Retour à Reims / Didier Eribon – Thomas Ostermeier/ Théâtre de la Ville

La pièce, retranscription théâtrale de Retour à Reims, l’autobiographie de Didier Eribon, est née en Allemagne où elle avait fait un tabac. Son arrivée au théâtre de la ville de Paris constitue donc en quelque sorte un retour en France. Un retour attendu, dans un contexte social tendu qui donne à l’œuvre une résonance particulière : difficile de ne pas voir dans ce Retour à Reims des allusions directes ou indirectes aux mouvements contestataires qui secouent la France depuis de nombreuses semaines déjà.

La pièce se déroule en deux temps : dans un premier temps, nous suivons la trajectoire particulière de Didier Eribon, transfuge de classe qui s’est détourné de son milieu d’origine populaire pour épouser une carrière d’universitaire reconnu en France et à l’étranger. La seconde partie se présente comme une réflexion générale sur les rapports entre les classes populaires et le monde politique, entre espoirs et violences.

L’originalité de la pièce réside en particulier dans sa mise en scène : trois personnages occupent un studio de son dans lequel nous assistons à un film en train de se faire. Une actrice lit des passages choisis du texte d’Eribon, tandis que sur un vaste écran-géant, des images, souvent pertinemment choisies, viennent illustrer le propos. La réussite de la pièce tient en partie à cette idée de montage en cours qui permet la discussion du texte d’Eribon : l’actrice et le réalisateur échangent sur la meilleure manière de faire le film, montrant que chaque choix de passage et d’images est lourd de sens.

A ce fil rouge vient se greffer l’histoire du grand-père du propriétaire du studio, auteur par ailleurs d’une performance vocale remarquable, pour mettre en lumière le caractère universel d’une autobiographie à laquelle de nombreuses trajectoires individuelles peuvent se rattacher.

Si la mise en scène et l’idée d’ouverture vers d’autres parcours, analogues à celui de Didier Eribon, sont intéressantes, nous noterons tout de même un traitement parfois superficiel du texte d’Eribon qui empêche d’entrer véritablement dans le cœur de la pensée de l’auteur, et de pointer de manière plus directe et corrosive ses échos dans l’actualité. Malgré tout, la pièce constitue une bonne introduction à l’œuvre d’un auteur qui apporte un éclairage révélateur sur des mécanismes sociologiques structurants pour penser les phénomènes populistes modernes. Profitons donc d’une soirée parisienne pour retourner à Reims !

Arnaud De Bonnefoy

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C’est une surprenante mise en scène qui s’organise à l’Espace Pierre Cardin au Théâtre de la Ville. Face à une salle pleine à craquer, une femme, Catherine, l’actrice, déclame le texte extrait de l’œuvre autobiographique éponyme de Didier Eribon. Au second plan, le réalisateur du documentaire et l’ingénieur du son écoutent, emportés par la tirade virevoltée.

Le sujet discuté est lourd, important. L’histoire d’un retour à la maison pas comme les autres. Celui d’un homosexuel parisien chez ses parents issus de la classe ouvrière. Alors qu’on s’attend à ce que ces deux mondes s’entrechoquent et se pulvérisent tant ils sont incompatibles, une forme d’affection commune est distillée tout au long du récit.

On apprend beaucoup sur la tolérance et l’acceptation de soi dans Retour à Reims, et le regard proposé sur l’autre est bienveillant. Le poids du passé, indéniable, et la reconnaissance d’où l’on vient marque le spectacle d’une morale passionnante, qui invite à la réflexion.

Historiquement, Retour à Reims offre une vision passionnante de la gauche ouvrière en France et du revirement des classes populaires vers l’extrême-droite. Le propos est personnel et subjectif mais l’histoire est globale. C’est l’histoire générale d’une classe sociale moquée et risée, composée de laissés pour compte, qui ne parvient pas à se retrouver dans la politique française. La pièce prend son envol quand elle touche l’actuel : en citant les gilets jaunes et en décortiquant leur mouvement, le metteur en scène se permet une aparté judicieuse, qui donne à revoir ses convictions.

Retour à Reims est touchant, saisissant, inédit. Finement menée et jouée, la pièce est certes anecdotique mais s’exprime dans une pensée de gauche plus large. Elle veut réinventer une France plus belle, plus libre, où les idéaux républicains coïncident avec ceux de sa population. Elle réunit autour d’une même idée d’amour de soi et de l’autre, et, en cela, exalte l’humanité de son spectateur.

Elisa Guidetti

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Retour à Reims, mis en scène au Théâtre de la Ville de Paris, nous présente l’œuvre éponyme de Didier Eribon, dans laquelle le sociologue livre un récit partiel de sa vie et s’attache à l’analyser, abordant divers thèmes : son ascension sociale et la honte qui y est liée, ainsi que la disparition de la gauche et la montée des populismes, en particulier dans le milieu ouvrier dont il est issu.

Comment mettre en scène un tel texte, qui oscille entre éléments autobiographiques et analyse sociologique ? Thomas Ostermeier a opté pour un dispositif particulier : dès notre entrée dans la salle, la scène et ses comédiens sont déjà en place, et nous nous retrouvons dans un studio d’enregistrement radio qui semble sorti du siècle passé. Une actrice, interprétée par Irène Jacob, prête son envoutante voix à la lecture de passages du livre Retour à Reims, afin de finaliser la réalisation d’un documentaire.

Pendant une première partie du spectacle, on découvre donc le travail du documentariste : les images du film en préparation, étant projetées au-dessus de la scène plongée dans le noir, mettent en valeur le texte de l’œuvre littéraire. Elles suivent dans un premier temps Didier Eribon que l’on voit effectivement retourner à Reims, lieu où il a grandi, et analyser son parcours personnel. Se transformant avec le texte dont la thématique change, les images font ensuite un résumé de l’histoire de la gauche depuis le siècle dernier et jusqu’au mouvement des gilets jaunes. Faisant suite à ces lectures, on assiste à une discussion entre la comédienne et le réalisateur sur le choix des images à associer au texte. On constate alors les difficultés du travail de documentariste, notamment au sujet du choix de l’illustration par l’image, qui bien sûr, a une influence considérable sur l’interprétation que le public se fait de l’œuvre.

Même si les questions soulevées pendant cet échange restent classiques, elles sont un moyen efficace d’aider le public à la digestion de l’œuvre de Didier Eribon. Un seul passage dénote, à mon gout, de l’impression générale plutôt positive que j’ai de la pièce : il s’agit de celui où l’ingénieur du son du studio s’approprie le texte lu précédemment en interprétant quelques une de ses chansons de rap. Le metteur en scène cherche peut-être par-là à toucher un autre public que celui habitué aux grandes salles de théâtre parisiennes, et dont parle pourtant le texte. Mais cela semble un peu tiré par les cheveux et maladroit.

Malgré ce dernier point, on se trouve face à une mise en abîme efficace, propice à l’interprétation du texte de sociologie. Celle-ci ne s’empêche pas pour autant d’être ponctuée de clins d’œil au réel (« nous ne sommes pas au théâtre ! »), le metteur en scène n’hésitant pas à briser le quatrième mur. Le texte de Didier Eribon résonne alors grâce à une très belle interprétation de la comédienne, pour tenter de nous parler à tou·te·s : jeunes, moins jeunes, issus de milieux différents et aux parcours différents.

Camille Lichère

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Dans son adaptation du texte de Didier Eribon, Thomas Ostermeyer nous plonge dans un décor recherché, même si relativement simple : l’intérieur d’un studio d’enregistrement, quelque part en banlieue parisienne. Sur scène, on aura, tout au long de la pièce, seulement trois personnages avec, la plupart du temps, Irène Jacob qui déclamera des extraits du texte de Didier Eribon avec derrière elle un grand écran sur lequel défilent des images – format documentaire – qui viennent illustrer les mots prononcés par l’actrice.

A travers sa mise en scène, la superposition d’images, pour certaines actuelles – Ostermeyer a intégré des extraits filmés lors des manifestations des gilets jaunes –, ainsi qu’à travers les commentaires, les dialogues entre les personnages, Ostermeyer a pour but de faire de sa pièce une pièce politique, une pièce qui dénonce la montée du populisme dans de nombreux pays d’Europe ainsi que la désintégration de la gauche, mais aussi une pièce qui met l’accent sur la différence sociologique entre Paris, et pourrait-on dire, le reste de la France. Ces choses, Didier Eribon les dénonçait déjà il y dix ans, ce sont ses mots, c’est son texte, mais grâce à sa mise en scène, Thomas Ostermeyer les remet à l’ordre du jour, les rend visibles et prouve leur actualité.

Effectivement, cette pièce était émouvante, voire bouleversante de par sa véracité, la voix d’Irène Jacob nous prenait et l’on pouvait difficilement détacher les yeux des images qui défilaient devant nous. Toutefois, ce qui m’a dérangée, c’est que cette pièce met l’accent sur la différence entre Paris et le reste de la France, sur la montée de l’extrême-droite dans ce « reste de la France », ainsi que sur le manque de démocratisation culturelle, mais elle est montrée dans un théâtre, à Paris, dont les prix ne sont pas des plus abordables et elle est, et sera donc probablement vue par une poignée de gens qui sont déjà au courant, qui sont peut-être concernés par la chute de la gauche, mais qui dénoncent déjà la montée du populisme et qui sont que peu concernés par le manque d’accès à la culture.

J’ai donc trouvé cette pièce très forte, car même si le message est connu, je ne l’avais jamais vu mis en avant sur une scène de théâtre, mais je trouve qu’il serait intéressant de la rendre accessible à un plus grand nombre.

Thelma Dassesse

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Photographie : Mathilda Olmi