Sei personaggi in cerca d’autore / Luigi Pirandello – Luca de Fusco

« Ogni fantasma, ogni creatura d’arte, per essere, deve avere il suo dramma […] Il dramma è la ragion d’essere del personaggio; è la sua funzione vitale: necessaria per esistere. » (« Chaque fantasme, chaque créature de l’art doit, pour exister, avoir son propre drame […] Le drame est la raison d’être du personnage ; il est sa fonction vitale : il en a besoin pour exister. »)

Le jeudi 7 février à 20h, la troupe du Teatro Stabile di Napoli présentait la pièce italienne Sei personaggi en cerca d’autore (Six personnages en quête d’auteur, 1921), de l’écrivain Luigi Pirandello, au Théâtre Louis-Jouvet à Paris. Dans cette pièce, Pirandello mène sa réflexion sur le paradoxe et l’absurdité de la vie à son apogée en mettant en scène une famille qui consiste de six « personnages » dramatiques et dont le souhait déclaré, ou plutôt le destin inscrit dans leur chair par l’auteur (absent), est d’être mis en scène par une troupe de théâtre. C’est pour cette raison que ces êtres de la « fiction réelle » s’adressent à la troupe en train de répéter une autre pièce de Pirandello ; et tandis que chaque individu du groupe étale son histoire tragique, la mise en abyme théâtrale prend son cours.

Rapidement, le spectateur est confronté à la question ontologique : les acteurs de la pièce qui se retirent rapidement du centre de la scène, sont-ils des spectateurs ? Les « personnages », malgré leurs refus successifs, deviennent-ils des acteurs ? Et quelle est la place du spectateur lui-même dans cette pièce bouleversante ? Ainsi, la pièce entière est bâtie sur la mise en abyme théâtrale. La mise en scène de cette fiction dans la fiction, et la séparation des deux groupes de personnages se fait, dans la mise en scène de Luca De Fusco, principalement à travers la lumière : tandis que les répétitions de la troupe intradiégétique qui occupe les premières scènes de l’acte I sont éclaircies d’une lumière orange, chaude et accueillante, le caractère fantasmatique et mystérieux des six « personnages » est souligné par la lumière bleue, froide qui accompagne leur entrée en scène. Les entrées et sorties de ce groupe de personnages se fait non par les portes aux coulisses utilisées par les « acteurs » intradiégétiques, mais par le fond de la scène qui s’ouvre de manière inhabituelle comme un reliquaire, recelant l’os et la chaire dont l’auteur a vêtu ses personnages. La séparation des deux groupes, fondamentalement distincts, s’opère en outre par la voie auditive : tandis que les acteurs de la troupe entrent en scène aux mélodies joyeuses d’un vieux radio, une musique mystérieuse accompagne l’entrée des « personnages » et accentue leur caractère fantasmagorique. Dans une pièce où les frontières ontologiques s’estompent et les apparences sont trompeuses, cette mise en scène donne au spectateur un fil conducteur pour se repérer dans le labyrinthe des significations.


Andrea Possmayer 


Avec Sei personaggi in cerca d’autore, Luca de Fusco nous livre une version originelle et bruyante de Pirandello.

Une musique pesante

Le bruit de la pièce est constant. La machinerie du lever de rideau laisse entendre un son des années passées que nos jours désigneraient comme vintage. Instant prometteur laissant entrevoir un plateau qui se réserve les premières rangées de sièges de la salle, mettant frontalement en scène une troupe en pleine répétition. Du théâtre dans le théâtre.
Les bruits s’accélèrent ensuite. Un homme qui tape son marteau sur les planches, une dame qui frappe le sol avec ses feuilles et puis la musique. Une musique de fond, lancinante, d’aucuns diront d’ascenseurs. Cette bande son va suivre les personnages toute la représentation lors de moments considérés comme intenses. Le drame n’en ressort que plus pathétique. Dommage de ne pas entièrement laisser ces instants aux acteurs, à leur présence, à leur silence, aux mots de Pirandello.

Un langage attrayant

Car le son constant de la langue fut une grande expérience. Présenter une pièce en sa langue originelle est un exercice rarement décevant. Entendre la mélodie, sentir les mots laisse une impression particulière de satisfaction personnelle. La scénographie du théâtre Athénée-Louis-Jouvet nécessite néanmoins la lecture préalable de la pièce. En effet selon l’accès aux surtitres peut relever du funambulisme sans filet, les deux minuscules pupitres étant drôlement orientés. De plus, ces derniers se sont révélés d’une fiabilité relative autant dans le fond que sur la forme laissant de longues minutes sans traduction.

Une dualité discutable

La forme de la mise en scène est elle aussi discutable. L’utilisation de la vidéo qui veut créer un effet mystérieux ne fait que nous livrer une version comique entre famille Adams et fantôme de l’Opéra. Si la difficulté de la mise en scène de cette pièce est de réussir à marquer une distinction nette entre les ”Acteurs de la troupe” et les ”Six Personnages”, l’utilisation de la projection vidéo peut être un outil mais aucunement une solution. Pirandello glissait d’ailleurs dans ses indications que le meilleur moyen serait l’utilisation de masques. Simple et sobre. Il mettait alors en garde contre le risque que les ”six personnages” apparaissent tels des fantômes. Visionnaire là encore, mais visiblement pas assez entendu.

Des acteurs pertinents

La présence et la force des acteurs sauvent la pièce. Leurs différences dans l’osmose laissent un agréable sentiment de maîtrise. Même les deux enfants présents sur scène transmettent une force déconcertante. Jouer le théâtre n’est pas si simple mais les 17 acteurs de la soirée s’en sortent à merveille.
C’est d’ailleurs avec une certain soulagement que la salle les voit saluer. Simplement parce-que l’émotion de la fin de la pièce est poussée si loin par les acteurs qu’elle en devient étouffante, empêchant chacun de respirer. Voir les acteurs reprendre leur propre corps est alors rassurant. La puissance des applaudissements montre d’ailleurs ce besoin d’exulter.

Nils Tourne-Blomberg


Cette pièce écrite en 1921 par Luigi Pirandello est actuellement jouée au théâtre Athénée Louis Jouvet, dans une mise en scène par Luca De Fusco et interprétée par la troupe italienne du Teatro Stabile di Napoli. Le directeur d’un théâtre (plus directeur que homme de théâtre) voit débarquer six personnages en quêtes de réalisation durant une répétition avec ses acteurs. Ces personnages, drapés d’une lumière bleue qui les rend fantomatiques (sont-ils des êtres humains auxquels il est arrivé un drame ou sont-ils des personnages sortis de la tête d’un écrivain ? On ne le sait pas) réclament au directeur de jouer sur scène leur drame, leur vie, ce qu’ils sont. Ils racontent leur histoire et, subjugué, le directeur du théâtre veut faire jouer ce drame par ses acteurs. Mais ces acteurs ne conviennent pas, ils ne reproduisent pas parfaitement la réalité du drame…

Qu’est-ce que la réalité ? Qu’est-ce que la fiction ? À quel moment l’imagination devient-elle réalité ? Où se place le théâtre dans tout ça ? Ces questionnements sont au coeur de l’intrigue. La mise en scène, simple et efficace, nous balance d’un monde à l’autre, celui de la réalité et celui de la fiction par un jeu de lumière et de projections d’images pour que finalement, les deux mondes se rejoignent et ne fassent plus qu’un.
Seul bémol à la mise en scène : « C’est mieux en italien »… Certes cela ajoute un côté authentique et magique à la pièce, mais c’est sans compter l’aspect pratique : l’italien, ça se parle vite. Deux petits écrans à peine visible avec des sous-titres qui défilent à vitesse grand v, des problèmes techniques et de synchronisation… Bref, les yeux du spectateur sont plus rivés sur le petit écran à tenter de déchiffrer les sous-titres qu’à regarder ce qui se passe sur scène. Dans une pièce bavarde comme celle-ci où les dialogues font l’essentiel, l’italien nuit à la compréhension.

Léna Piveteau


Photo: Marco Ghidelli