Richard III

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Richard III, pour le résumer grossièrement, met en scène la tentative d’usurpation du trône par le personnage éponyme. Jolly illustre toute la noirceur de ce personnage : lorsque ce dernier apparaît, la musique se fait sombre, voire inquiétante, et la lumière est vaincue par l’obscurité. La visée didactique du metteur en scène apparaît aussi par le jeu avec les inscriptions : aussi bien le drap mortuaire d’Henry VI où est écrit le nom du roi, que les pancartes tombant du haut de la scène et ponctuant la représentation à la manière de titres de chapitres.

Thomas Jolly propose une interprétation très moderne de la pièce de Shakespeare, montrant ainsi à la fois que la réflexion de l’auteur reste d’actualité aujourd’hui et que le théâtre est aussi une source de plaisir. Les caméras de surveillance témoignent de la tyrannie de Richard III, qui veut tout contrôler, quitte pour cela à faire assassiner ses neveux, à projeter de tuer ses anciens amis et à épouser de force celle dont il a tué le mari. Un plateau symbolisant le trône est élevé ou abaissé pour symboliser le pouvoir de celui qui l’occupe. Au moment de son couronnement, Richard III, assis sur le trône, surplombe la scène qui devient alors la scène d’un concert de rock. Le spectateur avait déjà été mobilisé précédemment : il représentait l’opinion publique, plus ou moins manipulée, et il était invité à crier les réponses qu’on lui dictait. Lors du concert, le spectateur est convié à chanter. Si ce concert semble s’éloigner quelque peu de la réflexion sur la tyrannie et le pouvoir, il rappelle que le théâtre est aussi ce lieu où spectateurs et comédiens peuvent partager un même plaisir. C’est sur ce spectacle au rythme endiablé que tombe le rideau de l’entracte.

La deuxième partie du spectacle commence de manière beaucoup plus calme, et la tonalité moins spectaculaire peut décevoir des attentes éventuellement suscitées par le bouquet final de la première partie. Le metteur en scène continuera néanmoins à exploiter jeux sonores et jeux de lumières, notamment lors de la bataille finale, mais ils semblent alors moins motivés par la réflexion proposée par Shakespeare et ils divertissent moins le spectateur que le concert de rock. La durée de la pièce (4h30) commence alors à se faire sentir.

Adèle Fontaine

Richard III, de William Shakespeare, creuse l’esprit humain pour nous montrer jusqu’où un homme peut aller dans son soif de pouvoir. La pièce raconte les épisodes les plus mémorables de la vie de Richard III, personnage historique, frère du roi Édouard IV et suite aux conspirations au cœur de l’État, couronné roi d’Angleterre. Guidé par son ambition d’accéder au trône, il est prêt à tout faire, à tous trahir, à tout détourner si cela le conduit à son but ultime. La pièce nous permet à la fois d’assister au déroulement d’une crise de gouvernance au sein du royaume, et aux intrigues secrètes tricotées dans les coulisses de la cour, orchestrées par Richard III. Celui-ci fait preuve d’un caractère méchant, quasi inhumain, seulement crédible grâce à l’extraordinaire interprétation de Thomas Jolly dans le rôle principal. Il profite de la maladie de son frère, le roi, pour faire condamner à mort son deuxième frère, ensuite trahit sa belle-sœur, ses neveux, et fini même par faire assassiner ceux qui lui avaient jusqu’alors servi des complices. Une fois qu’il atteint son but et que la couronne lui appartient, il décide d’aller plus loin, cette fois pour consolider sa place à la tête d’Angleterre. Il n’hésite donc point à se mettre contre ses principaux collaborateurs. Soupçonnant tout le monde et en conséquence de plus en plus isolé, sachant qu’une rébellion s’organise pour le renverser et conscient qu’il a besoin de légitimité pour rester au pouvoir, il prend deux résolutions : faire décapiter son neveu, fils du défunt Édouard IV et premier héritier au trône, et ensuite marier sa nièce, deuxième héritier. Celle-ci, Elizabeth, n’a que cinq ans. La rébellion voit le jour et Richard III se trouve soutenu par une armée affaiblie par les désertions et les incertitudes. Il meurt tout seul sur le champ de bataille à côté de la dépouille de son cheval. Mais même dans sa dernière seconde, il ne relâche pas son envie de pouvoir.

La pièce, au-delà des faits historiques tout à fait vérifiables, montre la profonde insatisfaction humaine vis-à-vis les ambitions personnelles. Dans le cas de Richard III, celles-ci visaient la couronne. Dans la vie quotidienne d’aujourd’hui, elles ont sûrement mille visages différents. Shakespeare rend compte également de la façon dont ont faisait de la politique à cette époque là. Les périls qui menacent les États contemporains ne sont plus les mêmes qu’autrefois, hormis celui d’être gouvernés par des hommes dont l’esprit a depuis presque toujours eu des préoccupations similaires. Faire partie de l’histoire, et devenir eux-mêmes l’histoire, a été sans doute l’une des ambitions les plus dangereuses qui a poussé l’action des plus grands tyrans que le monde ait connus. Faut-il se demander donc, à l’égard des réflexions issues de cette représentation, si chacun d’entre nous, maître de son propre destin, poursuivant le rêve commun de l’épanouissement personnelle, n’est pas capable, tel que l’était Richard III, de tout faire dans le but de réussir sa vie. Bien que cela soit condamnable, au fond de nos instincts, ne faut-il pas parfois avouer que nous pourrions tous être un peu Richard III ?

C’est qui est remarquable dans cette pièce c’est impeccable mise en scène. Le travail des acteurs est excellent. La scénographie n’a pas besoin de recours recherchés pour marquer le public. Entre lumières et noirs les espaces apparaissent et disparaissent tout au long de le spectacle. Les quatre heures et vingt minutes que dure celui-ci passent vite grâce à la réussite de raconter une histoire assez ancienne avec un langage actuel, recréant un château et une famille royale loin des décorations chargées des fauteuils brodés et des costumes classiques. La réinvention de ces éléments ne fait que renforcer l’originalité de la mise en scène, donnant naissance à un contexte moderne où, malgré sa nouveauté Shakespeare, les Lancaster, les York trouvent leur place ainsi que toute l’ambiance londonienne de la fin du XV siècle.

Johan Ramirez

S’il l’on devait résumer en un mot la mise en scène de Richard III par Thomas Jolly et sa troupe, la Piccola Familia, au théâtre de l’Odéon, ce serait monstrueuse. Le jeune metteur en scène entendait traiter ici de la monstruosité ; l’entreprise est réussie : difficile de savoir si cette mise en scène, oscillant sans cesse entre génie et mauvais goût, est brillante ou au contraire navrante, tout comme un monstre est repoussant et fascinant à la fois.

La pièce de Shakespeare nous donne à voir les rouages sanglants du pouvoir et l’entreprise machiavélique d’un homme sans scrupules, prêt à tout pour voir son front serti de la couronne d’Angleterre. Richard III est bien un personnage monstrueux, dont le corps difforme n’est que le pâle reflet de l’âme. Avec sa voix de fausset grinçante, son corps famélique et boiteux et son corset orné de plumes de vilain petit canard, Thomas Jolly fait ressentir cette monstruosité à la perfection en ce qu’il en montre à la fois toute la barbarie et toute l’humanité.

Mais ce qu’il y a de vraiment monstrueux dans cette mise en scène, c’est sa démesure. En effet, nous passons du rire aux larmes en une seule scène grâce au jeu des acteurs et aux effets sonores puissants, et le décor minimaliste ainsi que les jeux de lumières concentrent au maximum l’action sur les personnages et leur psychologie, tout comme le fond de teint blanc dont ils sont enduits et qui leur donne une apparence de pantin. L’ensemble reste très fidèle à l’esprit de Shakespeare tout en proposant des trouvailles innovantes, comme par exemple les faisceaux de lumières qui se font tour à tour barreaux de cellule pour Clarence, armature de tente, et même cage psychologique se resserrant autour de Lady Grey. Et soudain, la mise en scène bascule dans quelque chose d’inqualifiable, dans des excès de mauvais goût, dans l’hérésie la plus totale. Que penser du malheur de Lady Anne lors de sa première rencontre avec le duc de Gloucester, tellement surjoué qu’il en devient ridicule ? Ou encore de la longue intronisation de Richard façon concert de rock clôturant la première partie ? En sortant de la salle, on a envie de crier au scandale. Puis, en réfléchissant, on se demande si cette exubérance d’un goût douteux ne serait pas au contraire exactement ce qu’aurait fait Shakespeare à notre époque. N’est-il pas connu, en effet, pour mêler le meilleur et le pire dans ses pièces, les thématiques les plus nobles et les discussions les plus profondes aux plaisanteries les plus triviales ? Ces exagérations ont le mérite de déranger le spectateur, de le surprendre et de le faire réfléchir, comme les pièces de Shakespeare à son époque.

Tout au long de la pièce, le public est sollicité : il doit scander le nom de Richard pour qu’il accepte de devenir roi puis doit chanter en cœur l’odieux refrain que ce dernier hurle lors de son couronnement. Il fallait oser, mais le public est réceptif. Il en est de même de toute la mise en scène, constituée de procédés inattendus, souvent « too much », mais le tout prend étonnamment bien. Ainsi, la ligne entre génie et médiocrité est parfois bien mince : les acteurs ont par exemple tendance à trop déclamer leurs répliques, mais on peut y voir une manière de dénoncer les poids des convenances en ces hautes sphères du pouvoir, où chacun est tenu de jouer son rôle et de réciter son texte sous peine de disgrâce, voire de mort. De même, la violence auditive et esthétique du concert célébrant le couronnement de Richard III fait écho à la violence psychologique et physique dont il a fait usage pour accéder au trône et à laquelle il aura dorénavant recours en toute impunité.

Cette mise en scène est bien monstrueuse en ce qu’elle transcende le bon et le mauvais goût et qu’on ne saurait dire si chaque nouvelle hardiesse relève d’une lubie ou si tout est savamment calculé. Mais sachant que la pièce elle-même traite de la monstruosité, il s’agirait d’une lubie étonnamment cohérente, à moins que ce soit cela que l’on nomme trait de génie ?

Lucile Gagniere

La pièce est une adaptation en français de la tragédie de Shakespeare, mise en scène par Thomas Jolly (qui détient d’ailleurs le rôle titre), jouée par la Piccola Familia.

La dernière pièce de la première tétralogie de Shakespeare présente l’ascension, le règne et la chute du protagoniste éponyme, c’est-à-dire la fin de la guerre des Deux-Roses. Grâce à son éloquence et intelligence, il écarte tous ses adversaires, de son frère Clarence à ses petits neveux, et tous les hommes qui ont trop de pouvoir à son goût. Pris d’une folie graduelle, son désir de pouvoir l’isole et il finit haï et seul. Sa détermination à ne servir que ses propres intérêts fait de lui un personnage fascinant de noirceur.

Un spectacle sensoriel
Le multimédia est utilisé amplement et à bon escient. Les sons permettent de révéler les réelles intentions des personnages. L’utilisation d’un écran présentant des « caméras de surveillance » telle une prison illustre bien la volonté de contrôle du roi.
Les lumières jouent aussi des rôles multiples : intensifier l’atmosphère dramatique (rouge pour le sang) ou de paix (les bénédictions des spectres des victimes de Richard III à Henry, comte de Richmond).
Je tiens à mentionner un moment très poétique où Richard « apprivoise » une « caméra » (un faisceau de lumière). Ce moment dévoile l’entièreté du personnage qui se cache et s’admire, se cherche et cherche l’autre. D’ailleurs la lumière lui obéit puis décide de l’abandonner, à l’instar de tous les autres personnages.

Un spectacle « trash » ?
La scène avant l’entracte montre l’apogée du règne tyrannique de Richard III. Le plateau en surélévation montre le nouveau roi sur son trône (faisant écho à la scène liminaire). Une chanson rock aux accents métal est chantée dans un anglais approximatif. Le rythme ternaire du refrain « I’m a dog/I’m a toad/I’m a hedgehog » est repris par des pas de danses, très suggestifs. La musique est assourdissante. Avec les lumières, parfois à la limite de l’épileptique, elles sont une incarnation de la tyrannie, le paroxysme de l’exultation du tyran. Les servants (des hommes déguisés en femmes en robe et perruque noires) montrent une androgynie perturbante ; l’homme presque nu à tête de sanglier montre et caresse ses parties intimes personnifie la débauche, la bestialité.
Cette mise en scène est sans doute une transposition du fait qu’à l’époque l’auteur pouvait être très grivois et ne respectait pas les conventions. Un moment trop long et inutilement violent à mon goût.

Une scénographie symbolique
La progression linéaire de l’action est bien accompagnée de décors simples mais équivoques : par exemple, le trône en hauteur s’écroule à la fin pour montrer la fin du règne. Les costumes sont majoritairement noirs, excepté celui du mariage de Richard III : se revêtant de blanc, il crée une subversion des codes.
Enfin, le noir, l’obscurité, la nuit baignent toute la pièce, faisant écho aux meurtres, trahisons et abandons.

Une parole dépouillée
La traduction est libre et les jeux entre les acteurs et le public sont des notes agréables qui amusent les deux camps. Cependant, la diction des personnages est peu convaincante : ils hurlent leur texte plus qu’ils ne le vivent, brisant l’illusion théâtrale.

Un dénouement presque tragique
Finalement, le seul moment où Richard déçoit, c’est lorsqu’il abandonne. Le fameux « Mon royaume pour un cheval ! » devient une lamentation sans une once de respect pour lui-même. Richard III, bossu et laid, se lamentait d’être mal-aimé : une phrase qui passe inaperçue, alors qu’elle détient peut être l’explication de cette violence acharnée.

En conclusion, Richard III est un personnage noir, fascinant, qui se complaît à détruire les autres. Cette mise en scène accroît le tragique et la destinée solitaire de ce anti-héros enjôleur.

Maeva Lopez

« I’m a dog, I’m a toad, I’m a hedgehog ! » scande Richard dans une explosion de sa fureur, sa joie et son malheur dans la mise en scène de Thomas Jolly. L’air entêtant s’immisce dans l’esprit du spectateur pour ne plus en ressortir donnant alors un fond sonore indéniablement lié à la pièce qui se joue au Théâtre de l’Odéon à Paris du 6 janvier au 13 février 2016. La célèbre pièce Richard III de l’auteur britannique Shakespeare (1564-1616), ici dans un style tout à fait contemporain empreint de jeux de sons et de lumières impressionnants, est parfaitement soutenue par la compagnie La Piccola Familia. La pièce, d’une durée de 4h30 avec entracte, nous fait pénétrer au cœur de l’Histoire britannique autour du personnage cruel et sanglant qu’est Richard, duc de Gloucester, futur Richard III, roi d’Angleterre.

Ce drame écrit par William Shakespeare entre 1591 et 1592, publié pour la première fois en 1597, est une fresque historique retraçant les conflits fratricides opposant les familles régnantes de York et de Lancastre. Richard ouvre la pièce (Acte I, scène 1) en évoquant l’accès au trône de son frère Edouard IV, vainqueur du roi déchu Henri VI. Mais c’est un homme affaibli que nous présente le duc de Gloucester, malade et mourant, ses successeurs possibles s’entre-déchirent dans une réelle lutte de pouvoir.

Shakespeare n’étant pas un historien mais un dramaturge, il s’empare des faits historiques et nous les livre sous un jour nouveau. Richard apparaît alors non plus comme un des multiples rois britanniques mais comme un homme torturé marqué de sentiments contradictoires et animé par un suprême et unique but : devenir roi. Cette ambition fait sa force. Délaissé par son père qui meurt rapidement après sa naissance et non aimé par sa mère, le manque d’amour qui l’entoure s’exprime dans son aspect physique. Il est laid, difforme et répugnant. Le jeu de Thomas Jolly, incarnant Richard, est de ce point de vue, parfaitement notable et remarquable. Richard, nous apparaît dès la première scène, boiteux, sa jambe est soutenue par une armature et le corps emprisonné par un corset sans lequel il n’a aucune stature. Son apparence monstrueuse est le sombre reflet de son âme. Persuadé qu’il ne peut pas être aimé, il ne craint alors plus le courroux divin. Jolly nous offre ici un travail important sur la dualité d’un personnage qui souffre et fait souffrir. Mal aimé, détesté par ceux-là même qui sont censés l’aimer inconditionnellement, il est rejeté et se venge sur le monde qu’il veut gouverner en tyran malfaisant et sans bornes. Richard III apparaît comme un monstre odieux qui se joue de nous jusqu’à nous faire l’aimer et l’aduler. Le point culminant de la mise en scène proposée ici est atteint juste avant l’entracte, au bout de 2h30 d’un spectacle dense. Le public déjà éprouvé est alors pris à parti et doit, à l’instar du peuple britannique, faire le choix de Richard comme successeur à son frère, feu le roi Edouard IV. Et c’est en connaissance de cause, au vu et au su de tous les crimes dont Richard s’est rendu coupable que Shakespeare nous l’offre comme un homme derrière lequel tous se fédèrent. La force de la mise en scène de Jolly réside dans la dualité et le conflit interne qu’il arrive à créer au cœur du public. Les jeux de lumières et de sons, la musique entêtante que compose Richard et ses alliés envahie alors le théâtre et nous rallie aveuglément à la cause de cet être étrange et dérangeant. Tout le public se met alors à scander le nom de « Richard » que l’on souhaite devenir roi. Le malaise qui s’instaure est croissant, marqué par la haine que nous portons à ce meurtrier et la joie que nous procure son avènement.

Les décors soutiennent l’action avec simplicité lui laissant le loisir de s’insérer dans tout type d’époque. L’intemporalité promise par les décors en fers sombres et rigides permettent de se focaliser sur l’action et les personnages. Le recours à la lumière pour traduire les émotions habitant chacun d’eux permet à la fois de dramatiser, insister ou au contraire alléger l’atmosphère. Les costumes viennent enfin parfaire leur caractère. Ainsi, Lady Anne apparaît comme la veuve blanche, pure mais marquée par la cruauté et la méchanceté de Richard dont elle devient l’épouse. Abusée par son jeu et ses tromperies elle consent à s’unir à l’assassin de son premier époux, Edouard. Seul Richard effectue des changements de costumes, tout d’abord lorsqu’il est couronné roi. Il quitte alors son habit sombre et ses plumes de corbeau pour revêtir un habit blanc orné de pierres précieuses aux couleurs chaudes et chatoyantes. Ses plumes se muent et deviennent celles d’une colombe, oiseau de paix et d’espoir qui reste toutefois ici marqué par son passé cruel de charognard. Le dernier changement de costume pour le monstrueux roi intervient lorsqu’il se prépare pour l’ultime combat. La transformation a lieu sur scène, choix délibéré qui permet au public d’être témoin des faiblesses du corps de Richard. Il doit en effet ôter son corset et il s’effondre alors, aucune force physique n’habitant le corps décharné qui se cache sous les apparats de la royauté. Les choix de Jolly, inscrivant cette métamorphose au centre de la scène et son jeu montre un roi fatigué et désespéré, pressentant, comme le public, sa chute prochaine.

Chute annoncée dès son accession au trône et la mort de l’enfant né de l’union de Richard et Lady Anne. Maudit avant sa naissance par sa propre mère, l’enfant seul garant de la pérennité du pouvoir de son père se meurt et avec lui c’est tout le royaume qui, par l’absence d’un successeur, se trouve fragilisé et contraint de ne reposer que sur les frêles épaules de Richard. Le crime suprême de Richard, qu’est l’assassinat de ses neveux enfants, les fils de son frère Edouard IV, sonne comme un écho à sa fureur, preuve ultime de sa transformation en maître du jugement ne craignant pas de courroux divin. Shakespeare nous livre ici une sorte d’incarnation du Diable sur Terre, très bien interprétée par Jolly et magnifiée par la mise en scène bruyante et éclatante.

Les jeux de lumières qui animent la dernière scène, chute et mort de Richard, insistent sur la dimension surnaturelle de l’apparition des esprits qui hantent le roi. « Désespère et meurs ! » hurlent-ils avec ferveur. Richard s’effondre alors autant sous les coups de ses fantômes que sous ceux de l’armée de Richmond, son ennemi réel et physique.

La pièce de Shakespeare met en scène un personnage central habité de démons et hanté par sa propre personne ne trouvant comme échappatoire à lui-même que se jeter dans un affrontement irraisonné contre tous. La mise en scène proposée par Thomas Jolly est fondée sur un important travail sur la dualité entre crimes de sang fratricides et pouvoir. Le monstrueux et la cruauté se côtoient dans une parfaite harmonie incarnée par la figure de Richard. Il s’agit ici du portrait d’une société qui a souffert de la guerre des Deux-Roses et de ses travers jusqu’à mettre au monde un être malsain et détestable mais parfaitement manipulateur qu’est le duc de Gloucester, futur Richard III. De plus, la contemporanéité au sein de laquelle Jolly décide d’inscrire ses personnages permet une interprétation plus large. La compréhension d’une Angleterre, affaiblie par les guerres, sensible aux charmes malsains d’un tyran, peut-être semblable à toutes les sociétés qui, dans un même contexte, ont été politiquement désorientées. De la haine à l’adulation, la rupture est mince et le spectateur, face à la force de la mise en scène de Jolly, en fait les frais avant l’entracte lorsqu’il se retrouve malgré lui à chanter les louanges de Richard et scander son nom, être qu’il a pourtant honni et dont il souhaite, après un furtif retour de conscience, la déchéance.

Margaux Spruyt

Richard III est une adaptation de la tragédie historique, rédigée par William Shakespeare vers 1592, mise en scène au théâtre de l’Odéon par Thomas Jolly. Ce dernier, jouant lui-même le rôle du personnage éponyme, a déjà monté la pièce Henri VI avec la même troupe d’acteurs, la Piccola Familia, qui ont, pour la plupart, repris leurs rôles puisque les deux pièces se suivent chronologiquement. En effet, Edouard IV est au pouvoir après la mort d’Henri VI mais son frère Richard cherche lui-même à devenir roi d’Angleterre et enchaîne toutes sortes d’intrigues pour parvenir à ses fins. Une fois couronné, il doit faire face à Richmond qui cherche à le renverser. Tout au long de la représentation, le metteur scène a choisi de suspendre des pancartes résumant chaque épisode important du « récit complet de sa vie détestée » à « sa mort très méritée » en passant par « le meurtre pitoyable de ses neveux innocents ».

Malgré les quatre heures de spectacle, nécessaires pour restituer le texte de Shakespeare, le spectateur ne s’ennuie pas car il est transporté de scène en scène alternant un ton comique et un ton tragique. Il est témoin des plaintes de Lady Ann puis rit des assassins payé par Richard pour tuer son propre frère. Les rêves ont aussi une grande place dans la pièce et sont mis en scène par des lumières, une musique oppressante et de la fumée permettant aux spectateurs de différencier le réel des rêves tragiques même si ces derniers finissent par s’accomplir. Les costumes contemporains aident le public à reconnaître les caractéristiques de chaque personnage – son rang, sa fonction – et de les différencier. Celui de Richard, par exemple, met en valeur son infirmité. Chaque acteur est maquillé de blanc donnant un aspect carnavalesque à leur apparence et permettant de faire ressortir leur visage et leur expression sur une scène majoritairement peu éclairée. Les éclairages jouent un grand rôle dans la mise en scène de Thomas Jolly aveuglant parfois les spectateurs ou mettant en avant certains espaces de la scène. En effet, certains projecteurs permettent de signifier certains espaces à part qui s’ouvrent et se referment sur les personnages comme la cellule de prison de Clarence ou mettent en avant les acteurs, plus particulièrement quand Richard est seul et expose ses plans pour s’emparer de la couronne. La scène est donc assez sombre et peu chargée permettant aux acteurs de se déplacer librement et de jouer avec la lumière, se plaçant parfois même dans le parterre au plus près du public.

Le public lui-même doit jouer un rôle et est pris à parti : à la fin de la première partie alors que Richard semble triompher, le maire de Londres essaye de le convaincre de devenir roi d’Angleterre et face à son refus hypocrite, il se tourne vers le public devenant une foule et se mettant à applaudir. Le public se retrouve même à chanter avec lui lors d’une scène mêlant musique rock et danses pour célébrer sa victoire. Pourtant, le spectateur connaît bien la nature mauvaise de Richard qui s’adresse directement à lui lors de ses monologues et face à sa réaction enthousiaste lors de la victoire de Richard, il est amené à réfléchir sur les retournements de situation et le mensonge menant au pouvoir. Cette mise en scène démontre que bien des siècles après leur création, les pièces de Shakespeare sont toujours transposables même dans des mises en scène contemporaines et ont toujours un grand effet sur le public.

Marie Martine

Cette représentation, qui s’est déroulée le 14 janvier au théâtre de l’Odéon, mettait en scène Richard III – pièce écrite par Shakespeare en 1591. La compagnie de la “Piccola Familia”, conduite par la mise en scène de Thomas Jolly, revient en force avec le dernier opus de la tétralogie skakespearienne – elle « revient », car elle boucle avec Richard III sa quatrième et dernière mise en scène des pièces de Shakespeare.

Nous pouvons y voir, entre autres, Thomas Jolly dans le rôle de Richard, Damien Avine dans celui du duc de Clarence frère de Richard, Emeline Frémont pour la reine Elisabeth, Flora Diguet pour Lady Anne. C’est un mélange de tragédie et de burlesque qui nous est ici proposé, burlesque apporté au texte de Shakespeare par son adaptation par Thomas Jolly et Julie Lerat-Gersant.

Nous sommes donc plongés au cœur du XVème siècle, en 1471 à Londres, pour assister à la vie de la cour proche du roi d’Angleterre Edouard IV. Il y règne une certaine discorde, notamment due aux mésententes entre la famille de la reine et les deux frères du roi, Richard et Georges. Le roi est malade. C’est dans un climat tel, que Richard fomentera la déchéance d’Edouard et sa propre montée sur le trône d’Angleterre.

Cette pièce propose un intéressant mélange de styles. Car si la pièce semble être initialement tout à fait fidèle à celle de Shakespeare, elle s’en affranchit rapidement. En effet, peu après le début de la représentation, Richard « aperçoit » un projecteur de lumière – élément censé être extérieur à la pièce et participer à la scénographie – la pièce de Thomas Jolly rompant par cette mise en abyme avec une reprise à l’identique. Progressivement s’insinuent de plus en plus ces apports, pour finir sur une apothéose avant l’entracte : Richard scande « I’m a dog, I’m a toad, I’m a hedgehog », un homme au masque de sanglier apparaît et se déhanche au rythme endiablé d’une musique rock.
Par ailleurs, la scénographie, et plus particulièrement la lumière, donne beaucoup de profondeur au jeu des acteurs. La première scène présente Richard, sous les feux des projecteurs, sa soif de pouvoir mise en exergue par cette même lumière.

Saluons enfin le jeu d’acteur de Thomas Jolly, celui-ci incarnant un Richard très convaincant, aux jambes de longueurs véritablement inégales.

Malgré la formidable énergie des acteurs, l’entracte est la bienvenue après 2h30 de spectacle pour repartir et apprécier d’autant plus le règne de Richard – règne qui nous est donc présenté dans une seconde partie.

Raphaël Prunier

Après Henry VI, représentée en dix-huit heures de spectacle, le comédien et metteur en scène Thomas Jolly clôt avec Richard III la tétralogie shakespearienne sur la lutte centenaire entre les familles de York et de Lancastre pour la couronne d’Angleterre.

L’accession au trône du tyran Richard III, duc de Gloucester, par les meurtres de ses plus proches parents, suivie de sa une chute brutale, est dépeinte par Shakespeare comme le produit de la dégénérescence d’un royaume et de son gouvernement. Cette dégénérescence se traduit par une mise en scène sombre et distinguée, parfois proche du Richard III de Thomas Ostermeier, dans son recours au gore, au gothique ou au musiques actuelles.

Mais Thomas Jolly produit un théâtre plus populaire, rassemblant des inspirations diverses, empruntant, par exemple, autant aux jeux vidéos ou qu’au cinéma. En résulte une scénographie qui porte la pièce presque tout autant que la performance de Thomas Jolly: l’enchaînement fluide et rythmée des décors tant horizontaux que verticaux, le recours aux technologies actuelles de son et de lumière dans une esthétique mêlant punk, rave et gothique (rappelant des œuvres cinématographiques comme Matrix). Elle s’attache aussi à la vertu divertissante et cathartique du théâtre, brisant la frontière avec le public en le prenant habilement à parti jusqu’à l’associer complètement à l’intrigue dans une scène des plus rocambolesques, rapprochant le théâtre Shakespearien de l’Entertainment contemporain.

L’androgynie des personnages et de leurs costumes, particulièrement celui de Richard III, dont les déplacements et le rachitisme rappellent ceux d’un vautour, et dont la voix nasillarde, rythmée, éloquente et maléfique, charme, manipule ou ordonne, rendant honneur au thème de l’apparence développé ici par Shakespeare.

Mais cette ambitieuse mise en scène dévoile ses faiblesses dans les scènes les plus dépouillées, où se confrontent intimement les personnages. Non soutenues par les trouvailles précédemment décrites, elles mettent en relief le niveau inégal des acteurs ainsi qu’une certaine monotonie dans le jeu.

Valentin Bosle
Photo : Brigitte Enguerand