Un amour impossible

Théâtre | Théâtre de l’Odéon | En savoir plus


L’espace froid et spacieux des ateliers Berthiers accueille, du 25 février au 26 mars 2017, le spectacle adapté du roman de Christine Angot : Un amour impossible. Adaptée par l’auteur, la pièce est mise en scène par Célie Pauthe, et l’intrigue se précise autour des deux personnages principaux, la mère et la fille. Deux silhouettes qui se dessinent à travers le temps, de l’enfance à la vieillesse. Leur histoire est entrecoupée de projections vidéos, tantôt de l’une, tantôt de l’autre,
décrivant les évènements froidement, après coup.

Un amour impossible, mais pourquoi ?

Une mère élève sa fille, Christine, seule. Elle se débrouille tant bien que mal pour lui offrir un niveau de vie correct et tout l’amour dont elle est capable, bien qu’elle-même semble avoir souffert d’un manque d’affection toute sa vie. Ne voulant pas que sa fille ait la même condition qu’elle, elle décide de la faire reconnaître par son père, un riche bourgeois qui avait refusé de l’élever en raison de l’origine sociale de sa mère. Durant cinq ans, ce nouveau père viole sa fille à l’insu de sa
mère.

C’est l’histoire de ce viol qui nous est raconté dans cette pièce. Sans jamais rien montrer d’autre que cette mère et cette fille, dialoguant simplement. Ces deux existences ne tournent qu’autour de cet évènement, et si l’histoire évolue dans le temps, si l’on passe de l’enterrement du père à l’enfance de Christine, ce n’est que pour dévoiler cet acte sous tous ses angles, en expliquer les moindres détails, en justifier tous les aspects. Cela donne à l’intrigue un air de fait divers sordide étalé et disséqué sous les yeux du public. Une analyse sociologique du viol est proposée au public, comme on l’aurait fait dans un article ; comment expliquer qu’un père se permette de violer sa fille ?

Et les réponses à cette question prennent une dimension sociale ; il est riche, la mère est pauvre. Il est catholique, la mère est juive. Il est cultivé, elle ne l’est pas. Et pourtant, elle se permet de porter son enfant. Il lui faut alors réparer le déséquilibre en l’humiliant, en la descendant plus bas que terre ; faire d’elle une mère coupable en sodomisant sa fille. On ne sort pas du cliché vu et revu de l’analyse de la lutte des classes ; ici la violence sexuelle est une façon comme une autre
de rabaisser, de soumettre autrui. Et c’est tout. On ne voit ni tranche de vie, ni véritable amour entre ces femmes, ni culpabilité sincère de la mère. On ne voit que deux victimes qui tentent de se débattre dans un monde qui va trop vite pour elles, dans un monde qui les engloutit sans qu’elles ne s’en rendent compte.

Ce monde extérieur n’est pas figuré ; c’est l’un des seuls éléments que l’on devine hors des dialogues. Il est signifié habilement par les changements d’espaces ; on passe d’une petite cuisine étriquée à un immense hall d’hôtel, d’un grand appartement à deux chambres séparées, le tout déplacé entre chaque scène par des personnages muets et en costards. L’espace bouge et évolue ; mais le duo reste le même. Le duo n’avance pas. La vie de ces deux femmes est figée dans le temps ; et pourtant le monde autour d’elles bouge. On devine des espaces hors-scène, des vies entières qui défilent loin du plateau. Et pourtant nous ne voyons que ces deux femmes qui discutent de leur vie.

Toute l’intrigue est fondée sur les dialogues. Tous les messages transmis par cette pièce sont dans les mots. On comprend tout de suite que cette pièce est un roman. Mais qu’apporte-t-elle de plus que le roman ? Car si le jeu de Maria de Meideros est extrêmement touchant, il n’est pas orienté vers la bonne direction. Elle n’est que victime. Tout son personnage se résume à ce mot : « victime de viol ». Cela ne va pas plus loin, et c’est dommage. Le personnage de la mère est plus ambigu, même si la comédienne semble plus victime de son jeu que le personnage de la vie. Ce qui crée cependant des analogies intéressantes.

Tout cela pousse à se demander ; quel est l’enjeu de cette pièce ? Qu’est-ce que la metteure en scène veut nous faire passer ? Malgré les qualités techniques de ce spectacle et l’utilisation intéressante de l’espace, la dimension qu’il donne ne semble pas dépasser celle d’un article de journal bien argumenté. Le tout manque de théâtralité, de modes d’expressions autres que
l’argumentation rationnelle sur un sujet de société.

Solène Crépin

C’est « Comment cette relation se transforme, ce qui échappe et ce qui se perd » dit Célie Pauthe. Il s’agit du parcours de deux femmes, une mère et sa fille Christine, dont le duo fusionnel ne survit pas à l’entrée d’un homme, le père de Christine. Parmi les nombreuses adaptations cinématographiques ou théâtrales qui nous sont présentées actuellement celle-ci tire sa particularité par l’intervention de Christine Angot. Effectivement l’auteur a elle-même retouché et transformé son texte afin d’en faire une pièce de théâtre pour Célie Pauthe.

Christine est violée par son père quand elle est enfant, le sujet hurlé dès le début par la comédienne n’est pas interdit. On cri sa douleur et on ne la cache pas, c’est aussi tout le travail de la femme sur l’enfant. Cette pièce jouée pendant la journée de la femme n’est pas sans rappeler les violences qui leur sont faîtes et le silence qui est souvent de mesure. C’est ce silence que Christine s’impose, une forme d’incompréhension et de honte. Ce cri ouvre la scène, nous le percevons comme douloureux parce qu’il rend monstrueuse la voix de celle qui le prononce mais nous pouvons aussi le voir comme un cri de délivrance, c’est toute sa force qu’elle met dans le hurlement.

Le temps est accéléré, l’histoire débute quand Christine est une enfant et se termine par les paroles d’une femme mûre, chacune, à la fin de la pièce semblent porter ces cinquante années. Leurs voix sont maltraitées et modulées, les corps et les attitudes se transforment. Le plus frappant est la démarche de la mère à la fin de la pièce. Elle réussit à faire peser un tel poids sur ses épaules que sa vieillesse semble extrême. Outre l’évolution des personnages, le metteur en scène choisi des transitions musicales accompagnées parfois de vidéos. La lumière s’éteint et l’on change de décors. Si ce parti pris a le mérite de faire comprendre de manière explicite les ellipses temporelles, il ne semble pas très bien s’intégrer à la pièce. Il donne l’impression qu’une pause est accordée au public, une sorte d’entracte qui atténue la tension. On peut voir un désaccord assez net entre un décors sur scène évoquant quasiment le huit clos (même s’il change, nous nous situons toujours dans une pièce fermée avec les deux femmes) et les vidéos qui, pour certaines, sont en extérieur. L’espace consacré à l’évolution de la relation alterne donc entre décors sur place et une interface numériques. Les deux invitent le spectateur à se plonger dans l’illusion de la réalité. Le décors mis en place sur scène rappelle des lieux de la vie quotidienne. C’est un décor minutieux où même le fer à repasser n’est pas oublié !

Elles sont deux sur scène. La fusion inévitable rend hors de portée leur séparation, c’est une proximité qui détruit la fille quand elle est adulte mais dont elle ne peut pas se disjoindre. Toutefois dire qu’elles n’étaient que deux sur scène est négliger le rôle très important des machinistes. Leurs gestes sont mis en scène, dans le noir ou sous les projecteurs. Cette manière de faire cohabiter partie technique et partie artistique est surprenante non pour l’innovation qu’elle apporte mais l’effet de distanciation que cela implique. Finalement est-il vraiment possible de rentrer dans l’intimité d’une mère et de sa fille ?

Pauline Gabinari

Mercredi 8 mars, l’Odéon théâtre de l’Europe proposait la pièce Un amour impossible, adaptation par Christine Angot de son propre roman. Mise en scène par Célie Pauthe, cette pièce se basait sur un duo d’actrices, Maria de Medeiros et Bulle Ogier, interprétant la relation entre une mère et sa fille dans toute sa profondeur.

Sur scène, on assiste, petit à petit, à l’évolution de ces deux personnages, une mère célibataire, Rachel et sa fille Christine, soulignée par le changement des décors, et le déplacement des meubles au fil des déménagements.  Pas de maquillage ou de postiche pour rajeunir ou vieillir les actrices cependant. Tout est dans le jeu, dans la juste tonalité. On voit ainsi Maria de Medeiros, enfant, bondir sur le canapé, puis devenir de plus en plus grave au fur et à mesure que la relation s’étiole et se charge de rancœur. En fond, des sortes de flash-backs, avec les personnages qui face caméra, s’expriment, reviennent sur des moments, s’analysent, tentent de voir clair dans cette relation empoisonnée par le père. Car au-delà de la relation mère-fille, c’est l’homme qui s’immisce dans celle-ci qui est questionnée, avec le tabou de l’inceste. Et pourtant à aucun moment le père ne sera présent, sur scène, à la manière d’une arlésienne. Peut-être parce qu’il n’est pas au cœur de ce que l’on veut évoquer, et peut être aussi pour laisser, pour une fois, la parole aux femmes. En effet la résonnance féministe de la pièce est forte, et ce d’autant plus en cette journée du 8 mars célébrant les droits des femmes. La pièce sera d’ailleurs suivie d’un débat sur cette question, en compagnie des deux actrices. Ce qui intéresse avant tout, ce sont donc ces deux femmes, et leurs non-dits, leurs incompréhensions, leurs regrets. Au final seul le temps permettra aux personnages de se retrouver, et de pardonner. Célie Pauthe, la metteure en scène, souligne avec sa pièce cette difficulté universelle du lien mère-fille.

Finalement, Un amour impossible, est tout autant un amour impossible à éprouver pleinement, qu’un amour dont il est impossible de se débarrasser. Le titre évoque toutes les relations que l’on rencontre sur scène : celle du père avec la mère, de la mère avec la fille, et plus tard du père avec sa fille. Et la pièce, en éclairant différents passages de ces relations, propose une sorte de vérité sur les relations humaines, plongeant le spectateur dans un récit poignant.

Roxane Gélineau

Entre une  mère et sa fille, un tas de barrières peuvent se construire pour empêcher la levée du drapeau blanc, la paix. L’auteur Christine Angot a écrit le texte d’une histoire crue et violente qui joue entre tendresse et déchainement, deux pôles émotifs très bien portés par Maria de Medeiros et Bulle Ogier dans l’adaptation théâtrale de ce roman à l’affiche au théâtre de l’Odéon jusqu’au 26 mars prochain.

1h40 est un temps bien restreint pour présenter sur scène le parcours de vie d’un duo de femmes blessées et fortes. On plonge dans l’intimité d’un petit noyau monoparental qui connait un bouleversement lorsque la mère propose à sa fille de faire la connaissance de son père. Christine est alors bien jeune lorsqu’elle fait la rencontre de cet inconnu, un homme allemand, hautement cultivé et éduqué à la mondanité qu’il a eu de Rachel, cette fille illégitime.

La demoiselle s’entiche rapidement de cet homme qu’elle décrit bel orateur et curieux, pour le plus grand bonheur de sa mère qui souhaite faire reconnaître juridiquement la paternité de son ancien amour. Pendant quelques années, Christine retrouve sporadiquement son père qui la viole à répétition. Sa mère reste pourtant aveugle. Elle ne voit en le caractère distant de sa fille lors de ses retours auprès d’elle, qu’un signe de répulsion d’une adolescente face à sa mère, méconnaissance des merveilles que pouvaient lui raconter son père.

Le drame est plus profond. Il y a derrière les actes du patriarche une insulte volontaire portée contre Rachel, juive. Christine, devenue écrivaine en fait plus tard l’analyse. Son père voulait par ses actions sexuelles déshonorer et humilier encore plus profondément sa mère. Pour se faire, il se distingue des autres en commettant un inceste sordide. Les deux personnages se composent dans leurs silences, dans leurs regrets, mais également dans leur infini amour qui subsiste dans le chaos.

Le texte étant adossé au passé de Christine Angot, la metteure en scène de la pièce, Célie Pauthe, s’est absorbée dans le roman en le reproduisant dans une tendresse minimaliste et voluptueuse. Par les mouvements de décors, le public prend conscience du temps qui passe et voit vieillir une fille parallèlement à l’épanouissement  en chemin coupés et laborieux d’une relation maternelle exceptionnelle.

Le texte étant adossé au passé de Christine Angot, la metteure en scène de la pièce, Célie Pauthe, s’est absorbée dans le roman en le reproduisant dans une tendresse minimaliste et voluptueuse. Par les mouvements de décors, le public prend conscience du temps qui passe et voit vieillir une fille parallèlement à l’épanouissement  en chemins coupés et laborieux d’une relation maternelle exceptionnelle.

Isabelle Grignon-Francke

Le roman de Christine Angot, Un amour impossible, fut très judicieusement mis en scène par Célie Pauthe aux Ateliers Berthier (Odéon), le huit mars 2017.  Le point d’acmé de la pièce correspondit aux trente dernières pages du roman dans lesquelles la confrontation entre la mère et sa fille cristallise des années de rancœur et de douleur tues. Comme pour en faire ressortir l’intensité de l’éclat tout en permettant au spectateur qui n’a pas forcément lu le roman de Christine Angot de comprendre les enjeux du dialogue final entre Rachel et Christine, l’exposition en flash-back de scène dialoguées durant lesquelles Christine passe de l’enfance à l’âge adulte en passant par l’adolescence sont un choix très judicieux qui permet de dresser un panorama remarquablement exhaustif de toutes les thématiques du roman duquel la pièce est tirée. Le jeu des analepses scéniques s’avéra donc éminemment fécond et empêcha toute atomisation arbitraire et par trop restrictive d’un stade de l’intrigue au détriment des autres. En outre, cette mise en scène théâtrale a ceci d’unique qu’elle provient d’une réécriture complète du roman Un amour impossible par l’auteur elle-même. L’adaptation théâtrale du roman constitue donc une œuvre à part entière dans le corpus de son auteur, et ne trahit en aucun cas l’univers singulier dont elle s’inspire. Le jeu des actrices semblait un peu asymétrique quand à son art suggestif : celui de Bulle Ogier, actrice incarnant le personnage de la mère de Christine, s’avéra remarquable, effleurant le pathos d’une tangence infiniment légère et laissant au spectateur le soin de deviner à demi-mots une réalité presque indicible tandis que le jeu de Maria de Medeiros dans le rôle de Christine fut trop criard, outré et gesticulant pour distiller un sentiment poignant qu’eût pourtant exigé le personnage déchiré qu’est Christine. Il n’en reste pas moins vrai que Maria de Medeiros ne sombra pas toujours dans l’outrance de mimiques trop unilatérales et fut capable d’une finesse d’autant plus remarquable et appréciable qu’elle contrasta singulièrement d’avec son impersonation de Christine enfant. De plus, il ne faut pas manquer de saluer la qualité d’un décor oscillant très agréablement entre agencement épuré et précision réaliste. Quant au contenu idéologique de la pièce, il peut paraître réducteur et frôlant dangereusement le simplisme de part la volonté de l’auteur de dénoncer dans la prétendue omnipotence du regard social l’unique cause  de l’abandon de la mère de Christine par son père. Comment les hiérarchies sociales pourraient-elles donc constituer une nourriture suffisante et exhaustive pour une herméneutique des relations humaines et des tragédies intimes qui en découlent ?

Louise Hersent

Christine Angot voulait écrire un livre « où on verrait ce que c’est avoir une mère ». Voilà d’où vient cet Amour impossible que l’auteure a adapté pour la scène théâtrale à la demande de la metteuse en scène, Célie Pauthe. La pièce, jouée du 25 février au 26 mars, montre l’évolution de la relation d’une mère et sa fille, depuis l’enfance à l’âge adulte de cette dernière. Une histoire apparemment simple, mais dès la première scène, le spectateur est confronté à tout ce qui lie et qui sépare les deux personnages. L’ouverture est en effet d’une grande efficacité : un plateau complètement nu, la mère (Bulle Ogier) d’un côté, la fille (Maria de Medeiros) de l’autre. Le père vient de mourir et Christine tourne autour de sa mère, insistant pour savoir si elle ressent quelque chose. Son tourment est visible et se heurte au « non » obstiné de la mère, indifférente à la mort de celui qui fut son amant. Les paroles sont rares, entrecoupées de silences et des va-et-vient de Christine jusqu’à ce qu’elle explose et crie que son père était « un salopard qui a violé sa fille ». Le spectateur reste choqué de cette révélation, choqué aussi de l’immobilité de la mère. Célie Pauthe va alors nous montrer le déroulement de l’histoire de ces deux femmes confrontées à la transgression de cet interdit fondamental qui est comme une onde de choc qui traverse leur vie.

La metteuse en scène et les deux actrices réalisent quelque chose de remarquable au théâtre : à l’opposée exacte de la règle d’unité de temps de l’époque classique, elles vont nous montrer, en l’espace d’une heure et demi et sans changer de costumes, l’évolution de la relation d’une mère et de sa fille pendant vingt ans. Après la scène d’ouverture, qui est là aussi pour faire comprendre le retour en arrière, la deuxième scène fait voir les mêmes personnages mais le changement est frappant, Maria de Medeiros a soudain un ton et une énergie très enfantine et elle vient réciter une poésie à sa mère. Ce changement temporel est rendu compréhensible pour le spectateur justement par la radicalité de la coupure entre les deux scènes. Célie Pauthe utilise aussi, à plusieurs reprises au cours de la pièce, de moyens cinématographiques : entre deux sauts temporels, des courts métrages sont projetés dans lesquels la mère raconte son histoire, la manière dont elle vit sa relation avec Christine. La metteuse en scène et les deux actrices parviennent avec un grand talent à faire sentir, à travers les mots, les gestes, les lieux, ce que Célie Pauthe appelle « la mémoire affective, déposée dans le C’est cette mémoire-là qui est au cœur de tout, qui est le nœud dramatique de la relation de la mère et de la fille. L’enjeu n’est pas le viol en lui-même mais la manière dont les deux femmes ont construit leur relation avec ce non-dit fondamental qui se trouve entre elles. Il n’est pas question de dire ce que c’est avoir une mère, mais bien de le montrer et l’expérience théâtrale est un moyen idéal pour cela. Dans un espace où la parole est tout ou presque, on nous montre le non-dit, l’indicible et, finalement, la parole qui surmonte tous les obstacles et qui parvient à réunir. On nous montre, et plus encore on nous fait ressentir, au-delà de la parole, le sentiment qui est à l’origine de tous les autres, l’amour d’une mère et de sa fille.

Océane Le Bourhis

La pièce commence par un prologue énigmatique qui instaure sobrement, sur une scène noire et vide, les tensions qui brouillent la relation mère-fille. Le père vient de mourir. La fille dit à la mère sa surprise d’éprouver du chagrin pour ce « salopard qui violait sa fille » dont elle attendait la mort avec impatience. La mère, elle, a déjà versé bien trop de larmes. La fille s’en étonne : « Tu ne ressens pas de chagrin, pas du tout ? », s’en effraie, insiste, reproche à la mère de la laisser, « une fois de plus », si seule.

Une fois mort, le père offre une chance à la mère et à la fille de comprendre, de reconstruire cette relation, fragile, blessée, de mettre des mots sur leur situation, tragique. Au fil des dialogues, Christine dresse, d’une manière un peu caricaturale, le procès du grand absent, ce père, ordure intouchable, figure abstraite qui incarne les travers de la société toute entière.

L’histoire – autobiographique – est celle d’un amour impossible entre une jeune femme juive et pauvre et un homme de bonne famille, catholique, antisémite. Le mariage est hors de question. Il veut bien faire un enfant, mais il ne s’en occupera pas. L’enfant naît, ne rencontre pas son père avant l’adolescence. La mère parvient à obtenir du père qu’il reconnaissance l’enfant et lui donne son nom, mais pour compenser cette victoire, il faut une humiliation irréversible : le père cesse de respecter l’interdit humain fondamental, celui de l’inceste. La fille ne se remet jamais du silence aveugle de la mère. Elle la prend cependant par la main pour retraverser ensemble le passé et rendre entre elles, pour le temps qui reste, l’amour possible.

La relation se recompose à travers une exploration de la mémoire conduite à deux voix. Différents lieux et temps se superposent pour articuler les moments-clés de l’existence. Des vidéos projettent occasionnellement sur le mur noir du fond, sous la forme d’un témoignage, les narrations de la fille ou de la mère, chaque fois seule, debout, devant de grands arbres verdoyants. Le dispositif central est celui du flash-back, orchestré par l’écrivaine Christine Angot elle-même et interprété avec enthousiasme par les deux comédiennes. Un canapé, un poisson rouge, une table mobiles permettent d’organiser le temps et de retrouver, entre onirisme et réalisme, l’appartement de la zup de Châteauroux, celui de Reims, celui de la fille dans les années 2000, et enfin le restaurant parisien où, l’intimité étant devenue impossible entre les deux femmes, se tiennent les ultimes rendez-vous.

Certes, la situation est complexe, son potentiel théâtral, tragique, sa portée universelle sont incontestables, certes Christine Angot parvient à un niveau de lucidité édifiant, mais on peut reprocher à la mise en scène de répéter trop fort, trop vite des enjeux qu’on aurait mieux compris avec un peu plus de pudeur, à Maria de Medeiros de ne jamais se défaire tout à fait du ton excessivement niais qu’elle prend pour jouer Christine enfant, et surtout, de tant pleurer! C’est là un problème de temporalité esthétique : seul le roman, peut-être, était capable de faire sentir l’épaisseur des années, la durée de la douleur et, entre les lignes, la force écrasante du silence, nécessaires pour rendre compte pleinement du terme « impossible ». Le théâtre va trop vite d’un temps fort à un autre, il passe trop vite de l’enthousiasme aux larmes hystériques, et la voix de la comédienne n’a pas le temps de se faire au ton blanc, infiniment profond de celle qui a vécu, compris, qui, parvenant à écrire, peut affirmer, vraiment : « Je ne débrouille pas MON affaire. Je ne lave pas MON linge sale. Mais le draps social ».

Justine Leret

Un amour impossible est l’histoire d’une relation mère-fille, de ses origines (la rencontre des parents) jusqu’à la fin (le présent de l’histoire). La pièce, jouée à l’Odéon-Théâtre de l’Europe, est l’adaptation du roman de Christine Angot. La mise en scène de Célie Pauthe est sobre ; les voix des actrices portent clairement la pièce.

Dans la première scène, la fille (Maria de Medeiros) demande à sa mère (Bulle Ogier) si elle souhaite l’accompagner à l’enterrement du père. La scène d’exposition présente rapidement les enjeux de la pièce : il s’agit de comprendre le silence de la mère (sa fille était victime de viol incestueux). Et pour cela, il faut revenir à la genèse de l’histoire. Dès le début, on comprend que c’est la fille le moteur de l’action : c’est elle qui s’exprime, qui cherche à comprendre. Dès le début, c’est elle qui se déplace et se retrouvera aux quatre coins de la scène. La mère, elle, reste immobile dans l’ombre ; c’est la voix, et elle seule, qui peut montrer ses émotions. Et encore.

La deuxième scène, le passé est de retour. La jeune femme est redevenue écolière ; on voit la relation fusionnelle entre mère et fille. Le jeu est pudique, il n’y a pas d’effusions de tendresse : quelques gestes suffisent pour montrer la proximité des deux. L’action continue selon l’ordre chronologique. Les vêtements indiquent bien les moments de la vie (la petite écolière au sac à dos devient une adolescente avec des petits talons). Ils sont simples mais représentatifs, comme les décors (rien n’est superflu). La scène finale est longue : la fille révèle à sa mère que ce qu’il s’est passé n’est pas singulier, l’explication tend vers l’universel.

On peut remarquer que la pièce met en scène le moment-même de l’écriture – la mère raconte sa première rencontre avec son futur compagnon, la fille écrit. Ce moment est propos à une constatation tragique : la mémoire est individuelle et faillible. L’utilisation de vidéos projetées sur le fond du théâtre servent à recontextualiser. Elles sont comme des résurgences du passé qui expliquent ce qui ne peut se dire entre les personnages (le personnage est seul). La scène finale se conclut d’ailleurs sur une vidéo, ce qui s’oppose au dernier mot de la pièce (« maintenant »). Alors que cela montre sans doute une fin optimiste (tournée vers le futur), cela exprime pour moi l’impossibilité du réel maintenant, puisque c’est bien la mère, ‘enfermée dans un écran’, idolâtrée par la petite fille, qui finit la pièce.

Un amour impossible est une pièce sans fioritures, l’histoire de la relation mère-fille brisée qui cherche à se reconstruire, un combat entre maux et mots.

Maëva Lopez

Avec cette pièce adaptée du roman de Christine Angot Un amour impossible, publié en 2015, la metteuse en scène Célie Pauthe s’intéresse au lien entre mère et fille mais aussi à la construction d’une identité féminine. La pièce raconte l’histoire de Christine, fille de Rachel qui l’a élevée seule suite au départ du père avant la naissance de l’enfant. A l’adolescence de Christine, Rachel parvint à convaincre le père de reconnaître sa fille, mais celui-ci profite des visites de Christine pour la violer. De par la violence du passé des personnages et le traitement qui en est fait, la pièce, actuellement jouée aux Ateliers Berthier du Théâtre de l’Odéon, n’est pas à montrer à tous, mais la crudité adoptée permet de mettre en scène dans les détails la complexité des relations dans une famille ébranlée par l’inceste et de l’abandon.

Le cœur de la pièce est constitué de la reconstruction de la relation entre Christine et sa mère Rachel après des années d’incompréhension entre elles. Dans cette optique, seules deux actrices se partagent la scène : Bulle Ogier incarne Rachel, tandis que Maria de Medeiros est Christine, d’abord adulte confrontée à la mort d’un père qui l’a violentée, puis petite fille, et de nouveau adulte. Le choix de faire jouer Christine par la même actrice au cours du temps est intéressant, car il met en avant le lien entre ce qu’elle a vécu enfant et ce qu’elle est devenue. Il oblige cependant l’actrice à accentuer son jeu, ce qui met de manière assez regrettable le spectateur face à une petite fille aux émotions exagérées quand cela n’aurait pas été nécessaire. Je suis donc mitigée vis-à-vis de ce choix.

D’autre part, les autres personnages intervenants dans l’histoire sont présents par le biais de la technologie : voix enregistrée pour la fille de Christine et vidéo pour Christine et Rachel quand elles prennent la parole pour raconter l’histoire telle qu’elles l’ont vécue, parfois pour indiquer l’intervention d’une tierce personne, et non plus en la vivant devant nous. Cela met en place une distance entre le spectateur et l’histoire racontée, puisque l’illusion théâtrale n’est alors plus complète, mais cela permet de recentrer la pièce sur la relation mère/fille alors que, si l’histoire s’était intégralement déroulée devant nos yeux, les problématiques sociales et identitaires qu’elle révèle auraient pris le pas sur cette question.

Les choix scénaristiques de la metteuse en scène contribuent également à bouleverser la chronologie de la pièce. L’intrigue se déroule sur de nombreuses années dont la représentation occupe le temps de la pièce. Les ellipses nécessaires à l’évolution de celle-ci sont permises par les changements de décors effectués devant le public par des déménageurs touts de noir vêtus, souvent entre deux scènes, parfois en présence des personnages. Ces changements de décors montrent l’évolution de la situation mais aussi de la relation entre les deux femmes. De même, la table présente dans l’appartement de Christine adulte est sur scène dès le début de la pièce, comme si l’adulte qu’elle allait devenir était déjà présente d’une certaine façon dans son enfance.

Pour conclure, j’ai beaucoup apprécié la puissance de cette mise en scène qui convenait bien au sujet difficile à traiter. Le public dans la salle était manifestement de mon avis puisqu’un court instant de calme a précédé les applaudissements, tout le monde restant bouche bée après cette pièce émouvante.

Jade Marchet-Jamet

Jusqu’au 26 mars 2017 se joue aux Ateliers Berthier, seconde salle de l’Odéon-Théâtre de l’Europe, l’adaptation théâtrale du dernier roman de Christine Angot, Un Amour Impossible. Parue en 2015 et récompensée par le Prix Décembre durant la même année, cette autobiographie retrace les relations entre l’auteur et sa mère, l’inceste, l’absence du père, les regrets et les non-dits aux trois âges de leurs vies.

La pièce a été créée en décembre 2016 au Centre Dramatique National Besançon Franche-Comté, dans une mise en scène de sa directrice, Célie Pauthe qui, bouleversée par le roman, a souhaité se concentrer sur ses trente dernières pages, long dialogue entre la fille et la mère alors âgée de quatre-vingt-trois ans. Pour transposer le début du récit, Christine Angot effectue de considérables changements et écrit des scènes dialoguées.

Bulle Ogier actrice fétiche de Jacques Rivette, de Patrice Chéreau et de Luc Bondy est la mère, Rachel, tandis que Maria de Medeiros, comédienne, actrice, réalisatrice et chanteuse franco-portugaise, révélée par son rôle cultisme dans Pulp Fiction est la fille, Christine Angot.

Pour son auteur, l’écriture est la restitution de perceptions passées, dans laquelle le style ne se doit d’être qu’un médium épuré afin d’atteindre immédiatement la vérité. Bien que son ambition de « remettre à l’intérieur des moments » soit sensible, les dialogues apparaissent de fait, simplistes comparés à la complexité de leurs contenus. De surcroît, les ellipses temporelles deviennent un pari théâtral. Les nombreux remaniements de décors et l’utilisation abusive de la vidéo laissent les comédiennes et les spectateurs oisifs. L’antinomie entre les costumes et la temporalité, l’accentuation des intonations et des gestuelles rompent avec toute vraisemblance, ne permettant pas aux spectateurs de s’immerger au creux de l’intrigue.

La dernière partie de la pièce nous livre une prétendue explication sociale sur une maladie psychiatrique, la pédophilie. Cette tragédie familiale serait inscrite dans une tragédie collective fondée sur un principe de domination sociale et ethnique.

Le public, majoritairement féminin, gêné par ces soucis de mise en scène est pourtant emporté par la retranscription émouvante du lien maternel et de sa transformation au fil du temps.

A travers une singulière réminiscence, Christine Angot convoque un « nous » et assiste à une retrouvaille avec soi-même.

Eléonore Sirabyan

Un amour impossible  est une pièce de théâtre mis en scène par Célie Pauthe adapté du roman éponyme de Christine Angot. Le roman relate une histoire familiale centrée sur la relation entre une mère et sa fille. La pièce est jouée Maria de Medeiros (la fille) et Bulle Ogier (la mère).

Plusieurs amours sont abordés : l’amour désespéré de la femme pour son mari, l’amour pervers du père pour sa fille, mais surtout l’amour rétabli de la fille pour sa mère. L’intrigue se déroule dans un cadre réaliste contemporain, il s’agit même d’une histoire vraie (la pièce étant adaptée d’un roman autobiographique).

Au début de la pièce, une atmosphère tendue entre les deux personnages intrigue le spectateur, et la révélation du viol de Christine (la fille) frappe et choque. S’ensuit alors un flash-back pour expliquer tout ce que l’on vient de voir : aspect cinématographique intéressant pour rendre compte de l’évolution de l’histoire, avec des ellipses et la mise en scène des personnages à différentes périodes de leur vie de manière chronologique.

Une véritable évolution est rendue compte à travers les jeux de Christine notamment, de son rapport vis à vis de sa mère. Un amour qui semblait sans tâche se dégrade, il y a un désenchantement : larmes, colère et déception de la fille ; incompréhension, accablement, et auto-accusation de la mère. Le spectateur est touché par cet éloignement affectif, comme si tout tombait en morceaux… évolution, rendue compte tant au niveau du jeu qu’au niveau du décor : on passe de la maison familiale au restaurant en passant par l’appartement de Christine etc, transportant le spectateur dans un endroit inconnu à chaque fois, renforçant davantage la vicissitude des deux vies et de leur relation. Néanmoins l’intérêt de la pièce est fondamentalement centré sur le fond des propos, elle est plus textuelle que spectaculaire avec l’alternance de scènes émotionnelles et réflexives. On traite bien d’un problème d’actualité qui dépasse le cadre de ce drame familial et qui nous concerne tous.

En effet, peu à peu le voile se lève et il s’agit en réalité d’un problème profondément sociétal qui vient se répercuter sur les individus : ce sont les idées véhiculées par des instances supérieures, ici antisémites, qui viennent impacter le plus petit composant de la société. La dénonciation est clairement exprimée, d’une voix haute et forte. Cependant le spectacle se termine par une touche positive : la mère est la fille arrivent enfin à communiquer après tant d’années de “guerre froide”. Ce n’est ni la faute à l’une, ni à l’autre, mais bien celle de la société, celle de la vie. Et tout cela n’importe plus du moment que cela a été dit car l’important, c’est “aujourd’hui et maintenant”.  Plus qu’à n’importe quel moment la nécessité de s’ouvrir et de parler ne s’est fait sentir.

J’ai personnellement bien apprécié le spectacle. Tout d’abord pour les émotions qu’il suscite, l’idée générale de l’impact de la société sur les individus que je trouve intéressant ainsi que le thème de la relation mère-fille qui est particulièrement important et complexe. Et justement j’aurais aimé que la pièce s’appesantisse davantage sur ce problème de communication, ce blocage de génération où l’un(e) ne comprend pas l’autre, où le “faire-semblant” est le seul moyen de continuer à se donner l’illusion de “bien vivre” et de se dire que “tout se passe bien”.  L’amour est-il possible ou non ? En tout cas la parole, elle, doit l’être.

Eveline Su
Photo : Elisabeth Carecchio