Un ennemi du peuple / Henrik Ibsen – J.-F. Sivadier / Odéon Théâtre de l’Europe

Le décor jure avec le mythique théâtre de l’Odéon. De grands draps de plastique sont suspendus et brouillent un arrière-plan où vont et viennent des personnages : comme des coulisses transparentes. Une table, des objets… Une grande maison bourgeoise. Nous sommes bien chez Ibsen. Et déjà quelques personnages.

Le spectateur peut d’abord rencontrer Catherine, incarnée par Agnès Sourdillon, qui accueille des invités qui viennent de la salle. Ils évoluent presque parmi nous : Hovstad, le facteur, Petra, Peter puis enfin le docteur Stockman, incarné par Nicolas Bouchaud. Ce dernier, l’homme de sciences découvre un sombre secret sur la ville dont son frère, Peter est le préfet, l’homme de pouvoir. L’économie de la ville repose sur des thermes dont les eaux seraient empoisonnées. Doit-on donc parler ou bien se taire ?

La pièce mène une réflexion sur différent sujets. L’opinion publique et la « majorité compacte ». Doit-on se soumettre à l’avis de la masse si l’on pense que l’avis en question est stupide ? Et cela au risque de tomber dans la tyrannie et le totalitarisme. Qui est l’ami ou l’ennemi du peuple ? Qu’est-ce que le peuple ou la bourgeoisie ? Jean-François Sivadier pose également la question de la violence et de la révolution : il emprunte au texte de Günther Anders La Violence, oui ou non. Le rôle du docteur, joué avec talent par Nicolas Bouchaud démontre toute l’ambiguïté de ces questions. « Je suis là pour poser des questions, je vous laisse le choix des réponses » disait Ibsen. Le metteur en scène joue au même jeu que l’auteur, et montre que la question, même quand elle est dite à voix haute, ne donne pas d’indice sur la réponse à donner, et la rend plus obscure encore.

La finesse du jeu réside également dans l’effondrement ponctuel du quatrième mur. D’abord quelques mots: « Mais tu ne pourras pas aller voter » ou « La révolution en marche ». Les spectateurs font le lien avec notre contexte politique actuel : quelques ricanements traversent la salle. Qu’importe qu’ils aient été recherchés ou non: ils sont bien là. Puis L’acte 4, qui constitue l’apogée de cet effondrement ; dans le texte original d’Ibsen, le docteur s’adresse à un public de bourgeois, et Jean-François Sivadier a décidé de retirer ces bourgeois qui devaient être physiquement présents sur scène. Les bourgeois, c’est nous, c’est le public. Nicolas Bouchaud semble quitter le docteur pour un moment. Il déclare devoir nous maltraiter, nous traite de veaux, de masse répugnante, compacte, tout ce qu’il abhorre. Il se demande s’il fait les choses bien : après tout, il aime mettre le public dans sa poche. Pas de fausseté dans cette entreprise risquée. Le texte, ou l’improvisation sonne vrai, se glisse avec une étonnante facilité dans le texte d’Ibsen et attire l’attention du public de manière magnétique.

Mais le dynamisme peut aussi être trouvé dans les choix musicaux des transitions : entre Woodkid et Coldplay, nous sommes irrémédiablement plongés dans le présent, que ce soit le nôtre ou celui de la pièce : ils ne font plus qu’un. Pour reprendre les mots de Jean-François Sivadier : « Ibsen ne sauve personne ». Et par ces mots on peut dire qu’il parle tant de ses personnages que de son public.

Klervi Morvan-Piriou


Une chose est sûre : ce spectacle ne laissera personne indifférent. Il se trouve en effet que ce n’est pas un spectacle qu’on regarde mais un spectacle qu’on vit. On vit dans une petite ville où tout le monde se connaît, sauvée de la ruine par l’ouverture prochaine d’une station thermale. Dès le début, un homme arrive du fond de la salle, traverse le public et monte sur scène. Tomas Stockmann, le médecin des thermes, est immédiatement l’un des nôtres. Comment ne pas se réjouir à ses côtés quand, preuve en main que les bains sont contaminés, il évite la catastrophe sanitaire ? Hélas la bonne nouvelle ne fait pas long feu. Le préfet son frère cherche à sauver sa crédibilité, le président de l’association des petits propriétaires redoute l’augmentation des impôts, le rédacteur en chef du journal local préfère trahir ses idées révolutionnaires plutôt que fâcher ses lecteurs. Tous ceux qui soutenaient Tomas Stockmann l’abandonnent peu à peu, à l’exception de sa femme et de sa fille. Tout le monde sait qu’il a raison, et cependant l’opinion publique se retourne contre lui. Il devient l’ennemi du peuple. Comment, alors, ne pas partager son sentiment d’injustice ?

Son synopsis ne le laisse pas deviner, mais Un ennemi du peuple fait rire. C’est une comédie vaudevillesque et politique à la fois, où le porte-parole du prolétariat met dans son placard les forces de l’ordre pour les cacher du lanceur d’alerte débonnaire. C’est aussi un thriller où on en vient à craindre la mort des parias. C’est enfin un entrecroisement de pamphlets contradictoires, où l’un a raison sans que les autres aient tout à fait tort. Pour cumuler toutes ces étiquettes, la pièce profite de comédiens parfaits. Tous s’emparent de leurs rôles avec un engagement absolu, défendent les intérêts contraires de leurs personnages avec la plus grande sincérité. Nicolas Bouchaud en particulier accomplit des prouesses dans un incroyable monologue. Son corps tout entier bouillant de colère, il fait de chaque syllabe la pointe acérée d’une remise en question du monde. La mise en scène de Jean-François Sivadier ne recule devant rien pour dénoncer l’absurdité sociale. Elle repousse les limites du texte original déjà sans concession, met de plus en plus à mal les spectateurs jusqu’à l’explosion du quatrième acte, lequel est si époustouflant que l’acte 5 devient presque décevant. Sa violence reste pourtant loin de l’inacceptable indécence d’un peuple qui ne voit pas plus loin que le seuil de son portefeuille. Or dans cette pièce, le peuple, le troupeau, la « majorité compacte », c’est le public. Difficile de percevoir la frontière entre acteurs et spectateurs. Les premiers, désarmant de naturel, dépassent tout : le décor grandiose, les costumes chargés de symboles, et surtout le texte d’Ibsen. Les quelques improvisations et modifications fonctionnent si bien que, sauf citation célèbre de De Gaulle, on ne peut pas les repérer. Les spectateurs quant à eux sont en permanence invités à participer : ils applaudissent, huent et montent parfois sur scène. Ils sont éclairés pendant un acte entier où tous les personnages s’adressent directement à eux. La vraie réussite d’Un ennemi du peuple, c’est cette confusion entre fiction et réalité. La ville de Tomas Stockmann représente toute la société, et nous sommes tous témoin de son empoisonnement. L’exploration des limites de la démocratie reste hélas pertinente. Certains peut-être n’aimeront pas cette pièce qui cherche à ébranler et n’a pas peur d’être agressive, les autres sortiront pleins d’un engagement retrouvé, scandalisé de tant d’injustice et investis du devoir de lutter quitte à se faire ennemi du peuple. Aucun, quoi qu’il arrive, ne regretta cette vraie expérience de théâtre.

Rémi Soulé


J’avais choisi le spectacle sur un critère inhabituel : traitant d’un scandale sanitaire dans une ville thermale et travaillant moi-même sur l’eau en société, je me suis dit que je percevrais peut-être dans l’histoire des éléments intéressants.

J’y ai retrouvé effectivement énormément d’éléments que j’étudie: les instances expertes représentées par le médecin et ses échantillons qu’il fait analyser dans une université, les pouvoirs politiques et leurs intérêts parfois divergents avec le préfet et le conseil d’administration des bains, les modes de diffusion par les journalistes et le représentant syndical, enfin « l’opinion publique », ici très large et indéfinie, représentée par les habitants et incarnée par le public. La pièce est très bien écrite car il est très difficile de prendre parti : on suit le point de vue du médecin, mais sa découverte et sa décision d’en informer la population, qui apparaissent comme du bon sens, un devoir citoyen, de la probité scientifique, se transfigurent peu à peu à travers son ego surdimensionné. Ainsi, si sans doute le préfet est une caricature de l’homme politique sans scrupules en présentant la menace des pertes économiques devant la nécessité de restaurer l’institut thermal et en faisant peser le coût de cette restauration sur les contribuables plutôt que les actionnaires, l’on ne peut pas non plus soutenir le médecin qui veut confisquer le pouvoir de décision aux « masses ignorantes » et qui se dit victime d’un grand complot, comme tous les hommes qui sont trop en avance sur leur temps. L’acteur nous livre une prestation extraordinaire, d’un personnage qui peu à peu vrille sur lui-même et sur le monde, qui passe de la figure de héros moral à bouc-émissaire détestable. Notamment, il tient un monologue durant l’assemblée populaire qui ne peut laisser indifférent : la salle de l’Odéon – Théâtre de l’Europe est pleine le soir du 21 mai, et les spectateurs se lèvent, sifflent et huent quand les interventions sont odieuses. Cette complicité avec le public se construit tout au long de la pièce, commençant par les acteurs qui arrivent non pas par le côté cour ou jardin, mais par le fond de la salle en longeant les rangées de fauteuils. Finalement, les seuls personnages que l’on pourra détester en sortant de la salle, ce seront le journaliste et le petit propriétaire, qui de leur opportunisme essaient de retourner l’opinion selon là où ils perçoivent leur intérêt. D’un point de vue pragmatique, la scénographie est dynamique et le décor s’avère riche, tout en étant modulable. Le changement de décor entre chaque acte permet de bien noter la progression de la pièce. Mon seul regret serait l’interprétation de l’actrice qui incarne la fille du médecin, Tetra, et pour qui on ne sait pas toujours si c’est son personnage ou si c’est elle- même qui se construit à travers les lignes comme une figure de séductrice, dans une œuvre où il n’en est pas du tout question.

La pièce est longue, mais on ne s’y ennuie pas : seule la fatigue après une journée de travail est susceptible de nous chatouiller. Et j’adresse une pensée à ceux et celles qui ont dû nettoyer la scène de toute cette eau déversée.

Victoria Brun


Photo : Jean-Louis Fernandez