Tordre

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Dans le cadre du Festival d’Automne à Paris, le chorégraphe Rachid Ouramdane présente le spectacle Tordre. Ce spectacle est la performance d’un duo formé par les danseuses Lora Juodkaite et Annie Hanauer. Ces deux danseuses présentent chacune une particularité: Lora possède une prothèse qui allonge son bras trop court tandis qu’Annie possède une sorte de “toc” depuis l’enfance : elle ressent le besoin de tourner sur elle-même chaque jour. Ces « fragilités » (comme les nomme le chorégraphe) déjà utilisées par Rachid Ouramdane dans d’autres spectacles sont ici vraiment à l’honneur, étant donné que le chorégraphe centre le spectacle sur ce thème.

Au début de la représentation, les deux danseuses apparaissent sur un décor blanc et nu si ce n’est  deux pâles noires de ventilateur et un ventilateur minuscule au fond de la scène. Par la suite, les danseuses se regardent tour à tour danser plus qu’elles ne dansent en duo.

Le spectateur peut avoir deux réactions possibles: soit il est dérangé par la répétition de ces mouvements déroutants. Soit il se laisse happer par les mouvements assez fascinants des danseuses, notamment la performance d’Annie tournant sur elle-même comme une danseuse de boîte à musique pendant si longtemps qu’elle paraît presque devenir une toupie humaine et les gestes de Lora se désarticulant comme un pantin de bois. Pour ma part j’ai rapidement accroché à ces chorégraphies même si le spectacle était vraiment différent de ce que l’on peut avoir l’habitude de voir. Mais la mise en scène de ces deux corps dégage vraiment une poésie touchante. Le spectacle se clôt sur un décalage musical complet mais joyeux et entraînant.

Au début on pourrait penser que le nom du spectacle “Tordre” qualifie la distorsion des corps mais le chorégraphe explique qu’en réalité il s’agit de “Tordre” le regard des spectateurs. Je trouve que cet objectif est vraiment atteint avec les effets de décalages musicaux et les chorégraphies qui explorent une caractéristique singulière des danseuses. Ce spectacle est vraiment une expérience intéressante et je le conseille à ceux qui sont particulièrement réceptifs en général à la performance sur le corps et à la danse contemporaine.

Chloé Bories

« A un moment c’était comme si elle flottait », dit une jeune femme devant moi en sortant de la salle. Tordre, mis en scène par le chorégraphe Rachid Ouramdane, est un spectacle de l’illusion, du déplacement du regard, un spectacle qui semble vouloir toucher, mais avec délicatesse, l’origine de l’émotion.

Le sol est blanc, les délimitations de la scène sont faites de lin blanc et le plafond, avec ses spots, est apparent. Le lin, matière de l’intérieur, de la maison, ainsi que les jeux de lumière, donnent au spectateur l’impression d’entrer dans un espace de l’intime, une sorte de chambre à coucher, où le décor, avec ses deux grandes aiguilles qui tournent, pourrait représenter le temps qui passe.

Pourtant, ce spectacle est comme un moment hors du temps. Les deux seules danseuses, de noir vêtues, partagent rarement la scène mais sont présentes dans le regard qu’elles posent l’une sur l’autre, attentif et aimant, encourageant le spectateur à en faire de même. Par là-même, le spectacle est subversif : des accents d’homo-érotisme sont clairement apparents ; de plus, l’une des danseuses porte une prothèse à la place d’un bras. Le chorégraphe donne la parole à la deuxième danseuse qui, équipée d’un micro, parle directement aux spectateurs alors qu’elle tourne sur elle-même pendant un temps qui paraît infini, donnant l’impression qu’elle flotte. Le regard devient confus, comme hypnotisé, l’esprit est libéré de l’image du corps tel que le spectateur la connaît et entre dans une espèce de transe.

Ainsi le spectateur s’ouvre à la différence que ces deux danseuses expriment à leurs façons, et à sa propre différence. Le spectacle raconte donc une histoire de l’ouverture d’esprit, partant de la dualité représentée par l’opposition du noir et du blanc, l’opposition de l’arrondi de la danseuse tournant et de l’angularité de la prothèse de l’autre danseuse, l’opposition de la scène et du public, pour arriver à un mélange du noir et du blanc par trompe-l’œil, un mélange de l’arrondi et de l’angulaire par la danse, un mélange de la scène et du public par l’adresse directe de la danseuse au spectateur.

A tous ceux qui veulent voir la danse d’un autre œil, qui veulent découvrir les danseurs non en tant que simple stylo pour le chorégraphe, mais en tant qu’individus racontant leur propre histoire en utilisant leur corps comme stylo, à tous ceux qui n’aiment pas la rigidité du ballet et ses interprétations évidentes, je recommande ce spectacle. Les applaudissements qui ont retenti pendant de longues minutes dans la salle semblent le recommander aussi.

Marine Goldsztejn

Peu coutumière des spectacles de danse contemporaine, c’est avec une grande innocence en la matière et une grande curiosité que je me suis rendue à la Cité internationale le 7 novembre dernier pour assister à ce duo chorégraphique prometteur.

Étrange duo en fait, où les deux artistes ne dansent presque jamais ensemble, l’une étant plutôt la spectatrice, la compagne immobile, la collaboratrice de l’autre. Si chacune performe à tour de rôle, avec parfois des interventions de sa partenaire, elles forment pourtant un ensemble cohérent, unifié par la fragilité présente en chacun des corps qui dansent.

En effet, le bras gauche d’Annie Hanauer est pris, au-dessus du coude, dans une prothèse qui le prolonge. Elle se joue sur scène de cette mécanique nécessaire, adoptant avec art une mécanique du corps, dans une nouvelle forme de grâce qui dépasse les arabesques arrondies des danseuses étoiles pour faire du handicap apparent une vraie force.

Lora Juodkaite, elle, nous confie d’une voix douce et posée, tout en tourbillonnant sur elle-même inlassablement, telle la petite ballerine inépuisable d’une boîte à musique : « Je tourne ainsi depuis mon enfance ». Elle tourne, tourne, imperturbable, ne stoppant sa course aérienne que lorsque sa partenaire l’intercepte dans sa course et l’enlace quelques secondes, avant de la laisser s’échapper à nouveau. Le ballet incessant de ses pieds, ses bras, sa tête déploie sa puissance hypnotique sur l’ensemble de l’assistance qui se trouve alors saisie lorsque Lora stoppe brutalement de tourner pour regarder la salle en déclarant : « Vous êtes ici ».

Dans un décor minimaliste, uniquement occupé par deux immenses « ventilateurs » noirs dont les pales accompagnent lentement le mouvement circulaire de Lora et les torsions mécaniques d’Annie, les deux danseuses se livrent à un abandon des corps qui sonne comme une libération du carcan social et du jugement d’autrui. Car c’est bien le regard du public, plus que les corps des interprètes, qu’il s’agit ici de « tordre », selon les mots de Rachid Ouramdane : « Tordre, c’est cela : contourner la chose la plus ostentatoire,  aller à contre-sens, déconstruire les préjugés du spectateur, la pré-organisation de son regard ».

Sur fond de musique d’ambiance planante ou de bande-son de cabaret, Annie et Lora redonnent sens à l’émotion, notamment lorsque la première mime en mouvements les sons d’un enregistrement en live de Feelings de Nina Simone, dans une chorégraphie pleine d’humour, de spontanéité et de grâce, à l’image du spectacle dans son ensemble. Rachid Ouramdane signe ici une belle réussite en sublimant la personnalité de ses deux interprètes pour emprisonner le spectateur et, par les corps, lui parler du monde.

Manon Guilbaud

Le 7 novembre 2016, au théâtre de la Cité international, la chorégraphe et interprète Rachid Ouramdane, dévoile son nouveau spectacle de danse contemporaine Tordre, interprété par les deux danseuses d’exception Annie Hanauer et Lora Juodkaite. Pendant une heure, le spectateur est confronté à un espace blanc, marqué par deux suspensions métalliques, un jeu de lumière, quelques notes de musique, une voix, le tout articulé par les mouvements des danseuses.

Dès le début du spectacle, on se sent plonger dans une atmosphère tout à fait singulière. Il n’y a pas de limite entre les danseuses et le spectateur : leurs mouvements, leur regard, nous touchent directement, comme si, dès leur entrée sur scène, les danseuses avait réduit la frontière séparant le monde du spectateur et celui des artistes. La première impression se dégageant de la scène, est une immense complicité entre les deux femmes. Leurs touchés, échanges, et dialogue corporel mènent alors à la construction d’un espace intime, espace dans lequel elles vont chercher à nous transmettre un message.

Les deux femmes répètent en boucle une série de mouvement rythmée par une musique semblable à un show business. Mais alors, commence un dialogue corporel entre celles-ci. Le spectateur ne peut qu’observer ces deux corps, remplissant l’espace, et faisant perdre toute dimension spatiale et temporelle. A tour de rôle, les deux danseuses se transmettent l’espace, comme par respect de l’une envers l’autre, afin de se laisser la « parole », de s’exprimer chacune à sa manière. Pour l’une, il s’agit de tourner sur elle-même, pour l’autre, il est question d’une déconstruction du corps au travers d’un ensemble de mouvements souples.

Au fur et à mesure de la pièce on se sent perdre pieds face aux interprétations déroutantes des deux personnages, confrontant le spectateur à de véritables explosions de vie. Arrive le moment qui représente l’un des temps fort du spectacle. Tandis que la danseuse Annie Hanauer est allongée sur une suspension de métal, la voix de Lora Juodkaite, tournant sur elle-même, s’élève dans le silence du théâtre. Des bruits de respiration, une voie douce dont les paroles se projettent sur le mur blanc en fond de scène, une lumière tamisée, les ombres des éléments présents sur scène, et enfin, Lora Juodkaite, tournant indéfiniment sur elle-même : l’ensemble est merveilleux. Alors que l’on croit être arrivé au comble d’une explosion de sentiments, la fin du spectacle renvoie une décharge émotionnelle encore plus forte. Les danseuses explosent en duo d’une manière sublime.

La musique prend fin : un retentissement d’applaudissement s’entend dans la salle, des cris, des pleurs même ; les danseuses sont ovationnées.

Finalement, il s’agit de l’ensemble du spectacle qui révèle toute la beauté du travail de Rachid Ouramdane. Tout prend sens, comme si le spectateur avait enfin rassemblé un ensemble d’éléments, afin de les associer, et d’en tirer une parfaite conclusion. Au travers de la gestuelle des danseuses, Rachid Ouramdane cherche à déconstruire notre regard, à le tordre. Par l’expression corporelle des deux femmes, révélant leurs fragilités, se confessant au spectateur, la chorégraphe tord notre vision des choses, et ainsi, nous force à voir autrement.

Orlane Lefeuvre

Le spectacle Tordre réalisé et conçu par Rachid Ouramdane dans le cadre du festival d’automne à Paris, nous livre une réflexion très poétique sur le corps et les diverses transformations qu’il connaît. C’est autour d’une rencontre entre deux danseuses, Annie Hanauer et Lora Juodkaite, que l’œil du spectateur voit se dessiner de manière très douce et presque imperceptible les torsions et les courbes de ces femmes.

Toute la scénographie est réduite à un décor blanc, épuré et deux hélices noires qui pendent du plafond et commencent à tourner à un rythme extrêmement lent au milieu de la pièce. Les deux danseuses portent des tenues noires proches du corps qui détonnent avec la clarté de la scène.

Dans ce décor minimaliste, ces dernières évoluent sans parvenir à danser ensemble avant l’extrême fin de la pièce. La compréhension d’une intrigue est complexe, voir peut être vaine. En effet, comment comprendre la tentative ratée d’une chorégraphie en duo dès le début de la pièce puis l’évolution de chacune des danseuses indépendamment l’une de l’autre ?

Deux danseuses, deux univers, deux prouesses artistiques différentes que Rachid Ouramdame réunit sous le thème central du « regard endormi ». Nous comprenons réellement cette expression avec la chorégraphie de Lora Juodkaite qui parvient à tourner sur elle-même de manière extrêmement régulière et précise. A mesure de ce mouvement rotatif, ses bras s’étendent, se rétractent, se courbent. Le regard du spectateur est alors complètement perturbé par ces mouvements car ils sont presque imperceptibles et n’apparaissent franchement qu’à la toute fin du geste. D’un point A qui serait l’état statique de la danseuse, l’œil est amené à un point B sans avoir conscience du changement d’état opéré pour y arriver. Nous pourrions donner comme image le « flip book », ce petit livre où l’on doit faire défiler les pages très vite afin de voir apparaître une animation. Chaque page prise individuellement présente un dessin, il n’a aucune valeur en soi mais sitôt intégrer dans le reste du livre, il prend tout son sens. L’œil n’aurait aucun intérêt à s’attarder sur toutes les pages qui composent le flip book, mais bien au contraire il se doit de le prendre dans son intégralité.

Pour s’opposer, ou du moins se démarquer de cette chorégraphie cyclique et parfaite dans sa courbe, la danseuse Annie Hanauer nous invite dans un univers beaucoup plus fragmenté, décousu et, d’une certaine manière, plus dissonant. Le premier aspect est le choix étonnant de la musique pour ses chorégraphies. Notamment l’enregistrement inédit de la chanteuse Nina Simone interprétant « Love is the only feeling ». La bande son est un live donné devant un public avec lequel la chanteuse échange directement. Cet aspect de direct donne la matière chorégraphique à Annie : aux soupirs de Nina Simone, elle contracte son pied, hausse son épaule gauche ou balance frénétiquement son bras prolongé par une prothèse. Chaque nuance de note, les rires, les interactions de la chanteuse et du public sont reçus et assimilés par le corps d’Annie. Avec elle c’est un nouvel exercice pour le regard qui nous est imposé. Celui de saisir les sentiments qui traversent et agissent sur le corps de manière trop imperceptible pour que l’œil en soit conscient au quotidien.

En un mot, nous pouvons résumer cette pièce comme une sensibilisation du regard aux modifications subtiles qui construisent le monde. Ce monde dans lequel nous sommes contraints d’évoluer ensemble tout en nous préservant.

Ainsi, Rachid Ouramdane nous propose une réflexion quant à la perception que nous avons du monde et des mouvements qui régissent nos relations humaines. Comment évoluer ensemble au sein d’une collectivité sans pour autant omettre son individualité ? La réponse semble commencée avec une prise de conscience d’un monde en constante évolution qui doit être appréhender avec beaucoup de subtilité et de douceur pour être efficace.

Juliette Voltz
Photo : Patrick Imbert