Répétitions

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Pascal Rambert, directeur du théâtre de Gennevilliers, reçoit avec son nouveau spectacle, Répétition, la médaille de bronze 2015 du prix Emile Augier, prix de littérature et philosophie décerné par l’Académie française. Quatre acteurs, Denis, metteur en scène, Stanislas, écrivain, Emmanuelle et Audrey, comédiennes, se retrouvent pour répéter dans une salle de sport. Dans l’exercice de création, la tension monte et les rancœurs se dévoilent.

La scène se déroule sur un terrain de gymnastique, donc, terrain où tout s’essaye, terrain de l’exercice et de l’effort. Pourtant, on assiste moins à une phase de création qu’à la confrontation, subordonnée à l’effort artistique, des acteurs. Emmanuelle a couché avec Denis, et Audrey ne peut supporter cette ambiguïté naissante qui à ses yeux influent sur le travail. Elle impulse la machine infernale de haine et d’amour, et exécute la première partie d’une partition à quatre voix dans laquelle chacun, à tour de rôle, dans un monologue personnel, s’exprime. Les angoisses intérieures, les conflits sous-jacents se dévoilent peu à peu et se concrétisent sur scène, avec humour et éloquence, afin d’entrainer le spectateur doucement dans le tourbillon psychologique, voire philosophique qui anime les relations de ces créateurs. La tension se matérialise autour d’un spectacle fait et se faisant, illustrant tout ce que la création et l’art réveillent chez l’individu, confronté aux autres : des souvenirs, des remords, des animosités mais aussi de l’amitié, de l’amour, de l’envie.

La référence au sport, marqué par un panier de basket, rappelle ici explicitement le jeu d’une joute verbale qui se crée entre les quatre acteurs. Le texte ici, est remis à l’honneur avec une parole forte, une parole qui « serait donc cet objet que l’on prend dans la main », et qu’il faut s’envoyer jusqu’à que l’un d’eux vise suffisamment juste et marque le point. L’apparition régulière d’une gymnaste, illustre parallèlement l’idée d’un effort collectif de création, et renforce donc également une comparaison de l’effort entre le théâtre et le sport mais réhabilite également l’esthétisme au sein ce spectacle, comme l’allégorie de la synthèse de ces quatre monologues dont, dans leurs efforts de diffamations, s’extrait une beauté poétique particulière. Un théâtre, qui à une résonnance avec le théâtre de Tchekhov, dans son souci « d’illusion de vérité complète » par le pouvoir des mots jetés en l’air. On est dans du vrai. Ce temps de la vérité, c’est le temps du théâtre. C’est là que se trouve la force de Répétition de Pascal Rambert : soit la vérité qu’elle produit dans une mise en abime efficace et qui rend compte des rapports humains dans leur plus profonde véracité. Ce théâtre, dans le même temps que nous le recevons, semble alors autant opérer sur nous, spectateurs, que sur les acteurs eux-mêmes. Et cette performance, nous ne la répéterons jamais assez.

Clotilde Parlos

La représentation Répétition, a eu lieu le 19 novembre 2015 salle Jean Vilar du théâtre du Chaillot, et dure 2h15. C’est une pièce de théâtre écrite par Pascal Lambert, créée en 2014. Plus que l’auteur, il en est aussi le metteur en scène et le chorégraphe. Il s’agit d’une pièce contemporaine, aux aspirations philosophiques et littéraires. C’est dans cet univers qu’Emmanuelle Béart, Audrey Bonnet, Stanislas Nordey et Denis Polalydès tentent d’exprimer les angoisses singulières et humaines qui les aspirent.

Tout d’abord, ces quatre personnages sont liés dans la pièce par le théâtre. L’un est écrivain, l’autre metteur en scène, les deux femmes sont des actrices. Ils sont aussi deux couples : Audrey est avec Denis, Emmanuelle, avec Stanislas. Il s’agit en fait d’amours croisés, puisque le début de la pièce commence par le fait qu’Audrey dit avoir aperçu Denis et Emmanuelle se regarder de manière passionnelle. De plus, on apprend à la fin du spectacle, que quelque chose se passe entre Audrey et Stanislas, quelque chose de tacite, silencieux. Il s’agit de plus d’une amitié entre Denis et « Stan ». Les quatre acteurs vont ainsi tour à tour prendre la parole. Au cours de ces longs monologues qui ne cessent de s’interrompre et de se répondre, les personnages font allusion à une histoire mais aussi à un voyage. Il s’agira alors pour chacun d’eux, de faire entendre une voix, un corps, d’exprimer la détresse du langage, l’incohérence du théâtre, la puissance du désir, l’insensible attachement à la vie.

La mise en scène est unie, presque plastique : un terrain de basket comme décor, dont on ne comprend pas nécessairement le lien avec la pièce. Peut-être s’agit-il d’insister sur le jeu de langage : on se passe la parole comme on se passerait le ballon. Les mots parfois libérateurs, parfois douloureux ne sont pas tous aussi réguliers. On observe une évolution temporelle : l’un après l’autre, ils parlent seuls. Ils ne se répondent jamais directement mais agissent comme si ils attendaient leur temps de parole. Chacun leur tour, dans un élan brusque, acceptent que le spectateur accède à leur intériorité. Les personnages semblent s’exprimer en temps réel même si ils font souvent référence à des expériences passées ensemble. On est directement introduit dans un groupe où tout est déjà formé mais semble s’effriter. Finalement, le spectateur paraît être le prétexte pour une nouvelle réunion entre le groupe. Les acteurs portent des habits de la vie courante. Ils ne semblent pas porter de costumes. Parfois, ils s’échangent leurs habits, en ajoutent, en enlèvent. Chaque personnage semble vouloir se faire entendre en tant qu’être singulier mais profondément lié aux autres. Il veut exprimer sa particularité dont il déplore la dépendance au groupe. C’est ainsi que tous, manifestent par leur voix troublée, cassée, criarde, arrogante, mais parfaitement juste, une détresse singulière. Les acteurs, tout au long de la pièce bougent sans but précis, ils occupent l’espace, dansent, s’arrêtent, tentent de se confondre avec lui.

Malgré que la salle se soit peu à peu vidée, la pièce est d’une émouvante crédulité. Peut-être qu’elle fatigue, qu’elle épuise car pose des questions qui nous tiraillent. Mais derrière ces mouvements saccadés, ces paroles brisées, se révèle une vulnérable sensibilité des personnages qui tentent de donner forme, de structurer, d’user par les mots, de concrétiser par les corps, des attaches, des amours, des douleurs, des jouissances.

Kenza Douarche

Ce 19 novembre, le majestueux théâtre national de Chaillot ouvre ses portes à une Répétition, la dernière pièce de Pascal Rambert, récompensée de la médaille de bronze 2015 du Prix Emile Augier (attribué par l’Académie française). Cette représentation met en scène un quatuor, où les personnages portent les prénoms des acteurs: Audrey (Bonnet), Emmanuelle (Béart), l’écrivain Denis (Podalydès) et Stanislas (Nordey). Chacun leur tour, les acteurs vont déclamer de longues tirades, philosophant sur l’amour, la mort, la vie, le langage, le sexe…
Des comédiens modernes, habillés de jean, de sweat à capuche ou de polo dans un décor contemporain: celui d’un gymnase avec son panier de basket. Où est la balle ? Où est le jeu ? Ici, devant nos yeux. Nous assistons à un jeu d’acteurs armés de leurs mots, qu’ils font rebondir et se lancent en pleine face.

Sous des projecteurs changeant, jouant avec les ombres (une grille passe parfois au-dessus des têtes, symbolisant probablement la prison, l’enfermement) et les lumières (blanches, façon néon, ou orangées), la scène débute laborieusement.

En effet, Audrey commence son monologue dans des cris, des trépignements et des chuchotements. Son discours, parfois inaudible, est difficile à saisir. Que dit-elle ? Quel est le message ? Une chose est sûre: elle est jalouse de la relation entre Denis et Emmanuelle. Elle remet en cause la longue amitié qu’ils ont. Et c’est à peu près tout ce que l’on comprend en plus de trente minutes de déblatération. Sourire aux lèvres, je pense aux monologues de l’ivrogne en bas de chez moi.

C’est au tour d’Emmanuelle. Celle-ci n’a pas peur d’employer des mots crus, de parler de sexe, de faire surgir dans “l’imaginaire collectif” des choses qui ne devrait pas être là. Se joue-t-elle du langage ? Peut-être aussi de son public. Celui-ci le comprend et un bon quart quitte la salle. L’actrice continue à parler, à parler, encore et encore, et on ne saisit qu’une infime partie d’un déversement de sentiments et de rancœurs.

Mais lorsque Denis ouvre la bouche, la torpeur générale s’estompe. Des rires se font entendre et des hochements de tête se réveillent dans la salle. Il faut dire que devant une telle prestance scénique, on ne peut pas rester de marbre. Comme il le dira, il parle peu, mais il parle bien. Le temps semble moins long quand il joue, et on se laisse (enfin) prendre au jeu.
Stanley sera moins éloquent, mais plus intéressant. Dans le méli-mélo des mots et dans la pesanteur de l’ambiance, il sortira des phrases poétiques, contrebalancées par sa peur de la mort et de la dislocation de leur “structure” d’amitié.

Nous assistons donc à une répétition, à la fois celle d’un jeu théâtral où les acteurs répètent un spectacle; mais aussi d’un groupe d’amis qui implose devant nos yeux, insistant bien sur le fait que demain, tout redeviendra pareil et qu’il faudra tout recommencer. C’est un point de vu extrêmement noir sur la vie que Pascal Rambert lance.

Est-ce un appel à l’aide ? Peut-être bien, et on le remarque surtout quand Stan cri de tous ses poumons “Jeunes gens, réveillez-vous”. La lumière vacille, une gymnaste clos le spectacle avec quelques pirouettes et un ruban qu’elle lance en l’air. Les spectateurs restent mitigés: quelques uns se lèvent, applaudissant à bout de bras; d’autres, figés gardent un regard sceptique, interrogateur.

Certes, ce spectacle était une réelle prestation, mais celle-ci est malheureusement trop intellectuelle et non accessible à tout le monde. Un grand dommage…
Donc bon, si l’on veut se détendre et se distraire après une dure journée de travail, ce n’est pas gagné !

Élodie de Freitas

Après l’immense succès de Clôture de l’amour de 2011 avec Audrey Bonnet et Stanislas Nordey, l’auteur et metteur en scène Pascal Rambert les présentent de nouveau dans Répétition. Cette fois-ci cependant en compagnie de deux autres starlettes de théâtre : Emmanuelle Béart et Denis Podalydès, sociétaire de la Comédie-Française. Créée en 2014 dans le cadre du Festival d’Automne à Paris, la pièce reçoit le Prix 2015 de littérature et de philosophie, Prix Émile Augier, de l’Académie française.

Dans Répétition, nous suivons quatre collègues de travail qui portent les prénoms de leurs acteurs : les deux actrices Audrey et Emmanuelle, l’auteur Denis et le metteur en scène Stanislas. Ils se sont réunis dans un gymnase spartiate pour préparer leur prochain spectacle à partir d’un texte sur Staline, écrite par Denis.

Pendant deux heures et demie, un échange de coups verbaux se produit sur scène pour régler leurs comptes. Tour à tour, chacun s’exprime en admirant et accusant l’un ou l’autre sous forme de monologues à l’infini. Même s’ils crient la plupart du temps, il y’en a peu des phrases qui frappent. Après plus d’une heure de spectacle Denis résume les paroles d’Audrey et Emmanuelle : « Vous avez beaucoup parlé, mais vous n’avez rien dit ». Eh bien ! Voilà, l’impression du spectateur !

Il se trouve qu’ils sont tous des amoureux plus ou moins déçus. Ils s’attaquent sous prétexte de poser des questions essentielles sur la vie, l’amitié ou l’amour – comme de coutume de théâtre contemporain sans omettre la sexualité et le corps féminin, mais de façon peu convaincante. Même si les personnages s’adressent la parole, aucune interaction n’est tolérée. Leurs énoncés sont séparés en monologues distraits et la mise en scène figée, rarement interrompue des changements de place bien calculés, crée une atmosphère distante et tendue. De cette manière, les comédiens exceptionnels sont apparemment empêchés de montrer leur talent d’acteurs.

Pendant le spectacle, un vrai jeu de théâtre ne se produit pas sur scène entre Audrey, Emmanuelle, Denis et Stanislas. C’est plutôt un jeu avec le spectateur, semble-t-il. Allocutions et appels permanents par les personnages nommés d’après leurs acteurs détruisent comme la scène minimaliste toute illusion de théâtre. À ce point-là, Répétition devient finalement intéressant. À la fin, on est tenté de se mettre debout quand Stanislas est en train de répéter pour l’énième fois « Relevez-vous ! ». Mais pour quoi faire ? Les phrases restent trop insignifiantes pour en donner une réponse.

Enfin, il se pose la question, si c’était la mise en scène, la scénographie ou bien la dramaturgie contemporaine qui a provoqué la sortie de plusieurs personnes au milieu du spectacle ou si c’était l’expression de la déception totale face aux fortes attentes au sein du public après Clôture de l’amour.

À chacun de faire sa propre opinion sur la question… Le spectacle est présenté du 18 au 27 novembre 2015 au Théâtre national de Chaillot.

Frederike Kuhn

Quels liens y a-t-il entre le théâtre et la vie ? C’est une question qui se dégage de la pièce Répétition, une création de Pascal Rambert, interprétée par Emmanuelle Béart, Audrey Bonnet, Stanislas Nordey, Denys Podalydès et Claire Zeller, et qui est jouée au théâtre de Chaillot du 18 au 27 novembre.

C’est que nous sommes face à une mise en abîme qui s’assume : les 4 comédiens incarnent les membres d’une compagnie, des amis qui montent ensemble des spectacles depuis vingt ans. Il y a Audrey, Emmanuel, Denis l’écrivain et Stan le metteur en scène. Mais cette compagnie explose devant nos yeux, car Audrey ouvre la pièce par un monologue aux airs de rugissement : elle « quitte la structure », à cause d’un « acte ». L’acte, c’est le regard que Denis a adressé à Emmanuelle, mariée à Stan, et qui a révélé la liaison qui les unit.

A l’imprécation d’Audrey, Emmanuelle répond par un discours simple, passionné (et cru au point que des spectateurs en ont quitté la salle !) sur l’amour et le désir, et à leurs paroles se mêlent les souvenirs fragmentés d’un voyage à quatre en Russie, et des extraits de la pièce qu’ils étaient en train de monter et qui fait écho, comme on le comprend peu à peu, à leur propre situation.

La complexité des rapports entre ces 4 personnes, qui se dévoilent peu à peu, avec la violence d’un aveu soudain et le tragique des malentendus, a de quoi séduire malgré cette répartition étrange de la parole en quatre longs monologues, chacun des acteurs parlant l’un après l’autre.

Mais voilà, l’ennui pointe. La pièce pêche sans doute par excès d’ambition : les discours quittent rapidement le scénario qui se bâtit pour former des propos généraux sur l’existence humaine et le langage. Si certains peuvent retenir l’attention (des réflexions sur l’égoïsme de l’artiste, une réflexion sur l’expressivité des mains…), d’autres (notamment ceux liés au langage) laissent au mieux une impression d’intellectualisme, au pire la sensation d’être des questions jetées en l’air, presque des lieux communs qu’on pourrait trouver dans la dissertation de philosophie du bachelier moyen. A la fin, la pièce prend le ton d’un manifeste, avec cette sentence finale « réveillez-vous ! », et des apostrophes véhémentes aux spectateurs, appelés « enfants ». S’agit-il de choquer pour faire réagir ? Malheureusement, la lassitude prédomine.

C’est dommage, car les quatre comédiens ont une élocution parfaite et une voix merveilleuse. Il aurait été agréable de les écouter si leurs propos n’avaient été si vides. A-t-on alors vu une pièce sur la vacuité de l’existence ? Ou bien une tentative presque politique pour appeler à un sursaut collectif ? On ne sait pas trop, mais on aurait aimé, peut-être, assister à la fiction qui s’est avérée n’être qu’un prétexte, vraiment voir l’histoire de ce qu’on croyait être des personnages mais qui n’ont été que les porte-paroles d’un didactisme pesant. Ils existent, ces moments qui renvoient à la fiction, ils sont même touchants par leur aptitude à évoquer sans insister, comme, par exemple, cette contradiction des personnages sur la couleur de la voiture qu’ils avaient en Russie. Si ce sont nos moments préférés, peut-être ne sommes-nous simplement pas fait pour le théâtre de Pascal Rambert qui affirme explicitement, dans une interview, que son but n’est pas de faire des histoires ou d’écrire pour des personnages, mais de proposer des voix. Reste à voir si on a envie d’écouter ce qu’elles disent…

Mathilde Bernardot

Répétition, la dernière pièce de Pascal Rambert, emmène le spectateur sur une scène de théâtre, pour suivre le quotidien d’un groupe de quatre vieux amis qui avaient fait leur idéal de la scène. Sur fond de disputes et de règlements de compte, ils liquident tout ce à quoi ils ne veulent plus croire.

La scéno : Une salle de gymnastique bordée de part et d’autre de deux panneaux blancs, un panier de basketball auquel manque le filet. C’est tout, mais il vous faut imaginer au centre une table et quatre chaises – décor de mots. Quatre personnages occupent l’espace ainsi défini : deux actrices, Audrey et Emmanuelle ; un écrivain, Denis ; le metteur en scène du groupe, Stan. Interprétés par Audrey Bonnet, Emmanuelle Béart, Denis Podalydès, Stanislas Nordey, ces derniers montrent, tout au long du spectacle, la capacité des mots et des corps à construire des fictions. Dans Répétition, c’est l’instant où l’artiste doute, perd pied et confiance en le sens de son entreprise, et fait ainsi imploser le groupe qui est saisi. En pleine répétition, Audrey choisit de partir, mais avant, elle doit « tout dire » : le malheur de vivre au milieu de gens qui baissent les yeux, de voir la beauté et de ne savoir qu’en faire, la « génération de dislocation » qu’ils représentent à eux quatre.

Sur un fond de musique minimaliste, Emmanuelle, Denis et Stan, prennent ensuite la parole, l’un après l’autre ; pendant ce temps les autres se déplacent lentement et silencieusement, rivent leurs yeux au sol, puis quand ils ont parlé, se couchent « comme des chiens ». Dans Répétition, les personnages nous disent leur rapport au monde, à la scène, à l’écriture. Un rapport au langage différent et ambivalent pour chacun : corporel, physique pour Emmanuelle ; une forme d’exorcisme, de procuration, pour Denis, d’engagement politique pour Stan. Mais ils n’ont rien compris, comme le leur rappelle ce dernier à la manière d’un messager antique.

Mais à l’achèvement du spectacle, nos questions fusent devant ces idéaux brisés, et rejoignent celles que se posaient les personnages. Qu’est-ce que la parole : la structure, la valse des corps, la mise en forme de l’effroi devant la nuit, le « moment du sens » ? L’eau, la source, la sève, le corps ? La réalité, l’illusion, la fiction, le théâtre ? Les catégories ont été brouillées, les plans se sont mêlés dans un écoulement continu, nous laissant pantois plus que perplexes.

Samuel Lepoil

Demi-terrain de basketball. Panier sans filet, mur bleu, deux mobiles grilles-néons au-dessus des quatre personnages sur scène.

Emmanuelle Beart, Denis Podalydès, Audrey Bonnet et Stanislas Nordley prêtent leurs prénoms aux personnages de la pièce. Ils parlent en tant qu’acteur, ils parlent comme des personnes, se sont des comédiens. Le spectateur sait qu’il est au théâtre, on lui répète.

Audrey ouvre la parole, et le flot est violent. Elle a vu le regard de Denis à Emmanuelle, elle a compris la passion, elle comprend la trahison. Les personnages, comme en cage, se meuvent sur scène sans but, laissant simplement leurs pas être guidés par les émotions. Audrey tombe, elle s’est vidée de ses mots, de sa colère, de sa tristesse, du désespoir de vivre.

Emmanuelle lui répond. Emmanuelle avoue aimer deux hommes : Stan et Denis. Elle condamne la moralité d’Audrey et revendique la chair, du désir corporel et sexuel. Guerre entre femmes, guerre d’émancipation des mœurs, c’est une guerre de points de vue, de prise de position sur la passion et pourtant aucune n’a raison.

Lorsque Denis prend la parole, il ne parle pas de ces deux femmes qui se sont déchirées pour lui. En tant qu’auteur, il se définit comme tueur. Il absorbe les mots puis les couche pour pénétrer les gens, tuer. Il s’adresse à Stan : son amour-amitié pour lui, son désir qui l’a obsédé toute sa vie, surpasser Stan, être son ami pour le pénétrer par ses mots.

D’où naît la passion ? Pour Emmanuel, c’est dans les mains, pour Denis, c’est dans le livre que l’autre est en train de lire. Pour Denis, les mots doivent pénétrer les êtres. Les mots ne sont pas bons, ils ne sont pas bienveillants, ils cherchent simplement la possession de l’être, la destruction. L’auteur tue par ces mots.
C’est autour de cette idée de paroles, de rêves et des relations humaines toujours trop complexes pour être clairement exprimées que les quatre personnages se font face, s’écoutent, et occupent l’espace.

En quoi croyons-nous? Qu’allons-nous faire? Que laisse-t-on à nos enfants? Sommes-nous des génies ou des parasites?
Le travail commun des quatre personnages, vingt ans de collaborations passé, parasite le discours au présent. Les personnages de Diane, Stanley et Iris parlent à travers les comédiens. Le souvenir d’un voyage sur les traces de Staline refait surface, souvenir d’un voyage où ils étaient heureux, mais où le bonheur était déjà prêt à se détériorer. Rien ne dure.

Les quatre comédiens sont comme quatre planètes, quatre aimants qui se repoussent et s’attirent sans cesse. Les relations sont complexes, “cycliques” dit Stan. L’amour est un cycle : Audrey aime Denis, Denis aime Emmanuelle, Emmanuelle aime Denis et Stan, Stan aime Audrey. L’amour a plusieurs formes, il s’incarne dans plusieurs corps. L’amour se passe de morale, de preuve, de chair, de mot.
La vie est une danse, la vie est une ronde. Après s’être vidés de leur flux, des mots qui encombraient l’être et sa relation au monde, tout reste à dire mais il est temps de se taire. Après la lourdeur des mots, des mots qui pèsent, on laisse place à la gymnaste, celle qui ramènera de la beauté et de la grâce là où les mots étaient des couteaux plantés en plein cœur. Les comédiens l’annoncent, il faut que la gymnaste vienne, pour que le spectateur souffle, pour la minute de beauté silencieuse.

Suzon Léger
Photo : Marc Domage