Suréna

Informations

de Corneille
mise en scène Brigitte Jaques-Wajeman
assistant Pascal Bekkar
dramaturgie François Regnault, Alice Zéniter
scénographie et lumières Yves Collet
assistant Nicolas Faucheux
musique Marc-Olivier Dupin
assistante Stéphanie Gibert
costumes Annie Tiburce Melza

maquillages Catherine Saint Sever
objets de scène Fanck Lagaroge

musique originale composée et dirigée par Marc-Olivier Dupin
éditeur Frédéric Leibovitz
piano Susan Laiter
vibraphone et crotales Gabriel Benlolo
harpe Sylvain Blassel
cymbalum Lurie Morar
clarinette Vincent Penot

avec Bertrand Suarez-Pazos, Raphaèle Bouchard, Pierre-Stéfan Montagnier, Thibault Perrenoud, Pascal Bekkar, Sophie Daull, Aurore Paris, Marc Arnaud

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Chroniques des étudiants


Lionel Arsac

De manière très surprenante, cette tragédie, que l’on s’attendrait à voir dans le décor grandiose d’une Rome impériale, se déroule autour d’une grande table. Chargée de fruits, de plats qu’apportent sans cesse des serviteurs, elle ressemble étrangement aux réceptions officielles contemporaines offertes par la République à ses hôtes de marque, présidents ou souverains étrangers et autres dictateurs.
C’est bien tout le propos de cette mise en scène de Brigitte Jacques-Wajeman : confronter, autour de l’apparence d’une réception officielle, les réactions de gens de pouvoir, entre vie publique et vie privée. Le résultat est toujours à la limite de la tragédie, sans pour autant y sombrer totalement, et l’on arrive à rire de certaines scènes.
Pourtant le sujet est bien noir : c’est celui d’un mariage forcé permettant l’alliance entre les Parthes et les Arméniens. Des larmes donc, mais aussi des déclarations d’amour, des haines, des bassesses, des mensonges, et puis la mort qui rôde partout.
Les comédiens sont surprenants, intenses, et déclament dans des vers toujours aussi percutants par leur beauté des sentiments qui ne peuvent que nous toucher : les amants finiront par triompher.


Guilhem Besançon

Suréna est une des pièces les moins connues de Corneille, et c’est pourtant, comme nous avons pu le découvrir lors de cette représentation, une des plus belles. Dernière pièce qu’il a écrite, en 1674 (donc dix ans sa mort, alors qu’il vit désormais dans l’ombre de Racine), elle est son poignant chant du cygne.

Cette pièce était jouée au théâtre des Abbesses en même temps que Nicomède (écrite, elle, en 1651), avec laquelle elle constituait une sorte de diptyque. Toutes deux étaient mises en scène par Brigitte Jacques-Wajeman, qui lit et monte Corneille depuis de longues années. Ces deux pièces appartiennent selon elle au cycle des pièces « coloniales », qui, dit-elle, « se déroulent aux confins de l’empire romain » et « analysent l’ambivalence des rapports de domination que Rome entretient avec ses alliés. » Dans la pièce qui nous concerne plus directement, Orode, roi des Parthes, doit son pouvoir à son lieutenant Suréna, dette insupportable dont il ne pourra jamais s’acquitter, ce qui le forcera à se montrer ingrat au point de le faire assassiner : Corneille donne ici une brillante illustration des idées de Machiavel sur l’ingratitude des princes. Mais les fils de cette intrigue politique sont fort heureusement tressés à ceux d’une histoire de passion amoureuse, celle qui lie Suréna et Eurydice, et donne à la pièce sa véritable force : Orode a envahi l’Arménie, et Eurydice, fille du roi Arménien, est le prix de la paix, conclue par un traité qui la donne en mariage à Pacorus, fils d’Orode. Prix qu’Eurydice et Suréna ne sont pas prêts à payer…

La scène, très sobre, est traversée par une longue table, qui peut évoquer les grandes fêtes de famille comme les plus austères réunions politiques. On comprend donc tout de suite que la primauté sera comme il se doit laissée au monde sonore, celui du texte, plutôt qu’au visuel. Un morceau mélancolique aux légers accents orientaux habille élégamment la scène et nous rappelle que ce drame se joue à Séleucie, sur l’Euphrate. (D’ailleurs il est à noter que la musique, entièrement composée par Marc-Olivier Dupin, collaborateur de longue date de Brigitte Jacques-Wajeman, est une réussite du début à la fin.) Les comédiens font alors leur entrée. On apprécie vite l’ingénieuse intemporalité de leurs costumes, qui va de pair avec celle de la scène, et plus vite encore la fluidité et la précision de leur diction. Rien dans l’alexandrin cornélien qui ne pèse ou pose à nos oreilles de spectateurs du XXIème siècle, ce qui pouvait sembler, a priori, une véritable gageure. Si bien que cette langue sinueuse, à la syntaxe dense et serrée, souvent riche de sous-entendus  (on se prend du coup, par contraste, à avoir un peu honte de la pauvreté de notre langue à nous…), bien que nous donnant un peu de fil à retordre au début, nous emporte très vite dans son impétueux flot musical. De plus, la gestuelle des comédiens, très convaincante de naturel, ne force pas une seule fois le texte, mais le rend au contraire plus vibrant encore. C’est étonnant comme on se sent l’âme agrandie en sortant.

Un grand bravo aux comédiens, et un grand merci au Service Culturel de la Sorbonne !