Splendid’s

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C’est au théâtre de la Colline, qu’Arthur Nauzyciel installe une ambiance de polar hollywoodien avec sa vision noire et sensuelle de la pièce Splendid’s de Jean Genet, longtemps mise à l’écart par l’auteur lui-même. En introduisant le jeu des comédiens par la projection d’un court métrage du même auteur, intitulé Un chant d’amour, sur la solitude des prisonniers fantasmant dans leurs cellules à toutes formes de plaisir, Nauzyciel souligne le ton noir, humain et charnel de ses choix de mise en scène et justifie sa décision de travailler avec des acteurs américains revenant aux films noirs américains des années19 40 qui inspiraient Genet.

Avec un cadre simple et efficace, situé dans un environnement tout droit sorti d’un fantasme cinématographique qui joue sur les ombres et la profondeur de champ, et avec un propos complexe sur le destin, la pièce prend la forme d’un savant mélange entre thriller haletant et tragédie classique, réussissant à combiner émotion, esthétisme et réflexion. L’intrigue unique du drame peut se résumer à un pitch : coincés au 7ème étage du grand Splendid’s Hôtel, 8 gangsters après avoir tué leur dernier otage par maladresse, se trouvent face à un choix cornélien – se rendre à la police ou mourir dignement. 8 hommes pris en pleine tempête alors que le navire sombre fatalement, qui font front ensemble face à leurs dernières heures contre un destin funèbre. Un destin qui se rapproche d’eux inexorablement et les oppresse, annoncé à la radio par la voix grave de Jeanne Moreau. 8 hommes qui fantasment leur dernier souffle. 7 gangsters tatoués et à demi nus, et un flic qui s’est retourné contre la loi pour se ranger du côté des plus forts, dans une lutte de pouvoirs qui s’installe entre les personnages exhibant sur scène leur puissance et leur faiblesse.

Il s’agit bien d’une dernière parade dans ce huis-clos de l’urgence où la mort fatale se rapproche à grands pas derrière 8 portes qui se découpent dans un couloir scindé en deux de manière très géométrique, rappelant les deux fins possibles, formant un angle aigu qui se referme sur Riton, Scott, Bob, et les autres, pris au piège. 8 portes, tels 8 tombeaux verticaux, béants, voraces prédateurs, charognards attendent dans l’ombre le moment venu pour engloutir les protagonistes dans une danse macabre et se fermer derrière eux à jamais. La lumière verdâtre rend les corps cadavériques, et les plonge vers une mort tragique inéluctable. Cependant ils peuvent encore esquiver la mort en choisissant de se rendre. Dans ce cas, il faut avoir « le courage de sa lâcheté » jette l’un d’entre eux au milieu de cette cage dorée où les personnages tournent en rond. La frontière entre courage et lâcheté semble ici bien fine. Mourir de façon héroïque, en légende ou subir l’humiliation de s’être fait prendre et aller en prison ? Qu’est-ce qu’on retiendra d’eux ? Quelles épithètes embrasseront leurs noms s’ils survivent et quelles épitaphes porteront leurs tombes s’ils n’en réchappent pas ?

Anaïs Chateauraynaud

Splendid’s est une pièce de théâtre de Jean Genet jouée au théâtre national de la Colline. La mise en scène est d’Arthur Nauzyciel, avec Ismail Ibn Conner, Jared Craig, Xavier Gallais, Michael Laurence, Rudy Mungaray, Daniel Pettrow, Timothy Sekk, Neil Patrick Stewart, James Waterston et la voix de Jeanne Moreau. La pièce est produite par le CDN Orléans-Loiret-Centre.

La pièce débute par une projection d’un Chant d’amour de Jean Genet (produit en 1950, sorti en 1975). Ce film a longtemps été censuré, car il se rapprochait de la pornographie. Un chant d’amour met en scène une relation amoureuse de deux prisonniers. Il montre le désir de deux personnages qui sont proches mais ne peuvent être ensembles.

Après la projection, l’écran se lève pour laisser place aux acteurs. Il s’agit d’un groupe de gangsters, la Rafale, qui se retrouve piégé dans un hôtel suite à une opération qui a mal tourné. Une otage est morte de façon mystérieuse. Un policier vient de rejoindre le gang. Les gangsters sont pris au piège dans l’hôtel et la police va bientôt rentrer. La pièce est une mise sous tension qui s’accentue tout au long de la pièce. Les gangsters, au pied du mur, avouent leurs ambitions cachées.

La mise en scène est excellente : le décor ne change pas ; il s’agit d’un couloir de l’hôtel où tout est vert. Une lumière tamisée éclaire la scène. Une image d’Un chant d’amour est représentée sur le mur : les deux protagonistes s’embrassant. Le mur du couloir donne accès à une série de portes. Il y a une porte par gangster.

Au début de la pièce, les gangsters sont plus ou moins habillés : certains ne portent que des sous-vêtements, d’autres ne sont vêtus que sur le haut du corps. Leur nudité leur permet d’exhiber leurs tatouages. Dans une seconde partie, ils sont tous habillés en costume. Tous sont lourdement armés. La gestuelle est au ralenti. Les acteurs sont relativement statiques, mais chacun de leur mouvement est une danse. Les acteurs s’expriment en anglais, sauf la dernière réplique qui est en français. Avec cet effet visuel assuré, le spectateur est automatiquement plongé dans l’ambiance particulière et ressent la montée des tensions.

Sentant la fin proche, les gangsters révèlent leurs véritables désirs. La mise sous tension laisse place aux non-dits. La place de chef convoitée. Un des gangsters avoue avoir volontairement tué l’otage. Les rivalités se montrent à face découverte. Les armes à feu participent à la mise sous tension. Les gangsters se menacent constamment les uns les autres. Une question survient, lorsque la prise de l’hôtel par la police devient inévitable : se rendre ou résister jusqu’au bout ? La plupart veulent se rendre, mais le chef du gang refuse de « devenir lâche ». Il ne veut pas se rendre. Il fusille tous les membres restant de son gang. La scène est magnifique. Tous les acteurs bougent au ralenti, sauf le chef de gang qui déambule au milieu des autres personnages. Les acteurs miment recevoir des balles. Leurs corps bougent lentement dans tous les sens. Le chef se déplace parmi eux, tantôt les visant, tantôt les regardant. Un véritable décalage du temps se crée. Les acteurs ne sont plus dans la même dimension de temps.

La pièce retrace des relations entre des hommes très proches. L’imminence de la fin permet de révéler la véritable nature de leurs sentiments les uns pour les autres.

Lena Piveteau

Sept gangsters ont pris en otage la fille d’un milliardaire au septième étage d’un hôtel de de luxe, le Splendid et l’un d’entre eux l’a tuée. Mais ça, la police qui les encercle, ne le sait pas encore mais les criminels, eux, savent qu’ils doivent se rendre ou mourir. Un policier, fasciné par ces hommes qui ont osé, a changé de camp pour les rejoindre mais il doit encore prouver sa loyauté. Mais l’issue est proche et les masques tombent.

Le metteur en scène, Arthur Nauzyciel, a fait plusieurs choix intéressants pour rendre le texte écrit par Jean Genet en prison et nommé Splendid’s. Tout d’abord, la représentation a débuté par la projection d’un film réalisé par Jean Genet lui-même et très peu montré au grand-public à cause de son caractère subversif. En effet, «Chant d‘amour», court métrage muet, montre les jeux sexuels de prisonniers sous l’œil d’un policier qui, tout comme celui présent dans la pièce, est fasciné par ces marginaux. Le décor était constitué de deux murs disposés en biais avec plusieurs portes qui s’ouvraient et se fermaient sur les acteurs. Sur ces murs, l’image de deux prisonniers de «Chant d’amour» était projetée, revendiquant le lien entre le film et la pièce. L’éclairage, assez faible, renforçait aussi l’impression d’enfermement dans un lieu qui restait le même et d’où les personnages ne peuvent sortir, où ils se confrontent et se battent. Un autre choix marquant était celui d’avoir traduit en anglais la pièce et d’avoir travaillé avec un groupe d’acteurs franco-américain. Le metteur en scène a choisi cette langue pour mieux rendre «l’imagerie hollywoodienne» de Jean Genet, comme Arthur Nauzyciel la qualifie dans sa présentation de la pièce. Le spectateur se plonge alors dans un tout autre monde américanisé notamment par les noms des personnages transformés – Jean devient Johnny- ou par l’omniprésence d’armes. Les costumes sobres, voir même très simples car certains acteurs restent torse nu la plupart du spectacle, formaient un contraste avec les tatouages des gangsters qui les séparent du policier, qui gardait un signe distinctif – son képi. Une radio, posée au centre, leur permettaient de garder un lien avec le monde extérieur, mais la voix, celle de Jeanne Moreau, qui commente les évènements ne le fait pas de manière journalistique mais paraît délivrer un point de vue subjectif et extérieur faisant le contrepoint avec ce qu’expriment et ressentent les protagonistes sur scène.

Tout au long du spectacle, les personnages se confrontent, évoquent leur passé, se divisent entre ceux qui veulent se rendre et ceux qui veulent tenter une dernière action. Pourtant, ils savent tous qu’ils vont mourir et c’est pourquoi les sous-entendus et les jeux entre les protagonistes jouent un rôle central dans cette mise en scène et dans le jeu des acteurs mettant en avant la fragilité et le dualisme dans chaque personnalité. Cette mise en scène surprenante et vivante met en valeur le texte de Splendid’s et la mise à nu de ces criminels qui finissent par fasciner les spectateurs.

Marie Martine

Véritable fantasme de Jean Genet, Splendid’s fut longtemps dissimulée. Écrite en 1948, elle restera manuscrite jusqu’en 1993, cachée par son auteur qui n’aura pourtant de cesse de la remodeler à sa guise, lui apportant sans relâche d’infimes finitions, avec le soin méticuleux et l’avarisme égoïste de l’obsessionnel. Genet refusait de la faire lire et se gardait encore plus de la faire monter, l’occultant au regard d’autrui comme un joyau précieux que lui seul pouvait contempler et revivre à l’infini.

C’est que la pièce est nappée d’un voile de douceur délectable. Splendid’s jouit d’une grâce nébuleuse et d’un raffinement flirtant avec le glamour dans une situation chaotique où l’on sentirait pourtant d’emblée poindre violence et tension. La mise en scène d’Arthur Nauzyciel met en exergue cette préciosité toute hollywoodienne dans la couleur verdâtre de ses décors qui flatte l’œil, la lumière tamisée des lampes murales de cet unique couloir d’hôtel où se déroule l’action qui prête sensualité et charme aux mouvements tantôt saccadés, agressifs, et tantôt suaves des personnages. C’est d’ailleurs leur gestuelle qui donne ce côté décadent à l’ensemble de la pièce, créant un onirisme instable, toujours à deux doigts de s’effondrer, de partir en fumée sous le coup tonitruant d’une balle tirée dans un élan d’angoisse, leurs déplacements relèvent de la danse et d’ailleurs ne terminent-ils pas leur chute libre dans une valse souple qui finit par embrasser le sol ?

Ce pan de l’œuvre de Jean Genet, Nauzyciel se l’est très bien approprié, entrant de plein fouet dans l’univers fantasmagorique de l’auteur-dramaturge homosexuel et ex-tollard qui rêvait de nuits solitaires en cellule où l’on écoute, dans une verve onanique, battre le corps d’un autre homme derrière les murs. Le parallèle établi entre Splendid’s et Chant d’Amour via la projection liminaire qui en est faite est intéressant car il nous propulse immédiatement dans les rêves intimes de Genet. Le maton du court-métrage ne renverrait-il pas au flic traître de Splendid’s qui rejoint les gangsters pour les observer avec envie et plaisir dans la relâche de leur inconscient alors que la peur les gagne, que l’issue fatale se fait plus proche, et que le seul outil de survie à disposition est le corps et sa jouissance potentielle ?

Pour renforcer ce côté à la fois glamour et physique, Arthur Nauzyciel opte pour une traduction de la pièce originale en anglais, ce qui lui offre un ton suave et distille le fantasme chez le spectateur francophone qui ne retrouve pas sa langue mais celle du cinéma d’Hollywood. De plus, le choix d’un casting américain renforce cet aspect cinématographique et confère une certaine bestialité aux protagonistes avec leur corps tatoués et leurs gestes à la fois crus et tendres.

Le cache-cache avec le crime qui est établi tout au long de la pièce crée un effet de suspens qui ne sera jamais résolu. Le crime est passé, le meurtre de Mademoiselle a déjà été effectué, on tentera de la ressusciter via un gracile tour de travestissement, mais nous avons manqué la violence préalable à l’action, et nous n’aurons qu’une mort fantasmée des protagonistes pour le final. Genet s’amusait avec ce travail de dissimulation, concentrant ainsi l’attention du lecteur et du spectateur sur l’archétype du criminel (qui ne peut être actualisé concrètement puisque l’on ignore toute la dimension de son crime), rien de tangible, juste une auréole qui surplombe les personnages et leur fait don d’une couleur presque mythique, tremplin vers la rêverie.

Ainsi passe-ton un agréable moment, confortablement niché dans l’imaginaire sensuel de Jean Genet, en assistant à cette mise en scène d’Arthur Nauzyciel qui reste très fidèle à l’œuvre originale et parvient à en accentuer justement les grandes caractéristiques.

Roxane Lechevalier

Le dimanche 20 mars 2016, Arthur Nauzyciel a présenté sa mise en scène de Splendid’s de Jean Genet, au théâtre de la Colline. Cette pièce nous plonge dans le septième étage d’un hôtel de luxe, en compagnie d’un groupe de sept gangsters et d’un policier corrompu interprété par le seul comédien français de cette pièce, Xavier Gallais, qui attendent l’assaut final des forces de police suite à leur prise d’otage qui a mal tourné.

Le spectacle est introduit par la projection d’Un Chant d’Amour de Jean Genet, court-métrage de 24 minutes qui présente le désir entre deux détenus d’une prison, sous le regard vicieux d’un surveillant. La diffusion de ce très beau court métrage introduit avec justesse la dimension charnelle de cette mise en scène. En effet dans Splendid’s de Nauzyciel, les corps des comédiens, vêtus uniquement de slips ou de pantalons au début de la représentation et ornés de tatouages à l’image des gangsters du cinéma américain, ont offert une performance captivante grâce à leurs mouvements oscillant entre la danse, la transe mais aussi des excès de violence. Le travail fait sur les corps des comédiens, que l’on peut qualifier de chorégraphique, rend ainsi parfaitement compte de la dimension charnelle dans cette pièce de Jean Genet, mais aussi dans l’ensemble de son œuvre.

Mais il y a aussi cet étrange face-à-face introduit par un décor, sombre et magnifique, où les personnages se retrouvent dans deux couloirs parsemés de portes, qui se rejoignent au centre du plateau. Ce décor crée un espace scénique très particulier et renforce les réflexions sur les relations humaines dépeintes par Jean Genet dans sa pièce, car les entrées et sorties des comédiens par les différentes portes du plateau, et les différents face-à-face offerts par ces couloirs donnent une dimension spatiale à ces questions de loyauté et de trahison, de fraternité et de violence.

Par ailleurs, le temps de l’action qui est comme un compte à rebours, où les minutes sont comptées pour les personnages, donne pourtant à l’action une avancée lente et constante, parfois même trop lente vers l’assaut final, seul point négatif dans cette mise en scène.

Enfin, la pièce est jouée en anglais, avec sept acteurs américains, et Xavier Gallais, même si cette traduction de Neil Bartlett ne dessert pas foncièrement cette mise en scène, l’intérêt de faire entendre Splendid’s en anglais reste incertain.

Tatiana Bray
Photo : Frédéric Nauczyciel