Quartiers libres

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Il n’est tout simplement pas possible de réaliser une critique classique de la création originale qu’est Quartiers Libres, car ce que nous propose et présente Nadia Beugre est tout sauf classique.

Dans le 20ème arrondissement, un petit théâtre de l’avenue Gambetta, Le Tarmac, invite une cinquantaine de passagers curieux à s’envoler vers un curieux univers. Le cockpit, la scène, accueille tous les passagers qui sont invités à s’assoir n’importe où, sur une des deux estrades ou directement sur le sol. Le décor est minimaliste et imposant à la fois, constitué uniquement d’un grand rideau de bouteilles de plastique vides et d’une sorte d’énorme fleur également composée de bouteilles. Surgit alors dans les gradins, comme l’ultime spectatrice, la capitaine à bord, Nadia Beugre, une belle femme noire aux cheveux tressés et parée d’une robe de sequins argentés très osée. Autour de son cou, un collier fait du câble du micro dans lequel elle chante, murmure, scande un chant ethnique, faisant danser son corps comme un pantin désarticulé. La musique la rejoint, sans harmonie, et Nadia parvient finalement sur une des estrades. Après un fou rire, décontenançant encore un peu plus les spectateurs, l’artiste entame un striptease, révélant un corps « vrai », marqué par la vie.

L’incrédulité atteint son paroxysme quand ce corps entre dans une sorte de transe, et que l’artiste commence à enrouler tout le câble autour d’elle, s’emprisonnant inévitablement. Et là je perçois pour la première fois du spectacle le message qui semble nous être transmis, car sous nos yeux Nadia se met à errer, recourbée sur elle-même, misérable, pleine de sueur et de bave, suppliant chaque spectateur de l’aider. Ayant peur d’entraver le spectacle, ou étant simplement dégouté, chacun se recule instinctivement, l’ignore royalement… Jusqu’à ce qu’elle m’atteigne, moi, et que je commence à démêler le câble, lentement, doucement, comme on s’occuperait d’un nourrisson de peur de le briser. Le « merci » final de délivrance me signifie que c’était ce que l’artiste attendait, que quelqu’un entende, et surtout écoute le « à l’aide » de celui qui souffre. Puis la musique reprend, et le spectacle prend encore un autre tournant lorsque Nadia prend des poses de mannequin au cours d’une danse dynamique et provocante.

Enfin, l’ultime partie, comme un ultime tableau, utilise les fameuses bouteilles que nous avions presque oubliées : Nadia, avec l’aide de quelques spectateurs contraints, se jette littéralement dans la cascade de bouteilles, créant une explosion visuelle et sonore. Puis, surprise. Nadia engouffre un énorme sac poubelle dans sa bouche, presque jusqu’à l’étouffement, et le visage de chaque spectateur se crispe, se tord. Elle le garde toujours en enfilant ce qui semblait être une fleur-bouteille, mais qui est en fait une robe-bouteille, qui se révèle être une énième forme d’emprisonnement, car elle ne cherche qu’à s’en libérer, en dansant, se débattant, jusqu’à une violente chute sur le dos, presque finale, qui arrache des cris de surprise à beaucoup de spectateurs. Mais Nadia se relève, se retrouve de nouveau en lingerie et danse une ultime fois avec les spectateurs, avant un salut et une disparition toute aussi rapides que l’apparition, une heure plus tôt. C’est donc dans un flou opaque mais lumineux que l’on ressort de ce spectacle, sans bien comprendre ce à quoi l’on vient d’assister. Même si l’on pense avoir capté quelques messages que Nadia voulait nous transmettre, c’est surtout un sentiment d’incompréhension qui demeure, après avoir visité l’univers fantasque, ethnique et sensuel de la finalement libérée Nadia Beugre.

Sarah Woodrow Picot
Photo : Le Tarmac
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