Songlines / Joanne Leighton – Espace 1789

La semaine dernière j’ai été hypnotisée par la compagnie WLDN à l’Espace 1789 de Saint-Ouen. La compagnie a exécuté le ballet Songlines chorégraphié et dirigé par Joanne Leighton. À travers la danse l’artiste belgo-australienne rend hommage aux Songlines aborigènes de son enfance. Ces « Sentiers chantants » convoquent la croyance en une force naturelle qui guiderait les tribus à travers les roches, le vent et l’eau. Songlines est également dit « Dreaming track » pour caractériser les traces des génies protecteurs laissées dans le ciel que les aborigènes mémorisaient (à l’aide de chants, d’histoires, de peintures…) pour cartographier l’espace. Ces chemins sont sobrement représentés sur scène par un filet suspendu au-dessus des danseurs. Ainsi en interrogeant les notions de déplacement Joanne Leighton nous propose, à travers Songlines, un sentier dansé.

La danse s’ouvre avec un groupe de cinq femmes et de deux hommes en cercle, se tenant la main, habillés avec des vêtements de tous les jours. Ils se mettent en mouvement très progressivement et créent leur propre rythme en harmonie avant que la musique ne commence.

Chaque geste est certes une référence « à la marche, au voyage, au sentier, au territoire, au paysage » mais le plus intéressant reste la manière dont ils évoluent et se répètent. En effet la chorégraphe a mis en place un « séquençage binaire répétitif », c’est à- dire que les passages d’un mouvement à un autre étaient presque totalement imperceptibles. Je pense que c’est là la plus grande prouesse de ce spectacle. Face à nous un groupe de danseurs qui se meuvent sur scène et dont on ne sait lequel impose ses gestes, ses directions à l’autre. On assiste à une mise en mouvement collective d’une harmonie rare.

Pour le spectateur c’est comme jouer au chef d’orchestre : on cherche inévitablement à trouver le danseur qui dirige le groupe. Mais il n’y en a pas, aucun ne s’impose ou ne suit l’autre. On regarde une troupe qui s’écoute, dont les mouvements s’alternent continuellement sans en connaitre l’origine. Les transitions deviennent invisibles si bien que la danse semble naturelle, exactement comme un « rite ». Chaque pas de danse va de soi, chaque geste semble anticiper le précédent et la danse se confond alors avec la marche. Pourtant ces gestes, sans être d’une grande complexité, demandent une endurance d’athlète. J’aurais aimé revoir ce ballet dont la magnifique fluidité ne reposait pas sur une chorégraphie minutieuse mais semblait aller de soit. Ce n’est pas pour rien que la compagnie a essentiellement travaillé ce ballet à travers des séances d’improvisation.

J’ai été particulièrement sensible à la musique répétitive de Terry Riley qui, en formant des boucles musicales intensifiait l’effet d’harmonie. Malgré les répétitions les danseurs évoluent et traversent plusieurs étapes (ils sont ensemble, se séparent, se retrouvent, se dispersent…). Leur voyage initiatique les conduira à renouer avec leurs origines aborigènes (en enfilant des robes ethniques). Un moment du ballet s’inscrit avec justesse en rupture : les danseurs sont éclairés par un unique projecteur rouge, la musique change brusquement de rythme et ils se retrouvent à danser au rythme de leurs gestes, leurs robes laissant échapper des vents de poussière. Ces jupes ethniques sont également mobilisée de manière touchante pour symboliser des tentes sous lesquelles les danseurs s’abritent. En assistant au sentier dansé de Joanne Leighton je me suis retrouvée hypnotisée. En effet, la manière dont la cartographie est devenue chorégraphie et inversement m’a entièrement fascinée. J’ai été émue par les mouvements perpétuels des danseurs qui rappelaient les déplacements effectuées par les tribus nomades pour assurer leur survie.

Amandine Azzoug

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Songlines est une chorégraphie de Joanne Leighton présentée à l’espace 1789 de Saint-Ouen ; cette artiste y est en résidence pour trois ans. Huit danseurs sont sur scène, habillés de manière branchée et colorée. Au-dessus de la scène, des fils barbelés s’entremêlent. Deux miroirs déformants sont discrètement présents, l’un à terre, l’autre posé contre un mur.

Le titre, Songlines ou pistes de chants est directement inspiré des traditions aborigènes qui veulent que chaque chant sacré soit à la fois une description très précise d’un chemin physique pour le voyage à pied et un récit mythique qui raconte la création d’un endroit. Pour se diriger dans une région qui lui est étrangère, un homme n’a qu’à chanter le chant correspondant au chemin et le chant le guidera en décrivant au rythme de la marche toutes les particularités du paysage de la route, tout en racontant l’histoire de la création de la contrée.

Songlines est une danse qui se réfère au voyage. Dans cette étude du mouvement, les danseurs répètent leurs gestes, le mouvement se transforme lentement et fluidement. Un premier danseur initie un changement que les autres danseurs reproduisent par mimétisme. La chorégraphie est très coordonnée ; le bruit de chaque pas, claqué à l’unisson, fait ressentir une grande force. Dans leur synchronisation, les danseurs deviennent envoûtants. Dans cette reproduction à l’unisson d’un même geste, les danseurs reproduisent un paysage, un rythme, une palpitation. Ils sont à la fois la route et le marcheur qui répète chaque pas pour avancer dans son voyage. Et ce voyage transforme les danseurs, ils perdent peu à peu leurs vêtements de citadins pour trouver des jupes d’une tradition inconnue. À la fin du spectacle, la même palpitation du début se reproduit : les danseurs se rapprochent d’un point puis s’en écartent, formant une dilatation puis une contraction, comme un coeur qui bat.

Léna Piveteau

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Photo : Laurent Philippe

Categories: Danse, Espace 1789