Soeurs (Marina et Audrey ) / Pascal Rambert

C’est une expérience théâtrale que nous propose Pascal Rambert dans son nouveau spectacle Soeurs qu’il a lui même écrit et mis en scène au théâtre des Bouffes du Nord à Paris : le volume est haut, très haut, les voix se déchirent au milieu des ruines d’un ancien théâtre. Les deux actrices, Marina Hands et Audrey Bonnet sont deux sœurs en conflit qui se retrouvent à la mort de leur mère. Marina ne l’a pas prévenue à temps. Audrey arrive sur le lieu de travail de sa sœur pour régler ses comptes avec elle.

Une prouesse artistique ! Le jeu de Marina et Audrey est presque de l’ordre de la performance : l’engagement physique et émotionnel des deux actrices est total. Elles forcent sur leur voix, elles crient, elles pleurent, Audrey tourne en rond autour du plateau comme si elle devait se vider d’un surcroît d’énergie. Marina paraît plus stable mais l’émotion est tout de même très présente. Les deux sœurs n’ont pas la même attitude, les mêmes centres d’intérêt et pourtant elles se cherchent, se repoussent, se disputent et s’unissent. Même si leurs propos sont blessants le courant passe, finalement le conflit est une manière d’être ensemble, de souffrir ensemble la mort récente de leur mère. La situation se tend, se tend, se tend jusqu’à l’explosion où il ne reste qu’une chose : la musique. Et même si cette musique est forte, agressive, battante, elle est le seul moment où Marina et Audrey sont véritablement ensemble. La forteresse qu’elles se sont construite chacune de leur côté pour résister aux attaques de l’autre tombe et laisse place à une respiration, un lâcher prise.

Pendant tout le spectacle le public est en apnée, la tension monte, les spectateurs sont au cœur du conflit, ce sont les témoins invisibles d’une tragédie familiale qui ressemble à beaucoup d’autre. Les disputes dans la sphère intime sont souvent d’une fragilité et d’une violence particulière.
Tout un chacun peut se retrouver dans les problèmes de famille. C’est la sphère intime, la sphère privée où les pires choses peuvent être dites sans retenue. L’une et l’autre, à tour de rôle, cherchent à blesser, à faire reconnaître sa souffrance, à dévaloriser, elles se comparent vis à vis des parents. C’est un véritable ring de boxe où il faut frapper la où c’est douloureux pour mettre l’autre à terre et surtout éviter d’être touché. Mais là, elles tiennent et le ton monte.

Des histoires de famille que nul ne peut guérir, des rancœurs profondes qui remontent à la surface et des personnages à fleur de peau prêts à tout pour faire reconnaître leur propre identité, leur propre souffrance.

Yolène Forner—D’orazio

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Un tourbillon : voilà le mot qu’on pourrait employer pour parler de Sœurs, la pièce de Pascal Rambert jouée au théâtre des Bouffes du Nord entre novembre et décembre 2018.

Un tourbillon de violence, d’abord. Entre les deux sœurs qui s’affrontent littéralement sur scène, le ton est donné dès la première réplique : les sœurs ne se parlent pas, elles hurlent. De véritables cris s’enchainent, dans une performance qui mérite le respect rien que pour l’énergie dépensée par des actrices qui ne quittent jamais la scène. Quant aux hurlements à proprement parler, force est de constater qu’ils permettent d’opérer une catharsis efficace pour des spectateurs abasourdis. Un tourbillon d’émotion, ensuite : entre les deux sœurs que tout sépare et que tout réunit, la haine n’est jamais bien loin de l’amour. Nées de parents littéraires dans un milieu parisien branché, elles ont suivi des voies opposées, que leur physique traduit d’emblée : entre la sportive et l’intellectuelle, les ponts sont parfois difficiles à bâtir. Mais entre les invectives, les reproches, les intimidations parfois d’ordre physique, se découvre à demi-mot un lien d’amour très fort, exercé presque malgré elles, et qui transfigure la violence en beauté.

La pièce se fonde quasiment exclusivement sur des ressorts psychologiques que la langue de Pascal Rambert parvient bien à actionner : les mots claquent sans détours, précis et clairs. Cette langue quotidienne est elle-même très bien exprimée par des actrices qui font parcourir des frissons dans l’assemblée au gré de leurs tirades. Mentionnons ici particulièrement la performance d’Audrey Bonnet, ancienne élève du cours Florent qui se donne corps et âme dans son jeu d’actrice, jusqu’à avoir du mal à reprendre son souffle à la fin de la représentation.

La pièce est donc une réussite dans son ensemble, même si l’énergie et la psychologie qui sont ses deux cartes-maîtresses mériteraient à mon sens d’être moins accentuées pour laisser entrevoir une diversité d’approches et de jeux de scènes. Une pièce que je recommande, à aller voir entre frères et Sœurs ! 


Arnaud de Bonnefoy

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C’est lors d’une répétition pour une autre de ses pièces, Actrices, que Pascal Rambert a eu l’envie d’écrire Sœurs (Marina et Audrey) pour créer une pièce propre à « l’énergie qu’elles produisaient quand elles jouaient cette scène-là » (Pascal Rambert) – « elles », étant Marina Hands et Audrey Bonnet.

Marina et Audrey incarnent ici deux sœurs, dont on comprend rapidement que tout les sépare depuis toujours. Elles rentrent sur scène en se criant dessus et cette tension, cette intensité subsisteront pendant toute la pièce. On assiste donc à 1h30 d’échanges, on ira même jusqu’à dire d’engueulade, car oui, Marina et Audrey sont en duel bien plus qu’elles ne représentent un duo. Cette une pièce qui nous fait penser à la force des mots, mais aussi à la puissance du silence. Le seul moment où elles semblent en connivence est celui où elles écoutent de la musique et où le temps d’une chanson ‘Le Théâtre des Bouffes du Nord’ est plongé dans un décor de boîte de nuit. Ce silence les deux sœurs l’évoquent dans leurs échanges comme l’espace qui permet, qui rend possible l’entente, voire l’amour.

Toutefois, ce qui prime ici ce n’est pas ce silence, ce sont les mots. Des mots d’une violence telle que des spectateurs frémissaient autour de moi. Une violence qu’on ne se permet qu’avec les gens dont on est le plus proche, une violence dont on peut dire qu’on se la permet car au fond c’est l’amour qui prime, mais ici ? Entre Audrey et Marina il ne semble pas y avoir une seule once d’amour, cette haine transmise par leurs paroles semble exister entre elles depuis toujours, depuis la naissance de la cadette. L’une semble parfois en souffrir plus que l’autre, mais ni l’une, ni l’autre ne semble vouloir y remédier. Cette violence souvent purement verbale, devient même physique sur la fin.

Le décor est relativement sobre, il est constitué de quelques chaises qui servent souvent à appuyer la violence des propos des actrices. L’accent est mis sur le texte, sur l’échange et cela en fait une pièce qui bouleverse le spectateur et qui le fait réfléchir, sur lui-même et sur les relations qu’il entretient avec ses proches. Cette pièce également une prouesse sur le jeu des actrices ; elles restent sous tension du début à la fin de la pièce. On s’en rend notamment compte à la fin, lors des ovations, où un voile semble s’ôter de leurs regards et elles ressurgissent parmi nous, se serrant dans les bras, se tenant les mains, visiblement émues de ce qu’elles viennent de vivre. Une réelle connivence, entre les actrices, mais aussi entre les actrices et leur public.

Thelma Dassesse

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Photo : Pauline Roussille