Sadeh21 / Batsheva – The Young Ensemble Ohad Naharin

Sadeh21 / Batsheva – The Young Ensemble Ohad Naharin

Du 10 au 27 octobre 2018, le Théâtre National de la Danse de Chaillot accueille la Batsheva Dance Company et le Young ensemble pour une présentation de quatre pièces de danse contemporaine, regroupées sous le titre « Tous Gaga ». Toutes, dont Sadeh 21, sont chorégraphiées par Ohad Naharin. Artiste israélien, il est le créateur de la méthode dite « Gaga », qui est un langage du mouvement instinctif et du plaisir de la liberté corporelle.

Sur une scène dépouillée de tout artifice, baignée d’une lumière blanche presque crue, un danseur entre. Puis laisse sa place au suivant. Et ainsi de suite. Les tableaux se succèdent, numérotés, sans trame narrative. En tout, dix-neuf danseurs et danseuses emplissent l’espace et se l’approprient. Les corps s’entremêlent, la musique hypnotise, et le temps s’arrête le temps d’un spectacle. L’humanité est déclinée dans son essence la plus profonde, en illustrant la souffrance, l’amour, la peine, la mort et la solitude. Un danseur crie des paroles inintelligibles, une autre frappe ses cuisses contre le sol, les autres poursuivent leur danse inexorablement, comme en occultant la douleur.

Ce spectacle n’a pas pour but de raconter, mais d’exprimer, de faire ressentir. Le jeu est omniprésent : jeu sur la lumière – piquante dans la cruauté, plus douce dans l’union -, jeu sur les nombres, humour parfois dans l’incongruité des pas. Les musiques de diverses influences enveloppent le tout, en créant tantôt une atmosphère effrayante, tantôt une douce sensualité. Le ballet, qui avait commencé par une apparition solitaire et rigide des danseurs s’achève par une mort paisible : les artistes, un par un mais tous ensemble, plongent d’un parapet pour atterrir dans un épais matelas dissimulé derrière un mur. Ce sera le salut final.

Ohad Naharin fait le pari d’exposer des corps libres et déchaînés, qui se soutiennent entre eux, créant une impression d’harmonie absolue entre les artistes et la salle. Loin des représentations traditionnelles du ballet contemporain hermétique, tout vit et vibre simultanément dans un instant d’oubli et de présence. C’est un succès : le spectateur sort de la représentation émerveillé, l’esprit encore plein du rêve éveillé qu’il vient de vivre.

Chloé Roland. 

La scène est vide. Une détonation éclate et surprend le public qui ne s’y attendait pas. Le corps entre et sort, calmement, presque machinalement. Entre-temps, il s’abandonne à des mouvements, à la fois saccadés et gracieux. Précis. Libres. Un autre corps entre et sort, calmement, presque machinalement. Détonation. Une nouvelle fois, il ne s’y attendait pas. Le silence qui règne dans la salle tient le public en haleine. Plane une tension que l’abandon à la danse du corps dissipe. Après cette succession de corps décadents, vient un couple de danseurs. Leurs mouvements ne sont ni synchronisés ni similaires. Chacun œuvre de son côté, pourtant la symbiose est totale, les corps s’unissent naturellement. Et se défont. Rapidement, l’ensemble des danseurs se regroupent sur la scène. L’espace est saturé, plein, rempli de corps pour qui la danse est une expérimentation, une déstructuration. Une désintégration. Les corps tombent, s’affaissent sur le sol puis s’élèvent avec volupté et aisance. Tels des êtres éthérés, légers, ils s’élancent et volent au-dessus du sol. Ici, ils déterrent frénétiquement un corps mort. Là-bas, amassés, les danseurs se frappent, se martèlent puis se caressent. L’œil du spectateur partout est appelé, comme son regarde ne peut pas englober l’entièreté de la scène, il se concentre sur ce qui se déroule à gauche et laisse filer ce qui se déroule à droite. Une bouche débite des paroles, incompréhensibles. Le corps reste là, tel un roc, les pieds plantés dans le sol. À travers un cri de détresse, il cherche vainement à se faire entendre. Plus loin, c’est la guerre qui fait rage. Une mitraillette, invisible, intangible, pulvérise l’atmosphère, alors spectrale. Une marche militaire, totalitaire, broie l’individualité pour qu’elle se fonde en une entité unique. Puis le cri perçant, déchirant ; l’un « de ces horribles cris qui n’ont d’orthographe dans aucune langue humaine »1. Enfin, le suicide, les corps, les uns après les autres, les uns avec les autres, se jettent.

Sadeh 21 est un flux continu de sentiments humains. Entre désir, langueur, passion et désespoir, les corps expriment la puissance du langage non verbal. Entre torpeur et secousse, temps suspendu et agitation ininterrompue, les corps se mêlent et se séparent pour révéler l’union du Tout, et son inconciliabilité.
Sadeh 21, danse du paradoxe, expérience de pures sensations, nous amène à nous abandonner nous-même, à l’image des danseurs, à l’excentricité de la danse, et à sa pudeur.

1 Notre-Dame de Paris, Livre VIII, Victor Hugo

Clara Lucas

BOUM. La lumière de la salle Jean Vilar du Théâtre National de Chaillot est encore allumée et le public est encore en train de bavarder lorsqu’un bruit puissant vient faire comprendre aux spectateurs que Sadeh 21, ça démarre. Cette pièce, créée en 2011 par Ohad Naharin, est présentée dans le cadre de la Saison France-Israël 2018 et du programme réunissant la Batsheva Dance Company et le Young Ensemble à Chaillot.

Le décor est simple et dépouillé. Un long et bas mur blanc est dressé derrière les danseurs, sorte de frontière entre la scène et les coulisses. Les costumes sont eux aussi très simples : des shorts et des t-shirts qui incitent le spectateur à se concentrer sur l’essentiel, la danse.

Cette danse, justement, ne m’a pas transcendée. J’attendais peut-être beaucoup du chorégraphe israélien, pour avoir vu plusieurs fois ses créations et avoir très souvent été totalement éblouie. Je n’ai pas été emportée par le rythme de la musique, ni par l’énergie des mouvements. J’en retiens un spectacle assez plat, ponctué de quelques moments de grâce mais courts – hélas trop courts ! – comme ce passage où les danseuses arrivent vêtues de bodys fuchsias et glissent sur le sol devenu vert, accompagnées de danseurs en jupons noirs, avec une musique étonnamment dynamique. Le spectacle, rythmé par une projection sur le mur blanc qui affiche le numéro de Sadeh présenté, n’est pas dénué de quelques pointes d’absurde : une femme tape sur le torse d’un homme, une femme énonce des phrases au public, une femme se déplace en roulant les fesses dos au public… J’ai néanmoins apprécié de retrouver ici l’intensité dramatique et l’intensité émotionnelle qui caractérisent chaque mouvement des créations d’Ohad Naharin.

À la fin du spectacle, les danseurs montent sur le mur blanc au fond de la scène et se jettent dans le vide, derrière le mur, dans le noir. Un générique projeté sur le mur blanc nous renseigne sur leurs noms. Une fois qu’ils ont tous disparu et que le générique affiche « FIN », la salle applaudit et attend que les danseurs reviennent pour saluer. Mais ils ne reviendront pas. Les optimistes s’acharnent à applaudir tandis que les pessimistes ont déjà compris et commencent à remettre leurs manteaux. De mon côté, je reste un peu sur ma faim.

Margaux Alexandre 

Jeudi 25 Octobre 2018, salle Jean Vilar au théâtre de Chaillot, le Young Ensemble démontre toute la puissance aérienne de la Batsheva et de son directeur Ohad Naharin. Dans le cadre de la saison 2018 France-Israël organisée par l’Institut français, la scène parisienne accueille toute l’énergie de cette école israélienne qui fait rayonner la danse moderne et contemporaine. Sadeh21, parmi les différents spectacles donnés par le Young Ensemble à Chaillot, et dans d’autres salles, est tout désigné pour faire authentiquement vivre la danse devant nos yeux de spectateurs engourdis.

L’ouverture de la représentation ne se fait pas attendre. Des bruits de percussions fracassantes font taire le public. Le déluge des corps commence sur ces bruits tétanisants, craquement osseux d’un cataclysme à venir. Le monde s’étire et se démembre, s’éveille aux premiers pas qui traversent la scène – si l’on peut appeler ainsi la manière flottante dont les artistes vont transformer le sol en ciel.

Des corps ? plutôt des multitudes de hiéroglyphes humains formant un seul parchemin dans son déroulement. Sur le fond de couleur unie, le découpage visuel de la silhouette est parfait. A cet égard, le travail scénographique est monumental. Toutes les formes dansantes distinctes se perdent et se rejoignent, sur cette toile émotionnelle commune, pour progresser vers leur union en une seule et même forme, tour à tour faite et défaite : la ronde est l’image de cette harmonie temporaire, si simple et si proche d’un désir commun que l’on voudrait la voir, l’entendre, la toucher, la comprendre sans fin. La création d’une entité collective assemble les danseurs les uns avec les autres.

Le sens disparaît pour ne laisser que les sens, la raison s’évapore pour ne laisser que la peau. La parole n’occupe plus sa place de reine artificielle des relations humaines lorsqu’elle se révèle l’un des mouvements les plus limité dans l’espace. Ceux qui parlent sont immobiles, semblent donner une liste d’ordres impossible et infinie ou être l’écho d’une vulnérabilité irréductible. Au contraire, les fragments les plus puissants de la représentation sont ces bruits universels de la chair contre la chair, ce contact de baisers, de caresses, d’étreintes et de coups. Leur pouvoir érotique transcendé devient magnifiquement envoûtant, et entraîne la scène et la salle dans une attirance naturelle vers un état supérieur. On oublie toute limite, tout devient possible. En cela Sadeh21 est une performance érotique magistrale, irréelle.

On s’enterre vivant sur scène, on s’aime sans début ni fin, on danse la présence partagée. On ne cesse de mourir et de renaître, d’entrer en scène et d’en sortir, mais on est toujours réintégré par le mouvement collectivement transmis. L’histoire sans fin de la joie qui s’exprime est la poursuite circulaire d’une fuite infinie vers l’autre. Cette performance cyclique suit le rythme unique du battement du cœur au-delà de toutes les mélodies, la chorégraphie profonde d’une humanité perdue et retrouvée.

Si bien que l’on n’arrive pas à croire que cela puisse finir. Pourtant quelque chose s’est détendu. On ne sait si on porte moins de choses sur le cœur ou si l’existence est devenue plus légère, mais, après les vingt et un Sadeh, on croirait avoir dansé soi-même.

Ulysse Roche

Photographie : Gadi Dagon