Savannah Bay

Savannah Bay, texte de Marguerite Duras mis en scène par Philippe Sireuil au Théâtre de l’Athénée.

On est souvent perdu quand on lit ce que Marguerite Duras écrit. Mais peut-être encore plus quand on assiste à l’une de ses pièces de théâtre. Ce mois-ci, le théâtre de l’Athénée consacre un mois à l’oeuvre de cette écrivain de la seconde moitié du 20e siècle, avec notamment la pièce Savannah Bay. Cette pièce mise en scène par Philippe Sireuil est interprétée par Edwige Baily dans le rôle de la jeune fille et Jacqueline Bir dans le rôle de Madeleine.
Madeleine, une femme usée par le temps, est interrogée au sujet d’évènements passés concernant sa fille et son amant, et peut-être d’un enfant qui les aurait unis. La jeune fille, médiateur entre l’intrigue qui anime le spectateur et ce personnage troublant de Madeleine, pose les bonnes questions afin de nous faire parvenir, au compte-goutte, les informations ainsi que les émotions. Mystérieuse, cette vielle dame se perd dans ses souvenirs, et tente de recoller les morceaux d’un été tragique passé à Savannah Bay, où sa fille aurait trouvé la mort après une histoire d’amour.

La pièce se déroule dans une salle vide, peut-être les coulisses d’un théâtre. Cela met en abîme le théâtre auquel le spectateur assiste et celui auquel s’adonne Jacqueline Bir dont le personnage est comme elle une comédienne. Le spectateur est parfois volontairement perdu, ne sachant plus si c’est le personnage en tant que tel, le personnage en tant que comédien ou le comédien qui lui-même qui s’adresse à lui. Le mobilier se réduit à un rocking-chair et un luminaire central, donnant une atmosphère intimiste mais peu confortable. Quand Madeleine se plonge dans le silence après une grande émotion, elle se balance dans le fauteuil sur une mélodie française émise par une vielle radio, tandis qu’une ombre rayée, projetée sur elle vient délimiter un espace clos, personnel, intouchable. On pourrait reconnaître là le travail de Duras dans la matérialisation de la solitude, ou encore dans la musicalité des mots et des silences. Cependant, le jeu des actrices prend un ton trop narratif ou faussement solennel qui ralentit considérablement le rythme de la pièce, voulu saccadé par le passage de l’extériorisation passionnée au simple souvenir raconté.

Mais avec cette représentation, on se trouve comme chez Brecht ou Beckett, privé d’illusion théâtrale, comme en retrait de l’action et des émotions censés être provoquées. Plutôt que de faire tressaillir, les enchainements abruptes énervent et contrarient. Les rares moments de réelles émotions sont déclamés avec moins d’ardeur alors que se fait entendre une tempête de vague en crescendo qui nous transperce de peur. Les souvenirs difficiles à faire resurgir à la surface semblent parfois trop simplement énoncés, dépossédant Madeleine de l’énigme de la vieillesse qui oscille habituellement entre incohérence et trop plein de lucidité. Ce manque de spontanéité nous fait passer à côté de cette lointaine passions amoureuse, racontée au rythme des vagues et des marées. – Clorinde Catta


Quinze ans après sa disparition, Marguerite Duras fait l’objet de toutes les attentions. Alors que l’écrivain voit son œuvre publié au sein de la célèbre collection de la Pléiade, ses pièces de théâtres réinvestissent les planches : ainsi, après La Douleur au Théâtre de l’Atelier et La Pluie d’été au Théâtre du Vieux-Colombier, ce sont ces jours-ci Savannah Bay et Le Shaga qui sont montés parallèlement au Théâtre de l’Athénée.
Créée dans la mise en scène de Duras elle-même en septembre 1983,
Savannah Bay réunit deux personnages féminins : l’une est la petite-fille de l’autre ; toutes deux cherchent à rappeler le souvenir d‘une mère-fille absente, qu’elles évoquent à travers une intense histoire d’amour, et dont la disparition a bouleversé leurs vies respectives. Cette pièce sur l’amour et la vie, Marguerite Duras l’a écrite pour Madeleine Renaud, grande actrice française du xxe siècle et compagne de Jean-Louis Barrault. La comédienne, dont le prénom est d’ailleurs attribué par l’auteur à l’aînée de ses deux personnages, est alors « dans la splendeur de l’âge1 », comme l’écrit Duras qui précise d’ailleurs que la pièce « a été conçue et écrite en raison de cette splendeur. Aucune comédienne jeune ne peut jouer le rôle de Madeleine dans Savannah Bay.2 »

Dans le respect de ces consignes, le metteur en scène Philippe Sireuil a choisi Jacqueline Bir pour reprendre ce rôle au Théâtre de l’Athénée. Edwige Baily lui donne la réplique dans un décor minimaliste : presque vide, la scène ne s’orne en effet que d’un fauteuil à bascule, d’une lampe à pieds ainsi que d’une petite valise contenant un magnétophone. Habillées toutes deux du même imperméable gris, les deux femmes font leur entrée par le parterre, accompagnées par « Les mots d’amour » d’Édith Piaf3. Dans l’immense silence de la salle, les deux protagonistes se souviennent : la parole est lente, parcellaire ; les courts épisodes se suivent, hésitants. Le vide sonore qui règne n’est brisé que par ces bribes de mémoire, accompagnées par de rares éléments musicaux qui n’interviennent que pour souligner l’importance de ce qui se dit. La pièce avance, lentement ; ou plutôt, elle semble ne plus avancer, comme si le temps était bloqué par la lente régularité des mots qui cherchent à faire surgir ces souvenirs à demi perdus. Plus rien ne bouge ; et soudain, c’est l’explosion de lumière et de son, celui de l’océan qui enfle et gronde alors que la rangée de projecteurs dissimulés au fond de la scène illumine progressivement l’assemblée jusqu’à l’éblouir, pour un climax assourdissant qui précède le retour au silence.

Le temps suspendu propre à la pièce peut surprendre ou déconcerter ; et l’on pourrait craindre par moments la lassitude ou l’ennui chez le spectateur confronté à cette œuvre statique dont le caractère hors-temps est à la fois la force et la faiblesse. C’est qu’il lui faut pour se maintenir le soutien d’actrices résolument engagées dans l’action, engagement que les deux comédiennes ont justement à cœur de porter pendant les quatre-vingts minutes de la représentation. Jacqueline Bir s’avère d’ailleurs remarquable et sa forte présence, digne et touchante à la fois, contribue sans conteste à la réussite de cette pièce. – Bérenger Hainaut

1Marguerite Duras, Savannah Bay, Paris, Éditions de Minuit, 1983, p. 8.
2Ibid.
3Cette chanson est explicitement demandée par Duras. Voir : Marguerite Duras, op. cit., p. 10.

La représentation a eu lieu au théâtre Athénée Louis Jouvet, le 9 novembre 2011 à 20h. Le metteur en scène Philippe Sireuil s’inspire du texte de Marguerite Duras, à la recherche de Savannah. La jeune fille, interprétée par Edwige Baily et la vieille femme, jouée par Jacqueline Bir, dialoguent tour à tour ensemble et séparément dans le souvenir de Savannah.
Qu’est-ce que Savannah ? Une personne, un lieu, une façon de penser, un peu tout à la fois finalement. Les sens glissent de l’un vers l’autre et les relie tout comme le public aux acteurs et les acteurs à l’auteur. Car Savannah Bay est aussi une œuvre de Marguerite Duras,  et à travers le théâtre on y comprend mieux la vie. Une vie qui fait fi du lieu, de la précision des circonstances pour apparaître dans une histoire. La vieille dame est la grand-mère de la jeune fille et la femme entre elles deux était surnommée Savannah.

A travers le prisme de la génération, les liens maternels reflètent le lien de l’œuvre à l’auteur, l’importance de la mémoire inconsciente qui n’oublie jamais. La vieille dame, un peu comme un autoportrait fictif, déclare avoir été comédienne. « Quoique je fasse, la douleur jouait dans mes rôles.» Le triste constat de chacun, tout nous ramène aux blessures premières.
L’histoire de la pierre blanche mène aussi la cadence, un morceau de bravoure que la jeune fille réclame encore et encore, comme si elle allait mieux comprendre à entendre l’histoire une fois encore. La pierre blanche laisse venir et repartir les vagues de tous les rivages, dans un mouvement de balancier que martèle le rocking-chair. La pierre blanche qui a vu se réunir Savannah et son amant. Certes, l’histoire est importante, mais l’impression qu’elle laisse l’est encore plus. « Chaque soir, je mourais au théâtre. » confie la vieille dame. Mourir à soi pour mieux vivre aux autres, tu te souviens ? – Apolline Hamy


Ce n’est pas l’écrit le plus passionnant de Marguerite Duras que Philippe Sireuil met en scène à l’Athénée. Savannah Bay paraît embrasser une poétique du vide à double titre : celle voulue par l’auteure et celle de la mémoire qu’on en gardera en quittant le théâtre. Une dame âgée qui semble presque sortir de scène s’entretient avec une jeune fille qui tente de lui faire retrouver ses souvenirs proches et lointains. Elle ne se rappelle de rien sauf de Savannah Bay, lieu perdu comme son amour.

Tout est oublié sauf cette perte qui part et revient comme des marées où sont englouties les fantômes d’une vie. Une chaise à bascule, un luminaire et ses halos, un vieux tourne-disque constituent le décor dans lequel les deux comédiennes, Edwige Baily et Jacqueline Bir nous font entendre ce dialogue investigateur qui nous plonge dans le passé de la «dame âgée».  Tout droit venues de Belgique, elles déjouent les mots, parfois les syllabes, les déliant pour mieux les liés, sans jamais les buter.

Duras, dans cette version qui est proposée, nous perd très rapidement, nous et notre attention. L’objectif d’un spectateur scrupuleux sera alors de la raccrocher quelque part. En vain pense-t-on longuement avant que surgissent du diable vauvert des bruits de vagues et des effets de lumières qui réveillèrent mon voisin de droite (en sursaut). Par la suite, des fulgurances dans l’écriture et variations de jeu viennent nous saisir de temps à autres. Les comédiennes ne sont peut-être pas tant à blâmer et il faudrait être dans le secret des répétitions pour pouvoir affirmer pleinement que c’est leur direction qui est à revoir. – Francis Taidenut


Après l’auteur, qui avait créé elle-même la pièce en 1983, Philippe Sireuil met aujourd’hui en scène Savannah Bay de Marguerite Duras, avec Jacqueline Bir dans le rôle de la dame âgée – créé par Madeleine Renaud – et Edwige Baily dans celui de la jeune fille.

La scène de la grande salle de l’Athénée est presque nue, à l’exception d’un rocking-chair et d’un tourne-disque diffusant une chanson d’amour d’Edith Piaf. Une vieille dame, vêtue d’un simple trench-coat beige, se faufile entre les spectateurs et s’approche de la scène, hésitante, semblant presque perdue. Elle est rapidement rejointe par une seconde, plus jeune (elle pourrait être sa petite-fille), habillée identiquement.
C’est dans cet univers épuré que débute Savannah Bay. Cette histoire est celle de la vieille femme, mais aussi leur histoire commune. Celle qu’elles reconstruisent à deux, grâce aux interrogations de la plus jeune qui, chaque soir oblige son aînée à conter le même récit, cherchant à ce qu’elle recouvre la mémoire. C’est l’histoire d’un amour, d’une passion éphémère et tragique entre deux jeunes gens : une rencontre au bord de Savannah Bay puis, près d’un an après, une mort, celle de la jeune femme qui se tue volontairement le jour de la naissance de sa fille. Ce conte est sans cesse nourri par les deux protagonistes, par ce souvenir – dont on ne sait s’il est vrai ou partiellement fantasmé – que la douleur semble effriter mais qu’elle ne peut pas chasser définitivement. Savannah Bay est une réflexion sur la mort et le deuil, mais aussi sur la mémoire et l’identité.

La mise en scène de Philippe Sireuil semble ici restituer fidèlement l’écriture et le rythme de Duras. Les images et la poésie de Savannah Bay naissent en effet des personnages et de leur dialogue mais également des choix de mise en scène effectués par Sireuil : alors que le plateau est presque nu – comme pour éviter les artifices et nous permettre de profiter davantage de la profondeur du texte –, on est transporté de la scène d’un théâtre au bord du fleuve, au moment où se noue le drame. On ne sait plus exactement où l’on se trouve : le tourne-disque fait sonner une chanson d’Édith Piaf puis nous sommes quelques temps après en plein milieu d’une tempête, dans le grondement des vagues qui, progressivement, viennent couvrir la voix de la vieille dame. Plus tard, des lettres blanches formant les mots « pierre blanche » – symbolisant le lieu où se déroule le récit des deux femmes – tombent du ciel, comme pour nous rapprocher encore davantage de la scène décrite. Tout est fait ici par le metteur en scène pour nous fondre dans le texte de Duras.
On pourra néanmoins regretter une certaine lenteur et certaines longueurs dans la pièce, parfois lassantes pour le spectateur. Cela est sans doute dû à la complexité du récit qui se fait et se défait au rythme des souvenirs de la dame âgée. Si cette écriture se retrouve fréquemment chez Marguerite Duras, elle peut néanmoins déstabiliser le spectateur néophyte. On ne pourra cependant rien reprocher aux comédiennes qui réalisent ici une grande prestation scénique.
Léonie Talbot


Le noir, le silence – ainsi est le début de la pièce, ainsi est toute la pièce, ainsi est l’histoire de Marguerite Duras. Une histoire de perte, de douleur et, malgré tout, une histoire d’amour, de chaleur et d’attachement. La scène est vide, il n’y a que le fond noir et le vieux plancher en bois. Une chaise à bascule. Une lampe, une simple ampoule sur pied et un vieux tourne-disque par terre.
Une dame âgée (Jacqueline Bir) apparaît du vide, du néant, avec sa petite lampe de poche. Puis avec la lumière de l’ampoule qui s’allume doucement, avec les sons lointains d’une chanson d’amour apparaît une autre femme, jeune (Edwige Baily). Chaque jour c’est la même rencontre, chaque jour c’est les mêmes souvenirs entre elles, racontés par la vielle, mais appris par cœur et récités par la jeune. Et c’est long, c’est insupportablement long, entre les discussions des deux femmes, entre leurs regards, discours fragmentés, sentiments contrariés. Entre les morceaux de leurs vies on patiente, on écoute, on se force à entrer dans leur monde en essayant de saisir les mots, les bribes d’histoires, qu’ils nous jettent. Et pendant qu’on s’y perd, qu’on se dissout dans la lumière changeante de la lampe, on commence enfin à comprendre…
Une petite fille, une grand-mère, une mort entre elles : une mère pour la première, une fille pour l’autre. Cette mort ne les lâche pas, elle les dévore de jour en jour. Toutes deux sont obsédées par ces images lointaines, revivant sans arrêt quelque chose qu’elles n’ont pas vraiment vécu d’elles-mêmes, mais qu’elles s’approprient au point que l’on peut revoir devant nos propres yeux tout ce qui s’est passé : la rencontre entre la mer et le soleil sur la pierre blanche, l’amour, l’arrivée d’un enfant, la mort un jour de pluie…

Mettant en scène cette pièce, Philippe Sireuil est resté fidèle à Duras. Son ton sec, plat et frappant envahit tout l’espace non seulement par les mots prononcés mais aussi par les poses des actrices, par les regards au loin, vides, mais accrochants, par les lumières, la musique et la décoration. Tout est simple, laconique, pour que rien ne nous empêche de voir l’essentiel et d’en être frappé au cœur même. Savannah bay, la ville qui n’existe pas, mais qui en même temps existe partout dans ce coin du monde, exotique, des ex-colonies françaises d’Indochine. Ce sont les lumières et surtout les ombres qui nous en parlent. La sombre terrasse attendant chaque jour l’apparition de la jeune fille qui y allume la lumière…
La lumière qui devient intense, pure, au moment où les deux femmes plongent dans des souvenirs joyeux en se remémorant la rencontre de deux êtres aimant… La lumière est fade quand la douleur est là et il semble même qu’on puisse sentir l’humidité de cette journée de pluie et entendre les cris d’un homme au désespoir, et puis la lumière vient de l’intérieur de la maison laissant les traces douces des persiennes au sol, sur la chaise à bascule et sur la Dame âgée assise dessus… c’est la vieillesse, c’est la fatigue, c’est aussi la tranquillité de ces jours où rien ne change depuis déjà vingt-cinq ans, la même histoire, la même douleur.

Et puis, quand presque tout est déjà dit, les lumières apparaissant de nulle part envahissent la salle. Les lumières et les sons deviennent de plus en plus forts et terrifiants. C’est le soleil à en éblouir la vue et les vagues qui viennent battre nos tempes. C’est un jour de bonheur sur la pierre blanche qui vire au cauchemar un an plus tard.
Cette pièce est faite de fragments que l’on essaie de remettre en place tout du long. On ne peut pas la décrire comme une autre, en trouvant le fil conducteur, en analysant les répliques et le jeu des acteurs. Savannah bay c’est un sentiment. Un sentiment qu’on n’arrivera jamais à mieux définir qu’avec les mots de Marguerite Duras elle-même. – Arina Trunova