près d’elle-même. 

Là où L. réussit particulièrement bien, c’est qu’elle n’est ni dans l’imitation ni dans la copie : son personnage est reconnaissable, certes, mais sa voix joyeuse, au timbre clair et pur, a une vraie signature, bien différente de l’originale. Elle est plus posée, plus articulée quand elle parle, et plus moderne quand elle chante. Et pourtant, la diffusion d’archives sonores de Barbara prouve l’attention portée aux détails dans l’interprétation de L., qui s’exprime avec les mêmes hésitations, cherchant ses mots de la même façon et traînant sur les mêmes syllabes, dans une recherche de fidélité réussie.

Sa voix donne la réplique à celles de Thomas Jolly et Babx, lesquels se prêtent également au jeu ; ensemble, leurs voix se répondent, se mêlent, s’interchangent. Elles ne racontent pas réellement une histoire, ou plutôt elles racontent plusieurs bribes d’histoires, qu’il s’agisse d’extraits d’entretiens levant le voile sur certains passages de la vie de la dame en noir – ou simplement de chansons, que Barbara appelait « des pièces de théâtre de trois minutes ». Ainsi, on navigue au fil de la pièce comme on suivrait le cours d’un cheminement de pensée, sans transition, d’une manière parfois un peu confuse mais toujours naturelle.

Le trio L./Jolly/Babx développe donc le portrait d’une Barbara complexe, aux multiples facettes – parfois contradictoires, facettes que les trois comédiens explorent avec délicatesse, incarnant eux-mêmes trois aspects différents d’une personnalité unique. Secrète et généreuse, espiègle et mélancolique, élégante et populaire, drôle et fragile, les adjectifs pour décrire la chanteuse sont certes paradoxaux, mais ils s’illustrent et prennent sens au fil des scènes jouées ou chantées.

La réussite de ce spectacle réside dans le fait qu’il a su capturer l’essence de l’artiste. De l’artiste Barbara, avant tout, mais aussi de ce qui fait un artiste de manière générale. Ainsi, et s’il constitue un hommage, ce spectacle ne se veut ni documentaire ni biographie et, en cela, il est accessible à tous ; à tous les artistes, et par conséquent, à tous les publics : que l’on soit un inconditionnel, un averti ou bien juste un néophyte, l’approche universelle de cette pièce permet à tous de l’apprécier.

— Ilona JACOTOT.

Un jardin de silence. Cette pièce, présentée comme une pièce de théâtre, est en fait un mélange entre théâtre et concert, jeu et musique. La mise en scène existe bel et bien, réalisée par Thomas Jolly – qui est également présent sur la scène qu’il partage avec la chanteuse L. (Raphaële Lannadère) et le musicien Babx. La pièce s’ouvre sur la remise du prix « Barbara » que Raphaële Lannadère a bel et bien reçu en 2011 (ce que j’ai appris grâce à des recherches postérieures). D’ailleurs, sur le rideau – encore fermé à ce moment-là, sont projetées l’année « 2011 » et l’inscription « Ministère de la Culture ». La pièce continue ensuite avec un discours déclamé par Thomas Jolly à l’attention de la chanteuse. Jusque-là, on n’a entendu de Barbara que son nom, mentionné lors de la remise du prix éponyme. Mais très vite le rideau s’ouvre, Raphaële Lannadère se tient devant nous et entonne bientôt sa première chanson dans un décor recherché, dans lequel on retrouve fleurs, fauteuils en cuir et, bien sûr, le fameux piano à queue noir. Ce piano n’est qu’une des nombreuses – mais subtilement dissimulées, références aux caractéristiques (certains diraient aux tocs ou aux caprices) de la chanteuse. En effet, vers la fin de la pièce Raphaële Lannadère se met à tricoter, reprenant ici une des passions (le mot est faible) de Barbara. Ces références, plutôt évidentes, ne sont pas les seules. On en apprend davantage sur le rapport de Barbara à la scène, au public et à la musique en général, ainsi que sur sa lutte dans la prévention contre le sida, avec notamment la mention de ses visites dans des prisons et des hôpitaux. Tout cela, on l’apprend sous forme d’entretiens dans le style d’interviews journalistiques entre Raphaële Lannadère et Thomas Jolly, lequel incarne divers journalistes. Ces questionnements sont régulièrement entrecoupés de chansons, chantées par L., ou par Jolly – ou même par Babx. 

Je suis malheureusement ressortie de la pièce sans avoir compris quel était le rapport entre Barbara et Raphaële Lannadère, rapport dont j’ai finalement pris la mesure en lisant les notes d’intention de cette dernière et de Thomas Jolly. En effet, il m’avait semblé que Raphaële Lannadère avait cessé d’être L. une fois les rideaux ouverts, afin d’incarner le personnage de Barbara. Je ne connaissais d’ailleurs pas du tout cette chanteuse en entrant à la Scala le mercredi 23 octobre, et n’ai donc appris qu’en faisant des recherches a posteriori qu’elle n’était pas seulement une chanteuse choisie pour sa voix douce et grave à la fois, mais qu’elle était à l’origine de ce spectacle.

J’avais donc été un peu déçue en sortant de la pièce, trouvant les chansons magnifiques (sans hésitation), mais la voix et le discours attribués à Barbara assez monotones, tristes et fades. J’ai trouvé ceux-ci en effet très différents des enregistrements de Barbara qui étaient diffusés par moments. C’est finalement grâce à la fin de la note d’intention de Thomas Joly, « Il y sera question aussi bien de Raphaële que de Barbara… que, finalement, de n’importe quel spectateur. Ni un « best-of », ni une exposition narcissique, mais un spectacle en forme d’hommage à la figure impérieusement nécessaire de l’artiste pour la célébration du vivant », que je comprends mieux, et surtout que j’apprécie mieux la pièce/concert Le Jardin de Silence

En effet, comprenant maintenant la motivation du metteur en scène, j’apprécie encore mieux l’humour qu’ils ont su insuffler par endroits, le choix des chansons (qui ne font pas partie des plus connues) ou encore le choix de représenter certains aspects de la vie de Barbara que je ne connaissais pas. Et surtout, je sais maintenant que leur choix était de montrer Barbara en tant qu’artiste, parfois solitaire et mélancolique, mais ayant toujours du répondant, l’éloignant ainsi de l’image qu’elle pouvait habituellement dégager sur scène.

Je recommande donc à quiconque ira voir cette pièce de se renseigner avant, afin de pouvoir l’apprécier pleinement et immédiatement !

— Thelma Dassesse

Un jardin de silence est un spectacle conçu par L. (Raphaële Lannadère), mis en scène par Thomas Jolly et mis en musique par Babx, qui a eu lieu au théâtre de La Scala Paris. Cependant le spectacle a été créé pour les Scènes du golfe – Festival des Émancipées en 2018. Il est produit par le festival en question et la Piccola Familia

Le spectacle commence : les rideaux sont clos et un homme présente le prix Barbara. Des phrases guindées, des banalités pseudo-intellectuelles classiques. Une voix s’élève de temps à autre, plus intime, par-dessus le bla bla de la remise de prix. C’est la chanteuse L., ou Barbara – cela importe finalement peu. 

Le spectacle est construit sous forme d’interviews. Parfois c’est la chanteuse sur scène qui répond, parfois c’est Barbara elle-même, c’est sa voix, belle et puissante, qui envahit la scène. Mais les deux se fondent, il n’y a plus de frontière, plus de limite. Parfois la parole répond aux questions, parfois c’est la chanson. Les chansons de Barbara ont la qualité de pouvoir répondre à tout. Mais ici, c’est ce savant mélange qui parvient à faire émerger l’artiste, et donne à comprendre des facettes connues ou inconnues de celle-ci. 

Les chansons choisies ne sont pas pompeuses et grandioses. Ni « Nantes » ni « l’Aigle noir », et tant mieux. C’est sans prétention et tout en douceur que les trois artistes font vivre Barbara. Ce sont des chansons écrites par Barbara et par d’autres ; « La Joconde » de Paul Braffort, « les Amis de Monsieur » par Harry Fragson. Brassens ou Brel. Et par elle-même, « la Solitude », « mon Enfance », ou « Göttingen » réinterprétée de façon épurée.

L’interprétation de L. (Raphaële Lannadère) parvient à concilier la manière de chanter de Barbara, si spécifique, mais avec une puissance qui est bien la sienne et celle de personne d’autre. 

Le travail de mise en scène est précis et fin : le jeu de lumières nous éblouit comme si l’artiste émettait une lumière aveuglante – et l’instant d’après, nous sommes plongés dans une obscurité intime et douce. La lumière et l’obscurité rythment les performances. 

Les voix foisonnent ; celle de Barbara, bien sûr, mais aussi celle de Brassens, de Depardieu (grand admirateur de la chanteuse), de Gainsbourg, du journaliste tantôt attentif, tantôt indifférent et désagréable. Thomas Jolly tourne en dérision l’élite parisienne « rive gauche » et le snobisme de la capitale. Et le public s’amuse, il rit (tant à Paris qu’à Arradon où le spectacle a eu lieu pour la première fois).

Un jardin de silence, c’est l’univers intime de la chanteuse – qui se révèle pourtant à travers le dialogue. Barbara, ce n’est pas seulement cette image tragique et mélancolique qu’on imagine souvent. Barbara, c’est beaucoup plus. C’est pour cela que l’on peut dire que ce spectacle est une réussite : le jardin secret, « de silence » se révèle à travers le grandiose, la scène, la foule, l’interview – activité faussement intimiste. 

— Klervi Morvan-Piriou

La Scala Paris est une salle de spectacle au passé étonnant : inspiré de la Scala de Milan, il fut construit en 1873 et devint l’un des plus célèbres café-concert de la Belle Époque – puis une salle de cinéma Art-déco depuis 1936 et le premier multiplexe dédié aux films pornographiques à la fin des années 70’. Finalement, la salle sera rachetée par une éminente église de baptistes brésiliens, puis fermée en 1999. A l’époque, l’église brésilienne aurait voulu en faire son premier temple en France, mais les professionnels du cinéma se mobilisèrent contre le projet. Source de conflits, ledit projet fut abandonné quand la mairie de Paris décida de classer non pas la salle en ruine, mais la fonction, la destination du lieu, « un lieu de culture ». La Scala a donc rouvert ses portes l’année dernière, après une importante réhabilitation. Ce théâtre privé d’intérêt public a une programmation éclectique qui réunit sur scène à la fois théâtre, danse, musique, cirque nouveau, art visuels et numériques. 

On programme ici « Un jardin de silence » du 18 octobre au 3 novembre 2019. Conçu par la chanteuse L. (Raphaële Lannadère), avec la mise en scène de Thomas Jolly et la mise en musique du pianiste Babx, ce spectacle évoque le lien qui unit L. à la chanteuse Barbara. Thomas Jolly y présente la cérémonie de remise du prix Barbara par le Ministère de la Culture, prix dont L. fut la lauréate en 2011. Sur scène, un décor épuré quoique bien rempli : sur la gauche, un piano noir (évidemment !), un fauteuil et une petite table ; sur la droite, on dirait un jardin, avec beaucoup de fleurs et quelques meubles qui suggèrent différents espaces ; à l’avant de la scène, un micro sur pied. 

Les trois comédiens-chanteurs nous embarquent dans l’univers de Barbara, entre chants a capella, archives d’enregistrements audio et d’interviews. L’interprétation de L. est tantôt proche des versions de Barbara, tantôt plus éloignée, avec une touche personnelle ; Thomas Jolly, qui passe d’un personnage à l’autre, de l’ami au présentateur et journaliste ; les arrangements de Babx au piano… L’ensemble se fond dans un décor très sobre où des petites touches de lumière réussissent à créer de magistraux décors, tous différents et qui nous font voyager. On se sent vraiment embarqués dans la tournée d’un spectacle, de Paris à la province, de la petite salle étriquée où a lieu l’interview à la grande salle de concert. La lumière du spectacle, conçue par Antoine Travert, donne une pâte, un grain tout en finesse : parfois aveuglante, parfois discrète – mais toujours chaleureuse. Un hommage à la Dame en noir dans toute sa splendeur, sa pudeur, sa sensibilité, son charisme, sans oublier ses combats, notamment celui contre le sida. 

— Monica MELE