Poussière

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«Poussière». Le titre de la pièce de Lars Norén est évocateur. Il fera frétiller, à coup sûr, le nihiliste, ou l’exégète, qui sommeille en chacun de nous. Pourtant, on ne trouvera pas ici de grandiloquence. Pas de naufrage sublime, sous les notes d’un orchestre jouant jusqu’au bout. Ici, il est question d’ombres tremblotantes et de vies anonymes, des méduses que le mouvement des vagues a conduit à s’échouer sans panache.

On assiste au dessèchement final, à la vivisection par le temps de ces créatures flasques. Et on peut compter sur la crudité minutieuse du texte et le talent des artistes de la Comédie-Française pour faire exhaler aux petites infirmités, dépravations et démissions quotidiennes, tous leurs remugles.

Pas de ruines d’une grandeur passée, pas de regret d’un âge d’or révolu pour les personnages, affublés de lettres en guise de noms. Certains ont lutté, d’autres ont subi. D’autres encore, ont passé leur vie à hausser les épaules. Mais à la fin la conclusion est la même pour tous : A quoi bon ? La prestation des acteurs et d’autant plus impressionnante, qu’ils s’effacent et supportent le poids des ans et des maladies de leurs personnages.

J’ai assisté à la représentation un lundi. Cela a son importance, puisque ce jour-là les places sont gratuites pour la frange de la population qui n’a pas encore connu son 28ème hiver ! Face à un auditoire pétillant et fringuant, la pièce prenait une valeur prédicative, celle d’un “memento mori” ; «Vous êtes ce que nous fûmes, vous serez ce que nous sommes». Cependant, on est loin de la métaphysique viscérale d’un Ionesco dans Le roi se meurt. Les vieux qui parlent sur scène sont nos vieux -ou pire- nous vieux. L’insouciance, la propension de l’époque au cynisme, nous dispensent heureusement d’être trop lucide ; mais Lars Norén vise juste. Il pose un diagnostic, un constat clinique douloureusement irréfragable.

Dans cette pièce, « salle d’attente de la mort », il y a même des horaires de visites à respecter. Le dramaturge ayant exigé que les retardataires ne puissent rentrés que dix minutes après le début du spectacle. Cet aspect « bayreuthien » est sans doute excessif. Poussière n’est pas une communion. Les personnages sont précisément «trop humains» pour qu’on les comprenne. Ils dégoutent parce que l’on sait que finir loqueteux, cacochyme et grotesque, c’est déjà le signe d’une vie dûment vécue. D’autres n’ont pas cette chance. Fugace, on voit sur scène une forme juvénile, pelotonné, qui rappelle -assez maladroitement- l’image du jeune Aylan, complaisamment immortalisé par la presse. Ou bien, le personnage handicapé mental de «Marilyn»(interprété par Françoise Gillard) que tout le monde dans la pièce, par un euphémisme patelin, se refuse à qualifier “d’attardé”.

«Poussière» ne sent pas la naphtaline, mais fleure l’ammoniaque. Le «complexe hôtelier» où se réunissent les protagonistes ressemble à une morgue. Une friche désolée qui évoque lointainement «La Zone» de Stalker. En matière de mise en scène, excessivement sobre au demeurant, il y a un curieux parallèle entre les vivants qui se meurent, et les morts qui vivotent dans un purgatoire nébuleux, à l’arrière de la scène. Pas encore totalement oubliés, ils évoluent dans ces limbes, interagissent. Est-ce une façon de montrer le lien faséyant entre les fraîchement enterrés et les vifs ? Cette mémoire qui continue à faire avancer la poussière ?

Le rapport à la vieillesse et la mort est éminemment intime, et souffre de biais, comme celui de la jeunesse. Cela fait poser la question : A qui s’adresse Poussière ? «Mes pièces sur les personnes âgées sont nées parce que moi-même je vieillis» écrit Lars Norén, né en 1944. C’est donc dans l’expérience plus encore que dans le génie, qu’il faut chercher le principe de Poussière, c’est ce qui lui donne son humanité et finalement la rend universelle.

Aleksandre Prosperini
Photographie : Brigitte Enguerand