The Day / Lucinda Childs, David Lang / Théâtre de la Ville / Janvier 2020

Image d’entête : galerie du Théâtre de la Ville

Ô éternels insensibles

Excitante pénombre d’une salle de spectacle plongée dans l’obscurité avant que ne se révèlent la scène et ses protagonistes. Voilà que s’éveille l’enfant en soi : curieux, alerte, allègre, libre, simplement réceptif, capté par l’instant.

Sur scène, trois personnages habitent un décor épuré. Deux femmes et un violoncelle s’avancent et se placent sur un tabouret. L’une se dirige vers une estrade. L’autre, telle son ombre, rejoint un parallélogramme tracé. Enfin, pour clore cette succession de trios, trois médias résonnent en harmonie et caressent nos sens. Musique, mouvement et images projetées se confondent. Les artistes s’animent et récitent un poème. L’archet de la violoncelliste et la jambe de la danseuse se meuvent en parfaite synchronie, et aspirent le spectateur dans un monde qui ne lui appartient plus. Tandis que le créateur s’adonne à son oeuvre, le spectateur s’y abandonne et laisse émerger ce qui, étouffé, croît silencieusement en ses profondeurs. Terrible et angoissant risque de se dévoiler. Et pourtant, le spectateur n’a d’autre choix que de lâcher prise, et se fie aveuglément à l’artiste.

Lucinda Childs nous invite mais les portes de son univers demeurent closes. Le quatrième mur subsiste, et la scène, vide en apparence, ne laisse aucune place au spectateur. Le geste se veut aussi minimaliste et précis que le cadre. Le corps, réduit à servir uniquement la forme, trace en boucle dans l’espace des figures géométriques. L’idéal de perfection opprime la beauté imparfaite de l’interprète et condamne son humanité au silence. L’interprète n’a pas sa place. Seule la forme est tolérée. L’enfant suffoque.

Pas de voyage ce soir. Pas d’échange. Je suis flétrie, impassible, froide parce qu’on me l’a imposé. Car quelque attente singulière que soit celle du spectateur, tant que l’enfant ne s’émerveille pas, l’intention de l’artiste manque sa cible. Elle vient alors s’échouer, et se brise sur la carapace rêche de l’individu.

Sache donc être autonome et faire un réel effort pour prendre précieusement le peu qui te soit encore accessible : tu ne disposeras d’aucune clé.

Ambre Mannu

Du 24 janvier au 6 février 2020, le Théâtre de la Ville de Paris présente The Day, une oeuvre participative impulsée par Maya Beiser et David Lang, qui travaillaient non loin des tours jumelles lorsqu’elles se sont effondrées en 2001.

The Day est un hymne à la vie, un poème musical et dansé qui rend hommage aux disparus du 11 septembre 2001. La féminité de l’oeuvre rend la représentation très douce – c’est une mise en réflexion du drame et de son impact sur l’Etre. Ce travail pluridisciplinaire résulte d’une composition musicale de David Lang interprétée par la violoncelliste Maya Beiser, à laquelle s’ajoutent les mouvements vifs et précis de Wendy Whelan – considérée comme l’une des plus grandes danseuses de son temps,  chorégraphiés par Lucinda Childs.

La scène épurée laisse place à une composition musicale et à une interprétation remarquables. Le sol, paré d’un tapis brillant, présente plusieurs intérêts – tant par sa clarté que par le fait qu’il permette d’étendre les mouvements de la danseuse au-delà des limites spatiales. Les costumes sont simples, de couleur claire, assez tombants – ils arborent une partie large qui s’intègre à la chorégraphie.

Le reste du décor se compose d’un grand écran au fond de la scène. Celui-ci représente une salle vide typiquement new-yorkaise à travers ses larges fenêtres et son mur de briques rouges. Mais l’utilisation de la projection trouve peut-être sa limite dans la lenteur des images, trop peu changeantes.

Pour la première partie du poème, David Lang a sélectionné plus de trois-cent phrases « I remember the day, that I… », qu’il classe par ordre alphabétique afin de laisser faire le hasard des mots – lesquels résonnent toutes les six secondes et rythment la performance. Ces témoignages font écho en amont de la mort, ils décrivent la vie avant et pendant les attentats. La danseuse se saisit d’objets, de pics, de ballons, parfois en appuyant les phrases citées, parfois en les contrastant par opposition. Malheureusement, le texte en anglais n’est traduit que sur le programme, illisible pendant la représentation. Il est alors difficile, pour les spectateurs, de se saisir des enjeux du texte et de sa complémentarité avec les mouvements de la danseuse. Peut-être aurait-il fallu les traduire sur l’écran, dont l’utilisation est très limitée ?

La deuxième partie du spectacle est dépourvue du moindre mot : la douleur du corps dialogue avec le son clair du violoncelle, illustré par les vagues de l’océan se brisant sur la scène. Malgré tout, la chorégraphie et la lenteur des déplacements rendent la représentation très répétitive – celle-ci perd alors en lisibilité sur certains points, altérant la compréhension du spectateur qui a du mal à appréhender la représentation dans son ensemble, au détriment du travail et de la hauteur de l’oeuvre.

— Rosa VECCHIONE

The Day au Théâtre de la Ville, joli poème sans âme

Au Théâtre de la Ville, Espace Cardin, deux femmes sont en scène pendant près d’une heure pour interpréter The Day : la danseuse Wendy Whelan et la violoncelliste Maya Beiser.

Le décor est très épuré : au sol, quelques lignes géométriques blanches délimitent l’espace; en fond de scène, une estrade à jardin surplombe le terrain et un grand écran blanc aux divers reflets termine de dessiner les contours de la scène.

Dans une première partie, The Day, les deux belles femmes sont vêtues de blanc. Pour la seconde, World to come, c’est le noir qui les habille.

“I remember the day, that I…”

Ce jour, c’est celui du 11 septembre 2001. Mais ce ballet “n’en est pas une illustration, ni un commentaire. Il faut y voir plutôt une réflexion, une mise en émotions de ce que ce drame peut susciter en nous tous.”

Ainsi entend-on pendant toute la première partie, en voix off américaine (celle de la violoncelliste), sur la musique de David Lang et les pas de la danseuse jouant avec tout un tas d’objets, ces jours dont les gens se souviennent: ce jour où j’ai pigé, celui où j’ai choisi le nom, celui où j’ai eu mon entretien…

Cette (trop?) longue énumération poétique, sur fond musical – une musique répétitive quoiqu’intense, celle d’un violoncelle en délire, jouant double (enregistré en bande son et jouant en live) entre les mains d’une diva aux allures de timide – est quelque peu déconcertante : déconnectée et “intellectuelle”, voilà comment m’est apparue, malgré moi, cette pièce. Ce trio de mots, de sons et de corps ne me semble pas tout à fait accessible. Seuls peut-être certains sensibles, d’une espèce bien précise, arriveront-ils à entrer dans la poésie du genre de cette pièce. Pour ma part (et ce, malgré mes efforts et ma bonne volonté), la porte du poème m’est restée fermée pendant l’heure complète.

Cette pièce m’est apparue comme un amas de jolies choses accolées les unes aux autres. En effet, la superbe musique de David Lang emporte l’âme dans de douces rêveries, le son du violoncelle dans un beau monde, le corps en mouvement dans un autre tout aussi magnifique, et les mots eux aussi servent la beauté. Mais tout cela est agencé de telle sorte, à mon avis, que le spectateur est séduit par un art confus, comme on est parfois charmé par un poème un peu kitsch, froid et non-habité, constitué de jolis mots piochés au hasard et mis les uns à la suite des autres.

— Laure-Alice POULAIN

The Day, au Théâtre de la Ville, m’a laissée perplexe… plus que ça, mitigée.  J’attendais beaucoup de cette création faite quasiment exclusivement de femmes. Sur scène, une violoncelliste (Maya Beiser) et une danseuse (Wendy Wheelan).

Leurs techniques artistiques, foncièrement différentes, étaient incroyables. J’avais aussi été attirée par l’histoire qui nouait ce spectacle : raconter par des mots, par des gestes, par des sons, les événements du 11 septembre. Cela était renforcé par des costumes et une mise en scène très épurés, quoiqu’efficaces, ainsi que par des images projetées qui symbolisaient la tragédie. Mais lorsque le spectacle a débuté, les déceptions se sont enchaînées : la technique de la danseuse était parfaite, mais ses mouvements, pendant les deux tableaux qui nous étaient présentés, restaient d’une simplicité regrettable. La musique du violoncelle, quant à elle, était ponctuée de sons qui la parasitaient. Enfin, les lumières bleues mettaient difficilement en valeur le corps de la danseuse. Tous ces éléments m’ont conduite à ne pas pouvoir entrer dans le spectacle, peut-être n’ai-je cependant pas été suffisamment réceptive. Il n’en reste pas moins qu’à la fin, les spectateurs, loin d’avoir été conquis, sont repartis défaits.

— Mathilde FONDANECHE