La solitude des nombres premiers

Informations

De : Saverio Costanzo
D’après l’œuvre de : Paolo Giordano
Scénariste : Paolo Giordano
Compositeur : Mike Patton
Avec : Alba Rohrwacher, Luca Marinelli, Martina Albano, Isabella Rossellini …
Genre : Drame
Nationalités : Français, Italien, Allemand

Sortie : le 4 mai 2011

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Chroniques des étudiants


Eric Debacq

Sur ses choix pour adapter au cinéma le best-seller éponyme de Paolo Giordano, le réalisateur de La Solitude des nombres premiers, Saverio Costanzo, avait déclaré que “cette histoire tellement connue devait donner lieu à une expérience différente”. Une manière de dire qu’il ne voulait pas faire une  adaptation cinématographique fidèle au roman, mais plutôt une création filmique originale affranchie du livre dont elle est tirée.

Malheureusement, ce parti pris du réalisateur ne fonctionne à aucun moment. Le cinéaste choisit une narration explosée qui jongle avec les quatre époques de la vie de Mattia et Alice, en 1984, 1991, 1998 et 2007. Cette narration permet d’expliquer les traumatismes des deux personnages principaux au fur et à mesure de leur difficile rapprochement. On découvre ainsi la vie d‘Alice en même temps que Mattia et on découvre la vie de Mattia en même temps qu‘Alice. Voilà pour le bon point. Pour le mauvais, il n’y a qu’à dire que, dès le début, on ne se prend pas au jeu d’un cinéaste qui ballote continuellement le spectateur dans le temps, le faisant passer de 1984 à 1998, puis, quelques minutes plus tard, de 1998 à 1984, puis, quelques secondes plus tard de 1984 à 1991, etc. Cette narration en zapping accéléré  ne laisse pas de place aux acteurs, à peine s’est-on habitué à eux que l’on passe à d’autres. Sans compter que ces acteurs peinent à se faire entendre sous l’épaisse couche de musique. Car c’est une subtile affaire : la musique aide le spectateur à bien comprendre à quelle époque se déroule la scène. Alors, si vous entendez un synthétiseur analogique et des morceaux recyclés des films de Carpenter et De Palma, vous êtes en 1984 ; si vous entendez de la techno, vous êtes en 1991, etc. Comme le film sautille d’une époque à l’autre, on a vite l’impression d’entendre bébé qui joue avec la chaîne hi-fi du salon. De même, on se demande souvent si le monteur avait quelque grief contre le réalisateur pour avoir si magistralement saboté la pellicule. Ou alors, le monteur a fait ce qu’on lui a demandé, et ce n‘est pas glorieux.

Car enfin, il y avait un bon fond. Déjà, un bon roman, quoiqu‘un brin tire-larmes. L’auteur, Paolo Giordano, avait écrit une histoire d’amour classique et simple: deux personnes s’aiment mais il y a un obstacle à leur amour, l’obstacle étant les traumatismes vécus par les deux amants lorsqu’ils étaient enfants. Ses personnages étaient beaux et émouvants : des décalés, ces “nombres premiers”, personnes complexes et sensibles qui n’arrivent pas à vivre normalement leur amitié et leur amour. Le réalisateur, l’éhonté Saverio Costanzo, en a fait le manifeste d’une nouvelle esthétique, rasant méthodiquement le jardin aux fleurs subtiles et un peu sauvages de l‘auteur. Et puis, et surtout, il y avait les acteurs. Le tableau, là aussi, est bon, voire très bon quand on regarde l’interprète d’Alice adulte, Alba Rohrwacher, qui, malgré tous les efforts du réalisateur pour éradiquer la moindre émotion, réussit à transmettre des sentiments au spectateur.

D’ailleurs, Alba Rohrwacher s‘est donnée beaucoup de mal. Elle a maigri de quinze kilos pour les besoins du film. Il s’agit d’une démarche active que l’on pense douloureuse. Mais alors, quelle a été sa réaction lorsqu’elle a vu le film? Sans doute n’a t-elle pu cacher un mouvement de colère à voir tout son travail saccagé. Mais peut-être a t-elle trouvé une petite consolation au fond d’elle-même, car après tout, quoi de mieux qu’un mauvais film pour mettre en avant une bonne actrice? C’est comme un homme laid au bras d’une belle femme, la laideur de l’un fait resplendir la beauté de l’autre.


Anne Delzongle

Alice est une adolescente anorexique et Mattia un génie des mathématiques qui s’automutile. Tous les deux sont des êtres blessés par la vie dont les destins vont se croiser pendant les deux heures de film.
Tiré du livre éponyme de Paolo Giordano, La Solitude des nombres premiers, donne le ton dès la première séquence : dans une ambiance mi- commedia dell’arte mi fantastique, des enfants déguisés au visage glabres restent statiques sur une scène de théâtre. La photographie et la musique très rock’n roll presque discordants entre eux nous font penser aux Giallo, immortalisés par Dario Argento à partir des années 70. Sommes- nous dans un remake de Suspiria avec le groupe Goblin en fond sonore ? Tout le laisse à penser. Seulement du Giallo d’Argento le film ne gardera pas grand-chose sinon son aspect psychologisant et une ambiance de gêne permanente.

Peu de films sont consacrés au monde de l’adolescence. La Solitude des nombres premiers explore les troubles de cette période délicate. Chacun pourra se retrouver dans les brimades que subit Alice qu’un accident de ski a rendue boiteuse à vie. Période charnière entre l’enfance et l’âge adulte, c’est entre amour et désamour qu’elle évoluera. Détestée par ses camarades, Viola une fille populaire de son lycée, la prendra sous son aile avant de la détester car elle se sent trahie par la relation présumée naissante entre Alice et Mattia. Par ailleurs la relation de ces deux-là fonctionne de la même manière : Alice veut vivre, veut aimer, et Mattia se refuse, s’isole. Elle le poursuit, il la fuit.
D’abord, ce film est une réflexion sur le corps qui se transforme ( nous suivons les protagonistes de l’enfance à l’âge adulte), qui se cherche, soit en se mutilant comme Mattia, soit en refusant toute forme de nourriture comme Alice. Cette recherche désespérée de soi continuera bien après l’adolescence lorsqu’après des années de séparation les deux personnages se retrouveront bien mal en point, Alice est d’une maigreur frappante et Mattia est devenu très gros, ce qui donne au film une
de ses scènes la plus drôle (si ce n’est la seul ) : un dialogue entre les deux « – Tu es maigre. – Non normale, par contre toi… ». La composition de l’actrice Alba Rohrwacher se détache largement et donne au film cet aspect si fragile et si changeant. D’une maigreur incroyable dans la deuxième partie du film elle représente à elle seule cette réflexion du corps qui mute, qui évolue, qui fait mal.
Le film aurait sans doute gagné en profondeur s’il avait été moins brouillon. En effet on se perd (comme Alice à travers le feuillage de son propre appartement) dans ces retours en arrière incessants et ces mises en perspectives qui font que ce film ne possède pas de scénario propre, et ne consiste qu’à accumuler des scènes. Voulant trop donner un aspect onirique à son film, Saverio
Costanzo le perd dans un fouillis psychologique qui déroute le spectateur. Si l’on n’a pas lu le livre, beaucoup de questions demeurent : qu’est devenue Michela, la sœur jumelle de Mattia ? De quoi est-elle morte ? Qui est l’homme qui vient dans l’appartement d’Alice alors qu’elle se cache sous la table ?
En tout cas, si le film revêt les allures du Giallo, il s’en sépare largement par sa fin ouverte, où aucune solution n’est donnée et où le spectateur peut ainsi imaginer la suite qu’il souhaite.


Benjamin Goron

La Solitude des nombres premiers retrace l’évolution de Mattia (Luca Marinelli) et d’Alice (Alba Rohrwacher) ainsi que d’autres personnages un peu plus en retrait, de l’enfance à l’âge adulte. La complexité des rapports au sein d’une famille ou d’un groupe d’amis, le poids de l’éducation et des rapports sociaux dans le devenir de l’être sont autant de thèmes que Saverio Costanzo met en image d’après le roman de Paolo Giordano.

Le corps et ses transformations sont au centre de cette œuvre. Cicatrices, tatouages, scarifications, anorexie : le corps montre ce que cache une âme traumatisée, et le lien entre les deux est réalisé avec succès par le jeu stupéfiant, angoissant, des acteurs.
Tout au long du film s’installe un équilibre entre, d’un côté, la déroute des âmes et la mutilation des corps, une ambiance malsaine et dégoûtante, et de l’autre, un espoir qui perdure : l’espoir de retrouver Michela, la sœur de Mattia, l’espoir de voir ces personnages fantomatiques renaître de leurs cendres, l’espoir également à travers la musique, dont la diversité des genres et des styles accompagne fidèlement les personnages dans leur incessante quête d’eux-mêmes.

On regrettera néanmoins l’épilogue, où le pessimisme a définitivement pris le dessus. Les corps sont le clair reflet de l’âme, à savoir des fantômes, et l’équilibre, certes instable, mais qui était le fil conducteur de ce film et contribuait à lui donner une dimension artistique certaine, est rompu sans autre forme de procès.
Il s’agit là d’un film d’un intérêt certain, servi par des acteurs irréprochables, une musique passable mais dont la diversité permet aux images d’exprimer leur richesse, mais qui dévoile son issue de façon trop péremptoire et pessimiste.


Félicie Richard

Un film bouleversant, dans la veine du cinéma européen de qualité. Pas de cliché, de démesure ou fausse morale. Les personnages sont vrais, attachants, en demi-teinte. On accepte leurs défauts comme leurs qualités. On assiste à leur souffrance sans les juger. On les observe se débattre avec leur milieu pour vivre, malgré tout, pour rester eux-mêmes et guérir leurs blessures.

La construction narrative, en allers et retours entre le(s) passé(s) et le présent, est très bien menée. On débute par l’enfance des personnages, puis on les suit à l’adolescence et à l’âge adulte, tout en revenant régulièrement à leur enfance. On découvre ainsi peu à peu les éléments clef qui permettent de comprendre leur caractère, leurs attitudes, leurs rapports avec les autres et leur attirance l’un pour l’autre.
Deux personnalités fortes et fragiles à la fois, qui se perdent avant de finalement se retrouver, lorsqu’ils y sont prêts. Deux nombres premiers très seuls tout au long de leur vie, jusqu’à ce qu’ils se complètent et s’additionnent.


Manon Risoul

Deux histoires bouleversantes. Deux enfances difficiles séparant la vie d’Alice et de Mattia. Deux destins qui se croisent et s’entrecroisent. Rencontre autour de la souffrance. Scarifications, mal-être, handicap…entre curiosité malsaine et moqueries, ces deux personnages souffrent chacun de leur côté, à leur manière…C’est l’histoire d’une rencontre, rencontre de deux univers, éloignés et pourtant si proches dans et par la souffrance. Alice, poussée par l’exigence outrancière de son père…Mattéo, seul sans sa jumelle… Perte de l’être cher, dont Mattéo sera intrinsèquement affecté et dont il se sent entièrement responsable.

Ce film mélange les temps -enfance, adolescence, âge adulte,  retour en arrière, avancées- dans des séquences fortes et émouvantes. La musique se lie à l’histoire, au film, et l’accompagne avec beaucoup de justesse et de brio.


Pauline Sauve

Les nombres premiers sont les seuls qui ne soient divisibles que par un ou par soi-même, d’où leur solitude sur la plage infinie des nombres existants. Alice et Mattia sont comme des nombres premiers, ils sont seuls avec eux-mêmes, incapables d’exister ailleurs que dans la sphère finie de leur monde intérieur. Or, comme il arrive que deux nombres premiers ne soient séparés que par un seul nombre pair, comme le 5 et le 7, Alice et Mattia semblent de la même manière liés, tout en ne pouvant s’atteindre.
Ce sont deux existences solitaires, exclues du monde par un événement traumatisant survenu dans l’enfance ; ce sont deux souffrances qui se croisent et se décroisent tout au long du film, qui se serrent et se nouent, pour mieux se délier ensuite. Sans s’attarder dans des errements psychologiques déjà très rebattus, Saverio Costanzo nous livre sa vision d’un passé difficile dans une esthétique brutale. Le film aborde de manière non linéaire les deux enfances, marquées par l’abandon et la négligence. L’histoire avance en ouvrant des fenêtres sur le monde tel qu’il fut, tout en montrant ce qu’il est devenu.
Alice et Mattia, deux âmes au destin étranges, ne cesseront de s’effacer au fur et à mesure dans ce passé grandissant. Ils ne feront que retourner toute leur vie au point fixe qui les a liés. « Oiseau tranquille au vol inverse oiseau Qui nidifie en l’air A la limite où brille déjà ma mémoire Baisse ta deuxième paupière Ni à cause du soleil ni à cause de la terre Mais pour ce feu oblong dont l’intensité ira s’augmentant Au point de devenir un jour l’unique lumière. » écrit Guillaume Apollinaire dans Alcool, la vie d’Alice et de Mattia, c’est cette fuite en avant qui ne fait que les renvoyer au passé. Dans quelques moments du film ils arrivent pourtant à se retrouver, mais ce n’est que pour se cogner à encore plus de silence.

La Solitude des nombres premiers est un film qui creuse au plus profond des sensibilités pour y déceler ce qui fait vraiment mal en soi. Il met en lumière une partie de l’esprit si fine et si impénétrable que nous ne pouvons qu’applaudir le travail de Saverio Costanzo. Chaque personnage est vécu dans son ensemble, sans être découpé par des interprétations psychologiques. C’est cette impénétrabilité des personnages qui fait d’eux des énigmes, matérialisant dans leur complétude, une bribe de passé vécu.

Categories: Cinéma