Solness le constructeur

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Vendredi 5 avril nous avons pu, grâce au service culturel de Paris-Sorbonne, assister à la représentation de Solness le Constructeur, mise en scène par Alain Françon au Théâtre de la Colline. Alain Françon continue son exploration du célèbre auteur norvégien après avoir mis en scène quelques années plus tôt Hedda Gabler, La dame de la Mer ou encore Le Canard sauvage.

Par peur de vieillir, d’être remplacé et renvoyé à l’état de simple homme, Halvard Solness refuse toute aide du jeune architecte Ragnar. Depuis de longues années, endeuillés par la perte de leurs deux enfants dans un incendie, Solness et sa femme déclinent et vivent dans une routine incessante, sans rêve ni envie. Sa vie professionnelle est au plus bas lorsque sa rencontre, ou devrait-on dire ses retrouvailles avec la jeune, extravangante et insolente Hilde Wangel le mettra au défi. Dix ans après l’avoir charmée en lui contant ses multiples exploits de constructeur et lui avoir promis un royaume, il doit répondre à ses attentes. Elle est en admiration pour ce qui fut à ses yeux un héros national, un bâtisseur à la hauteur de Dieu.
Pour la séduire de nouveau et s’élever en tant qu’homme, Solness tente de prendre de la hauteur et décide de déposer une couronne de fleurs en haut de sa nouvelle maison. Mais cette quête d’élévation va le mener à sa perte. Pourquoi, alors que les fondations sont fragiles, veut-il prendre de la hauteur? Entre utopie et réalité, la vie du triste Constructeur fait écho en nous.

Je tiens particulièrement à noter l’esthétique de la mise en scène. Nous visitons la demeure du Constructeur, son bureau, sa magnifique verrière, ainsi que son jardin bucolique. Le tableau “Stetind i tåke”, imposante montagne menaçante, du grand peintre romantique Peder Balke trône dans le salon. Nous sommes spectateurs, pas seulement d’une pièce mais de nombreux tableaux à l’intérieur d’elle. Les décors changent, chaque acte (3 au total) nous montre un aspect différent de la maison. Joël Hourbeigt fait un travail remarquable sur les jeux de lumière; dans les deux premiers actes elle est tamisée tandis que le dernier acte, caractérisé par l’ascenssion de Solness, est éblouissant. La pièce est marquée par de multiples nuances, ombre/lumière, rêve/réalité, les deux facettes d’Hilde, aimante mais aussi diabolique, tel un troll (notons dailleurs que “troll” chez Ibsen est devenu “démon” sans doute par soucis culturel).
Je tiens à souligner la distribution particulièrement réussie : Wladimir Yordanoff est parfait dans le rôle de Solness, et Adeline D’Hermy incroyablement énergique (nous l’avons déjà repérée dans Peer Gynt de la Comédie française!). Mention spéciale pour Michel Robin qui du haut de ses 83 ans nous livre une émouvante prestation ainsi que pour Dominique Valadié dans le rôle de l’épouse, enfermée sur elle-même et témoin du déclin de son mari comme de son couple.

Manon Codis

Solness le constructeur est l’une des pièces tardives de l’écrivain norvégien Henrik Ibsen, datant de 1892. La mise en scène (Alain Françon) au théâtre de la Colline avait établi une atmosphère glauque et lugubre: au début les décors (Jacques Gabel) –qui se caractérisaient par leur couleur sombre – étaient peu illuminés mais progressivement, l’intensité de la lumière (Joël Hourbeigt) s’était accentuée. Les bords de la scène, cependant, étaient toujours plongés dans la pénombre. Cet éclairage donnait un caractère mystique,digne d’un conte de fées, à la pièce qui, quant à elle, se centrait sur des questions extérieures à la vie quotidienne) : la folie et la peur d’être remplacé par la jeunesse.

Le premier acte ouvre sur l’atelier d’architecture du constructeur Solness (Wladimir Yordanoff) et de ses commis Knut Brovik (Michel Robin), Ragnar Brovik (Adrien Gamba-Gontard) et Kaja Fosli (Agathe l’Huillier). Au fur et à mesure, tous les personnages sont introduits et à l’exception d’Aline Solness (Dominique Valadié), la femme du constructeur, qui semblait détachée du monde de ses compatriotes, je ne peux donner qu’une critique positive sur la façon de jouer des comédiens. A la fin de l’acte la Jeunesse dans la forme (sous les traits de la jeune Hilde ; Adeline d’Hermy – de la Comédie française) frappe à la porte du constructeur Solness, le « premier de son métier » et qui a peur de deux choses en particulier : il craint l’altitude et que la jeunesse – et notamment son jeune assistant Ragnar – remplace les anciens maîtres comme lui. Solness n’est pas le seul à avoir des marottes, chaque personnage a, en effet, ses propres manies : Aline Solness a son « devoir » à accomplir et elle est hantée par l’incendie de sa maison parentale et par la mort de ses enfants ; Ragnar veut se réaliser et prouver à son père mourant qu’il vaut quelque chose ; Kaja est déchirée entre son fiancé Ragnar et son nouvel amour le maître Solness ; quant à Hilde, elle est venue chez le constructeur pour lui demander le royaume qu’il lui avait promis quand elle était enfant.

Quelques-uns des désirs de ces personnages sont réalisables mais dans l’atmosphère lugubre de la mise en scène ils ressemblent tous au fameux château en l’air que Hilde demande au constructeur faute d’obtenir un royaume. Bien que la pièce soit une histoire d’échec – le constructeur tombant à sa mort de la tour de sa nouvelle maison après avoir conquis son vertige – elle est aussi l’histoire de la force de l’imaginaire et de la volonté des humains de faire l’impossible.

Verena Dobretsberger

Que me veux-tu ?

J’ai voulu.
J’obtins, est-ce ma faute ?
Et des voeux contraires ont chassé les premiers.
Je m’en suis repenti, alors.
Que souhaiter que je ne regretterai ?
J’ai promis, me dis-tu.
Mais je naissais alors.
Tu exiges. Tu cries.
Je dois répondre de ces Solness antiques ?

Je piétine.
Et la relève qui sonne.

J’ai voulu construire. J’ai voulu le feu.
Les flammes convièrent la mort.
Et pour des fantômes, j’ai bâti.
Je te courais après et tu me rattrapais.
Seulement, je te croise.

Mon oeuvre témoigne ; ils veulent l’achever.
Il faut gravir encore ?
Il y a ce vertige,
Et si je chute, Hilde ?
Cette tour, ne la fis-je trop haute ?

Je veux.
Je grimpe.

Stéphanie Morel

D’emblée, une critique s’impose face à cette pièce : le texte d’Ibsen, malgré ses thématiques intéressantes et ses caractères complexes, a quelque peu vieilli. On aimerait le voir se déployer avec splendeur, mais il manque un souffle, une force épique à cette pièce, qui se contente d’être un petit drame familier. Solness le constructeur est avant tout une réflexion sur la création, et sur le dépassement de soi. Non sans poésie, Ibsen nous présente le personnage principal : c’est un homme dans la force de l’âge, vieillissant légèrement et ne parvenant pas, malgré son immense parcours, à vaincre ses démons de toujours.

Magnifiquement campé par Wladimir Yordanoff, ce fort tempérament est lumineux et domine tout son monde : sa femme, soumise et dépressive (portant encore le deuil de leurs deux enfants), ses élèves et ses maîtresses. L’élément perturbateur est interprété par Adeline D’Hermy, qui entre rapidement en dialogue avec Solness : elle joue Hilde, une jeune fille des montagnes, impressionnée par le statut, la prestance du constructeur, et lui rappelant une promesse qu’il lui a fait lors de leur rencontre : celle de lui offrir un royaume.
Ces deux personnages se balancent, s’attaquent et s’isolent dans leur petit univers. Tout autour d’eux, les seconds rôles assurent une pièce dynamique et brillamment mise en scène – quoiqu’un peu terne. Arrive alors une seconde partie, celle du passage à l’acte  : le personnage central se décide à affronter ses peurs, sa vie elle-même, pour atteindre l’acte parfait et concurrencer le ciel. Ses tiraillements, toujours visibles, sont le sel d’un dialogue ambigu avec Hilde, qui symbolise sa conscience. Sans surprise, le final de la pièce correspond à un paroxysme dramatique.

C’est là, en effet, le principal défaut de ce Solness : s’il brille par son interprétation et son énergie, il manque en créativité, en originalité. La faute sans doute au texte, assez didactique et parfois alourdi par des symboles appuyés. Si l’on ne s’ennuie jamais, il manque le puissant enthousiasme de Tchékov, la noirceur de Bergman pour en faire une oeuvre maîtresse. Dès lors, on se prend à apprécier d’avantage la brillante mise en scène, claire et agréable – elle permet en outre d’appréhender sans difficultés une prose difficile – mais calme également  ; il lui aurait fallu d’avantage de folie et de démesure pour marquer.

Gauthier Nabavian

Là-haut

Le vertige : désir de sauter vers le vide et horreur d’un tel désir. Devant leurs œuvres ou plutôt devant le défi de la création les artistes réussissent à surmonter le vertige : il faut sauter, la création est aussi un risque. Mais pour Halvard Solness, personnage principal de la pièce Solness le constructeur du dramaturge norvégien Henrik Ibsen, il ne s’agit pas du vertige de la création. Celle-ci va de soi pour lui. C’est la vieillesse qui le dérange, le déclin de son art et de sa vie face à la jeunesse, face à une nouvelle génération qui le condamnera à l’oubli. Enfin : c’est la mort qui lui fait peur.

La pièce d’Ibsen a été mise en scène le jeudi 4 avril au Théâtre de La Colline par Alain Françon. Le décor de Jacques Gabriel était un peu austère, tout comme Solness, et montrait une certaine ambition par l’espace et le vide, tout comme Solness encore une fois. Le jeu de Wladimir Yordanoff dans le personnage principal est juste : il lui donne à la fois une certaine force (celle d’un homme mûr, respecté) et une certaine faiblesse (celle de quelqu’un qui fait face à la mort, à la chute de son art, la faiblesse de celui qui désire encore les femmes, le bonheur, et plus de hauteur dans son art).
De son côté, la belle Agathe L’Huillier associe l’innocence et l’ingéniosité de Hilde. Elle est parfois une enfant, parfois un ange, mais toujours la personne la plus vive de cette histoire : son regard est plein d’espoirs, son corps fragile est toujours inquiet. Les mouvements de Hilde sur scène sont presque incessants mais ils ne sont jamais erratiques, elle ne fait que jouer dans l’espace qui est aussi l’espace de ses rêves, là où son constructeur va lui édifier le château promis.
Par contre, l’actrice Dominique Valadié joue une Aline Solness assez monotone. Madame Solness est bien sûr une femme triste, la construction artistique a remplacé le poste qu’elle occupait dans la vie de son mari : le feu et la solitude ont détruit la possibilité de construire une véritable famille, ils ne lui restent que les chambres, les salons, les jardins, les grands foyers. Mais l’actrice lui donne un ton si gris et limité qu’il contraint les possibilités du personnage avec cependant un sursaut sur la fin, lors du monologue sur l’incendie qui a tué ses enfants et ses poupées.
La brève participation de Michel Robin en tant que Knut Brovik, avec sa voix, ses gestes, est aussi d’une justesse inoubliable. Même si on ne le voit que pendant quelques minutes, l’ombre de son personnage reste avec nous : avec Hilde, il confronte Solness depuis l’absence mais  à la différence de la jeune fille, Brovik lui rappelle qu’il doit céder la place à la jeunesse (c’est-à-dire à son fils Ragnar). Hilde, en revanche, lui demande d’aller le plus haut possible.

Dans la scène finale, où la jeunesse (Hilde et Ragnar) regarde la chute définitive de l’artiste, c’est là où le vertige s’arrête. Le créateur a réussi à toucher les hauteurs. C’est alors au tour des jeunes de sauter ou de rester en regardant ces hauteurs qu’ils ne toucheront jamais.

César Valenzuela

Nous nous demandons souvent comment nos regards se portent différemment au travers du temps sur tel ou tel personnage au théâtre, mais peu de gens se soucient des regards des personnages du théâtre portés sur nous. Cependant, c’est bien là une question qui est plus intéressante !
Il est constaté universellement que les créations artistiques sont faites d’êtres vivants qui ressuscitent à chaque représentation. Halvard Solness était né de la tête d’Ibsen vers 1892, et il n’a guère vieilli. Pour preuve, le voilà venu nous parler ce soir à la Colline. Il était en pleine forme, et même si à la fin de notre « conversation » il s’est suicidé, ne nous inquiétons point,  nous savons bien qu’il renaitra demain à la même heure.

De même, nous supposons que demain il parlera de la même chose et sa vie se répètera sans aucun changement. Toutefois, quoique quasi imperceptible, Halvard Solness change d’un soir à l’autre, parce qu’il est un être vivant. Depuis plus de cent ans d’existence, il a changé bien de faces, de vêtements et même de couleurs de peaux. Il a appris l’anglais, le français, l’allemand et beaucoup d’autres langues. Il a voyagé dans le monde entier. Moi-même je l’ai vu à Hong Kong quatre ans auparavant. Il a vu beaucoup de choses de sa position de la scène.
Et s’il pouvait nous parler hors de son texte, que dirait-il, par exemple, de son avatar M. Wladimir Yordanoff ? Serait-il content de voir sa maison ainsi construite ? La physionomie de Mlle Hilde Wangel, incarnée par Mlle Adeline d’Hermy, lui plairait-elle ? Et que penserait-il de nous, spectateurs du 21e siècle ?
Toutes ces questions, si elles n’ont pas de réponses, il faut les imaginer. A son interprète, Solness aurait dit : « Monsieur, vous êtes trop vieux ! Je me vois un peu plus sexy que vous ! » A propos de sa maison : « Diable ! On dirait qu’elle n’est pas une vraie ! Et où est ma tour ? » A Mlle Adeline D’Hermy : « Quel ravissement ! Enfin une jeune fille de la Comédie-Française ! Dis, petite, quel âge as-tu ? » Aux spectateurs : « Votre silence me choque ! » A sa femme : « Ma pauvre Aline ! Comme tout cela t’ennuie ! » Au jeune comédien Adrien Gamba-Gontard, qui joue le rôle d’un jeune constructeur : « Ecoute-moi, mon gars, le jeu est la finesse. » Au vieil acteur Michel Robin, qui interprète l’ancien maître de Solness : « Mon dieu ! J’avoue que j’avais peur pour vous, mais vous y arriviez ! » A Mlle Agathe L’Huiller (fiancée du jeune constructeur et qui a une liaison avec Solness) : « Ta petitesse d’esprit me plaît. C’est parfois le secret du bonheur, dans la vie comme au théâtre. » Au metteur en scène M. Alain Françon : « Voulez-vous que je vous parle franchement ? Vous ne rigolez pas assez. Regardez ces vêtements : ils sont très démodés ! Vous ne voulez pas faire comme ce type allemand Ostermeier ? A quoi pensez-vous ? »

Nous pouvons également envisager Solness sortir du théâtre pendant les journées et se promener à Paris. Il n’aurait aucune difficulté pour trouver son chemin. Après tout, il connait cette ville depuis plus d’un siècle. Peut-être s’amuserait-il même à se faire passer pour un touriste. Il visiterait des musées et des galeries, retrouvant quelque portrait de gens qu’il connaissait autre fois. Il prendrait son café chez Starbucks, mais il ne mangerait certainement pas chez McDonald’s comme les pauvres et misérables jeunes gens. Serait-il tenté de visiter le Disneyland, qui prétend avoir construit un royaume dans les airs ? Et quand il verrait la tour Montparnasse, son cœur battrait-il un peu plus fort, pour lui qui est fou de la hauteur ? Aurait-il encore le vertige, ayant vu tant de gratte-ciels à New York, à Tokyo, à Hong Kong ?
Je ne sais pas. Peut-être aurait-il depuis longtemps trouvé un médicament pour vaincre ce défaut fatal en lui. Qui sait ? Peut-être aurait-il même pris des rendez-vous, deux fois par semaine, avec un psychiatre pour sa femme à Stockholm. Ça pourrait lui coûter très cher, surtout maintenant il n’a pas beaucoup de travail à cause de la crise économique, mais heureusement la sécurité sociale de son pays lui aurait tout remboursé.
Un jour, à l’heure du crépuscule, le constructeur Solness, personnage célèbre, aurait dépassé l’église Notre-Dame-de-la-Croix de Ménilmontant, à 5 minutes de distance à pied du théâtre de la Colline. Il aurait pu trouver la tour de cette église assez proche de son gout, mais il aurait sans doute été surpris de l’absence absolue d’humains à l’intérieur. « Maison de Dieu, maison de personne », aurait-il murmuré.
Et puis, il se serait retiré, serait revenu au théâtre pour la représentation du soir. Une heure plus tard, le rideau se serait levé, et Solness verrait que la salle est complètement remplie.

Han Zhong