Tartuffe

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La célèbre pièce de Molière, Tartuffe, a fait scandale à son époque, elle est même interdite à trois reprises avant d’être autorisée en 1669 après plusieurs remaniements. L’auteur critique les faux dévots et s’attaque plus particulièrement aux Jésuites qui excusent une action coupable si l’intention est pure. Ce dévot, c’est Tartuffe ; un hypocrite, un pique-assiette, un parasite… L’exécrable Tartuffe vit chez Orgon qui lui donne toute sa confiance. Orgon et sa mère, Madame Pernelle, sont tous les deux dupes du faux dévot. Orgon, contre l’avis de tous, veut marier Tartuffe à sa fille, Mariane, bien qu’elle aime Valère. Tous les personnages, notamment le coléreux Damis, le fils qui a été déshérité au profit de Tartuffe, souhaitent faire prendre conscience à Orgon de la fourberie du personnage.

Lors de la fameuse scène de confrontation entre Elmire et Tartuffe, tandis qu’Orgon est caché sous une table, se déchaîne le talent d’écriture comique de Molière.

« L’œuvre doit être sans cesse à nouveau soulevée et retransmise jusque dans la vie présente, qui est la nôtre » déclare Luc Bondy, le metteur en scène. Et c’est un défi qu’il a sans aucun doute réussi à merveille. Les personnages de Molière sont, en effet, sortis du siècle de Louis XIV pour venir s’ancrer dans le nôtre. Ils ont l’eau courante, boivent des sodas, communiquent à l’aide d’un interphone et les cassettes se sont transformées en cassettes audio. Toute la pièce s’inscrit dans un seul décor, une sorte de cuisine-salle-à-manger-salon avec, au sol, un grand damier noir et blanc.

La pièce met un certain temps avant de commencer. Le silence se fait dans la salle attentive et concentrée, sans que les lumières soient éteintes. Les comédiens de la première scène arrivent alors, un par un, se mettent à table et mangent tranquillement leurs œufs à la coque. Cette originalité surprend le spectateur circonspect. Que nous réserve la suite de la représentation ? Dès la première réplique, la lumière s’éteint brusquement dans la salle pour se centrer uniquement sur la scène. S’en suit alors la scène de présentation comique de la famille d’Orgon. Les déplacements des personnages qui se cherchent et se chamaillent voient leur effet comique renforcé par le fait que Madame Pernelle se déplace en fauteuil roulant. Elle est tantôt poussée par une servante qui l’envoie dans la mauvaise direction, ou alors elle n’est pas assez proche du personnage qu’elle veut frapper et gesticule dans son fauteuil, tantôt encore, elle est poussée trop fort par quelqu’un et fonce vers d’autres comédiens. Micha Lescot qui incarne Tartuffe rend son personnage parfaitement ignominieux ; pieds nus, bedonnant, courbé, les cheveux mi-longs plaqués en arrière et un petit air de supériorité insupportable. Les autres comédiens sont tout aussi excellents : Samuel Labarthe en Orgon influencé et manipulé qui ne veut rien voir, Victoire Des Bois et Pierre Yvon qui élèvent la voix comme il faut de manière extrêmement théâtrale et Audrey Fleurot qui joue à merveille face à un Tartuffe pervers très entreprenant. Les mœurs de l’époque de Molière ayant changées, il fallait accentuer la perversité du faux dévot qui se déclare principalement lors des dernières scènes avec Elmire, pour mettre la vérité sous les yeux de notre Orgon contemporain.

Nous avons trop souvent du mal à rire face à un comique révolu et dépassé mais Luc Bondy a réussi à faire rire tous les spectateurs grâce à une mise en scène innovante qui ancre la pièce de Molière dans notre réalité, et nous permet de redécouvrir un classique du théâtre comique.

Aline Pinçon

Au milieu de la scène, une grande table, à droite, un grand rideau ouvert sur ce qui se révèlera la porte d’entrée de la maison, au fond, l’escalier qui permet d’accéder à l’étage de la maison, encadré d’un rideau rouge. Alors que les spectateurs s’installaient, une vieille femme, en fauteuil roulant, y est entrée. Assise à la table, elle attend. Une femme entre dans la pièce, fatiguée et langoureuse à la fois, et lui sert une tasse qu’elle laisse volontairement hors de portée. La vieille femme la prend, d’autres arrivent, elle  attend  encore. Elle attend que l’on prête attention à elle. Elle attend qu’on l’écoute. Soudain, elle n’y tient plus, elle frappe la table de ses mains ; la scène s’éclaire, la salle s’éteint : la pièce commence.

Le travail de Luc Bondy dans cette mise en scène de Tartuffe, rejoué à l’Odéon-Berthier du 28 janvier au 25 mars, ainsi que de ses collaborateurs artistiques, Marie-Louise Bischofberger et Vincent Huguet, qui ont repris la mise en scène, se fait dans les tensions sous-jacentes du texte, dans les espaces entre les mots, entre les gestes, dans ce qui n’est jamais prononcé par les personnages de Molière, et qui pourtant s’inscrit dans leurs relations. Cette vieille femme, exaspérée par l’idée qu’on ne s’intéresse pas à elle, c’est Madame Pernelle. Et déjà, dans son geste (ce coup de feu qui lance le départ de la pièce), c’est tout un réseau relationnel –doublé par un jeu de déplacement des tables et des chaises sur la scène toute la pièce durant–, tissé de tensions et de rancunes, qui se révèle et qui va se déployer toute la pièce durant.

Déjà Madame Pernelle, incarnation de  la vieillesse naïve et aveugle, est ignorée par Elmire, mais Mariane, dans un geste d’hypocrisie inconscient, qui fait écho à sa passivité face à son père, lui prête une attention toute particulière. Ainsi, dans la mise en scène, les gestes et le jeu des acteurs, se révèle de façon brillante toutes les relations qu’entretiennent les personnages. Il est particulièrement frappant, et signifiant, de voir Elmire, élément positif de la comédie, constamment à l’écart sur la scène, soit sur un fauteuil, soit sur une chaise, loin des autres personnages, constamment la main au front, comme si elle subissait des maux de tête à n’en plus finir, comme si elle portait tout le poids du monde : c’est le cas, elle est l’élément clef qui va résoudre le problème que traverse la famille, et cela presque au prix de sa personne. Il y a, pour chaque personnage, une compréhension de ce qu’il est et de la manière dont il rentre en relation avec les autres personnages, qui fait de cette pièce une mise en scène brillante, et qui, pour notre plus grande joie, déploie pleinement le caractère comique de la pièce.

Mais la mise en scène n’est rien sans les acteurs, et c’est avec plaisir que l’on redécouvre Micha Lescot, ici dans le rôle de Tartuffe ; un Tartuffe qui suinte la perfidie par les pores de la peau, accompagné de son modèle réduit –son disciple. Tartuffe amuse et attriste à la fois, c’est toute la complexité du personnage qu’a réussi à incarner Micha Lescot : à la fois cette dévotion hypocrite, dans laquelle il se plonge avec plaisir, le règne des pulsions de désir qui l’animent, et qui le rendent écœurant aux yeux des spectateurs, et la blessure du rejet, qui le pousse à agir plus monstrueusement encore. Mais aussi Chantal Neuwirth, qui incarne avec énergie le personnage de Dorine, la suivante de Mariane. C’est donc avec un très grand plaisir que l’on (re)découvre Tartuffe, qui, décidément, ne peut nous lasser.

Claire Nalin

Le Tartuffe de Molière est un classique de la littérature française, il est plongé dans la modernité par la mise en scène de Luc Bondy dans un huis clos à l’humour piquant et satyrique. Des acteurs talentueux comme Micha Lescot (Tartuffe), Audrey Fleurot (Elvire) ou encore Samuel Labarthe (Orgon), nous font revivre ses personnages drôles et caricaturaux des travers humains. En effet Tartuffe retrace une histoire de famille dans laquelle s’est immiscé un dévot manipulateur et avide. Une histoire d’ascendance de l’homme sur l’homme qui peut facilement être transposé sur notre société actuelle, soumise aux manipulations.

Avec le parti pris d’une mise en scène et de costumes contemporains, Luc Bondy tente de raviver l’œuvre de Molière en lui donnant une dimension plus proche de notre quotidien. Cette mise en scène qui inscrit cette œuvre dans notre société du XXIème siècle se fait également par la gestuelle des acteurs, parfois sensuelle (voire même provocante) ou alors banale, qui nous montre la vie quotidienne d’une famille aisée de la bourgeoisie. Cependant, malgré un début quelque peu lent, le spectateur est plongé directement dans une querelle familiale profonde et lancinante. L’interprétation du personnage de Tartuffe est à la fois dérangeante par son attitude nonchalante et un poil perverse, suscite l’hilarité du spectateur. L’espace occupé par les acteurs sur la scène et l’utilisation du décor permet une compréhension fluide du texte rédigé avec la prose du XVIIème siècle. Ce décalage pourtant notoire entre le décor, les costumes et le texte en lui-même permet d’accentuer l’accent satyrique et critique de cette pièce. Respectant la règle des trois unités, caractérielle du théâtre classique, l’intrigue se déroule dans un intérieur bourgeois (propre à la comédie), s’étale sur une journée complète et tourne autour d’un seul fait (la manipulation de Tartuffe sur Orgon, le chef de famille). De plus, l’intrigue se situe dans le réel, avec une situation qui devait être courante au temps de Molière, l’utilisation d’un intérieur domestique et du huis clos permet également au spectateur d’avoir une approche plus palpable de la situation. Une réalité d’autant plus drôle que l’on se dit « cela n’arrive qu’aux autres ».

Cette pièce fait souffler sur le public un vent de bonne humeur et de rire. Le public ressort le sourire aux lèvres avec la satisfaction d’avoir passé un bon moment. En résumé, Tartuffe est un excellent divertissement que l’on a envie de revoir et dont on ne se lasse pas.

Cléophée Vasseur

La représentation de Tartuffe de Molière au théâtre de l’Odéon et mis en scène par Luc Bondy nous a révélé le récit d’une famille déchirée au sujet d’un personnage, Tartuffe. Trois générations sont représentées. La jeunesse s’oppose fermement à l’immixtion dans la famille de cet étrange et mystérieux personnage tandis que la figure du père et de la grand-mère lui vouent une admiration sans faille. Par ailleurs, Orgon, le père, souhaite marier sa fille avec. Avec de l’aide elle va s’opposer à ce mariage et ensemble ils vont tenter de révéler quel personnage est réellement Tartuffe.

Dès la première scène le ton de la discorde est donné autour d’un petit – déjeuné familial. La pièce se divise en 3 temps forts et le dénouement, le tout, traité classiquement.

La scène se déroule pour toute la pièce dans la salle à manger. La langue de Molière est conservée et la scénographie est moderne. Très soignée et sobre, les décors sont simples et fins et les costumes tels que l’on peut s’y identifier. Pour exemple, le costume de travail sévère pour Orgon, costume de petite fille sage pour Marianne. Le tout est baigné dans une lumière naturelle à l’exception de moment de tensions où la lumière joue pour accentuer le dramatisme. C’est donc un   intérieur bourgeois moderne. Le dallage qui rappelle un jeu d’échiquier peut être pour renvoyer à la manipulation de Tartuffe.

La sobriété du décor permet de laisser aux acteurs la place pour s’exprimer largement. Une gestuelle pas trop exagérée. On fait parfois face à une pluie d’action mais pas de superpositions, le spectateur sait où regarder, à quel moment.

Le caractère du personnage de Tartuffe est le plus complexe et le plus recherché, c’est un dévot mais cette dévotion religieuse de Tartuffe n’est pas mise au premier plan, ce n’est pas un paramètre qui doit être pris en compte comme prépondérant dans son caractère, il ne faut pas que ça brouille les pistes.

La première impression que donne le personnage de Tartuffe est forte, il adopte une démarche très particulière, ses jambes ressemblent à des longs fils de fers, attitude étrange qui incite la méfiance envers le personnage, pervers et manipulateur. Tartuffe c’est l’étranger et c’est en s’associant pour l’évincer, que la famille va se ressouder. Mais on se demande pourquoi Orgon lui voue un tel culte ? Que trouve-t-il en se personnage qui nous apparait immédiatement odieux?

Le dénouement est heureux mais frappe par l’arbitraire. Il faut remettre en contexte : Molière est reconnaissant au roi de laisser se représenter une telle pièce malgré les agressions. Il insinue par cette fin que le roi peut tout et le roi est bon.

Le metteur en scène laisse la pièce exprimer d’elle-même sa modernité en la mettant en valeur dans un espace identifiable.

En somme, un spectacle simple, une interprétation classique du classique de Molière avec une troupe talentueuse qui fait passer un moment agréable au spectateur dans une ambiance très dynamique et joviale.

Hannah Demerseman

Le jeudi 17 mars nous assistions à la représentation Tartuffe mis en scène par Luc Bondy aux Ateliers Berthier.

La pièce montre une famille bourgeoise traversée par de nombreux conflits. Tartuffe, faux dévot, vient jouer l’hôte parasite en parvenant à gagner une affection sans limite du maître de maison Orgon (Samuel Labarthe) et de sa mère, Mme Pernelle. Lorsque nous entrons dans la salle nous découvrons le magnifique décor de Richard Peduzzi. Alors que la lumière ne s’est pas encore éteinte, les personnages entrent sur scène un à un et s’installent autour de la table. Le spectateur est plongé au milieu des conversations intimes et l’identification est totale. Les disputes créent une attente autour du personnage de Tartuffe qui n’apparaîtra qu’au 3e acte. Celui-ci, campé Micha Lescot est une sorte d’acteur parfait qui sait rebondir dans chacune des situations notamment au cours d’une confrontation délicieuse avec Damis. Avec un petit ventre et les cheveux plaqués en arrière, celui-ci détourne tous les usages pieux avec une délicieuse désinvolture : il écrase ses mégots dans l’eau bénite, frappe Damis en feignant de se mortifier etc. La duperie est évidente et l’aveuglement d’Orgon a un caractère presque tragique.

Les costumes sont simples et contemporains, permettant une identification des spectateurs aux personnages et concentrant leur attention sur le jeu des acteurs plutôt que sur leur parure. Dans cet intérieur bourgeois du XXème siècle chaque détail semble soigné et le sol en damier nous montre bien que la scène sera l’échiquier des passions et les personnages des pions manipulés par Tartuffe. Le décor nous permet de voir les chambres à l’étage et les différents rideaux permettent de nombreuses scènes où les personnages se cachent pour observer une conversation à laquelle ils n’ont pas été conviés. La table ayant servi au premier repas est divisée en 4 tables plus petites et leur mouvement suit l’évolution de la famille. Séparées au moment des conflits, les tables sont réunies pour accueillir la grande tablée du dénouement. Cette même table servira de cachette à Orgon lorsqu’ Elmire, brillamment interprétée par Audrey Fleurot tend un piège à Tartuffe.

Les alexandrins sont respectés et malgré quelques rétributions de répliques la fidélité au texte de Molière est presque totale. La mise en scène créé quelques décalages comiques avec le texte quand les cassettes qui étaient des petits coffres chez Molière deviennent les cassettes audio que Dorine place dans un magnétophone pour enregistrer les conversations.

La pièce n’est plus seulement une critique de l’église catholique du XVIIème siècle mais une réflexion plus globale sur tous les types d’endoctrinements. On y voit un Orgon isolé et aveuglé sous l’emprise totale d’une sorte de gourou. Une pièce de Molière qui a encore beaucoup à dire à notre époque !

Romane Morichon

« L’homme est, je vous l’avoue, un méchant animal ! »[1]. Et Luc Bondy ne craint pas de le montrer lorsqu’il incarne, dans le personnage de Tartuffe, non pas la cause des malheurs des autres personnages, mais le simple moyen de les révéler. La famille d’Orgon, « déjà détériorée avant même l’arrivée de Tartuffe »[2], est un microcosme dont les déviances et problématiques sont dévoilées aux spectateurs dès la première scène, et à laquelle il est très facile de s’identifier. Malgré l’indéniable comique de certaines scènes où la commedia dell’arte semble prévaloir sur la tradition de la comédie classique à laquelle Molière donne vie, l’ambiance est dramatique, tragique, pesante.

La famille est sur le bout de se dissoudre du premier acte jusqu’à l’avant-dernière scène, et l’espoir d’une échappatoire se fait au fur et à mesure plus lointain. Ce n’est en effet qu’un deus ex machina à permettre le final heureux où se révèle à la fois l’ironie du dramaturge et le rire jaune du metteur en scène. L’intérêt de celui-ci semble en effet plutôt concentré sur le drame humain et social.

La mise en scène d’un chef-d’œuvre du théâtre classique ne doit pas être un travail facile, surtout si elle se veut être sincère et honnête. Mais Bondy y est magistralement parvenu : toujours fidèle à Molière, il privilégie les éléments correspondant le mieux à sa propre sensibilité. Tartuffe reste Tartuffe, mais devient également une histoire de famille, une peinture de la profondeur de la psychologie humaine dans sa lutte désespérée contre la réalité. Et cette communion entre comédie provocatrice au XVIIe siècle et pièce creusant l’esprit du public au XXIe est évidemment rendue possible par la maîtrise des acteurs, permettant en effet un parfait agencement entre les alexandrins et une gestuelle toute contemporaine. Les deux éléments hétérogènes deviennent sur la scène de Bondy un tout, complet et riche, qui s’approche du spectateur et l’intègre naturellement dans la tragédie familiale, sociale et psychologique en cours.

[1] Molière, Tartuffe, acte V, scène 6
[2] Entretien avec Luc Bondy, réécrit par Daniel Loayza le 14 mars 2014.

Silvia Giudice
Photo : Thierry Depagne