Polyeucte

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Polyeucte, tragédie classique de 1641 du dramaturge français Pierre Corneille, n’a rien perdu de son éclat ni de son actualité. L’histoire du héros éponyme, en proie à un dilemme (le fameux choix cornélien), retrace ses tergiversations : l’amour qu’il porte à son épouse Pauline constitue une entrave à l’amour qu’il voue à Dieu. Car Polyeucte, seigneur d’Arménie, vient de se convertir au christianisme sur les pressantes instances de Néarque, son ami ; mais sa femme Pauline est romaine et idolâtre les dieux du polythéisme. L’épisode a lieu en 250 de notre ère.

Dès les premiers instants, le spectateur sait d’après les décors monumentaux d’Emmanuel Peduzzi (de simples blocs massifs se déplaçant au gré des lieux à évoquer) comme d’après ses costumes d’une extrême sobriété, que la pièce conservera une extraordinaire portée contemporaine. Car c’est bien la radicalité des personnages, leur idéologie rigide et sans concession qui se voit reflétée ici dans l’impitoyable verticalité de ses grands panneaux uniformes au lent ébranlement. La mise en scène de Brigitte Jaques-Wajeman nous en ferait oublier que l’intrigue remonte à plusieurs millénaires, tant non seulement le contenu des répliques des personnages mais encore leur diction naturelle et sans l’affectation d’ordinaire attendue dans les pièces écrites en alexandrins, nous semblent adaptés à notre époque de troubles religieux. Ainsi, l’évocation en filigrane de la colonisation de l’Arménie par l’armée romaine résonne étrangement à l’oreille, nous suggérant des échos actuels bien pénibles.

Or le jeu des acteurs principaux, tout en profondeur et retenue, achève de convaincre de l’adéquation des paroles avec notre époque. La rivalité amoureuse entre Polyeucte et le chevalier romain Sévère montre des accents d’une vertu surannée, tandis que l’obsession du sacrifice qui taraude le premier et le mène à l’instant fatidique paraît d’une vraisemblance presque naturelle, une fois le cheminement psychologique du personnage suivi pendant toute la durée de la pièce. Mais cette monstration de la trame qui se joue dans le for intérieur du nouveau chrétien n’en occulte pas pour autant une distance critique suscitée chez le spectateur par la gradation de la violence dans ses propos et ses attaques contre la religion des païens. C’est bientôt l’échange de cette colère perceptible entre un Néarque d’abord véhément puis apaisé et un Polyeucte modéré tombé dans les excès les plus impétueux qui persuade des dangers de toute idée fixe.
Le goût de l’absolu se retrouve également dans le personnage féminin de Pauline, qui ne se définit pas uniquement par son amour inconditionnel pour Polyeucte, mais surtout par un respect immuable du devoir qui lui incombe, refusant de céder aux volontés paternelles lorsque celles-ci s’avèrent trahir ses principes de conscience, comme résistant aux avances de son ancien amant Sévère, auquel elle a dû d’ailleurs renoncer au nom de cette même vertu dont elle se targue et se glorifie sans cesse. Sa servante Stratonice, plus en difficulté dans le rétablissement du texte cornélien, affiche néanmoins une fidélité sans faille et touchante envers sa maîtresse. La figure la plus pernicieuse de la pièce, Félix, père de Pauline qui ne cherche que son avancement personnel au sein de la province d’Arménie et implique sa fille dans toutes ses manipulations, incarne en fait l’opportunisme politique et la façon dont les régimes peuvent instrumentaliser la religion dans une perspective d’accroissement du pouvoir et de soumission des peuples.

En définitive, les contraintes attachées à la tragédie classique, notamment les règles formelles, des trois unités (temps, lieu, action), de bienséance (aucune mort ni destruction n’est montrée sur scène), n’empêchent en aucun cas l’identification à la vie réelle, ne serait-ce que le rappel des démolitions iconoclastes de sites immémoriaux tels que Palmyre par les actes de vandalisme perpétrés par Polyeucte et Néarque sur les idoles des temples romains, qui sonnent comme une révolte contre l’envahisseur venu de l’Occident. La gestuelle des acteurs n’est ni hiératique ni hyperbolique comme parfois : elle reste d’une justesse inébranlable. Le seul bémol à observer serait pour moi la mutilation du texte de Corneille pour introduire en clôture de pièce un extrait de Nietszche sur les martyrs, sorte de réflexion plutôt balourde et mal amenée sur le destin tragique des protagonistes, mis en rapport avec les exemples ultérieurs d’actes religieux extrémistes qui ont ponctué le cours de l’histoire. Le texte de Corneille suffisait en somme à garantir un spectacle édifiant et éclairant sur la société de la France de Louis XIV comme sur la nôtre, et point n’était besoin de lui adjoindre un point de vue rétrospectif, car la force du jeu des acteurs et la puissance rhétorique des vers de Corneille rendent déjà à la perfection le message à transmettre.

Marianne Bouyssarie

Une tragédie moins lue que les autres qui mérite pourtant toute notre attention. Corneille fait se dérouler la scène à Mélitène, capitale d’Arménie, dans le palais de Félix, sénateur romain et gouverneur de ce pays. L’atmosphère y est religieuse et politique, familiale et intime. Où l’on voit un Polyeucte néophyte s’enthousiasmant de sa nouvelle religion (chrétienne) à tel point qu’il annihile tout lien charnel avec la majestueuse Pauline, son épouse.

Se dessine un quatuor particulier qui met sur le devant de la scène une Pauline sublime, femme de cœur au sens moderne et ancien du terme : elle concentre et rend visible l’effusion des sentiments et dans le même temps se place en femme de courage, dans une majesté et une beauté toutes cornéliennes. Sa robe rouge trouve sans doute sa signification dans cette dimension ; Pauline combat ses sentiments pour Sévère avec une fermeté mise à mal par le retour d’un Sévère plus que jamais amoureux. Femme de poigne, qui fait taire par devoir son amour pour celui-ci. Femme tout entièrement tournée vers celui qu’elle a épousé, la fidélité brandie comme un étendard. On retrouve là les belles vertus des héros cornéliens : courage, honneur et audace. Elle est bien la force féminine au centre de ces trois hommes, son père, son mari et Sévère.

Polyeucte est un hymne à la fidélité, malgré les aberrations et les souffrances, les trahisons et les avanies. Laissons Pauline en témoigner :

Et vous seriez cruel jusques au dernier point
Si vous désunissiez ce que vous avez joint.
Un cœur à l’autre uni jamais ne se retire,
Et pour l’en séparer il faut qu’on le déchire.

Quelle force se dégage de cette pièce, quel tragique et quelle grandeur !

Néanmoins, je dois dire que je ne partage pas entièrement l’interprétation de Brigitte Jaques-Wajeman. Comment exprimer la déception et la stupéfaction lorsque la scène finale ne résonne pas comme on peut la lire et l’appréhender ? Adopter une lecture nietzschéenne peut se concevoir, mais modifier le final par la suppression de certains vers au profit de la déclamation de quelques mots de Nietzsche, cela ne passe pas. Une pièce de théâtre a la richesse d’offrir plusieurs lectures différentes, plusieurs interprétations qui enrichissent le sens des mots et des niveaux de signification. En dépit d’une belle mise en scène épurée et solennelle, d’une interprétation plutôt réussie des comédiens, je me demande si j’ai aimé cette représentation. Le parti-pris du metteur en scène est envisageable et légitime, faisant écho à la réalité contemporaine, mais par pitié prenons garde à ne pas fermer les portes que le dramaturge laisse volontairement ouvertes ! A trop vouloir donner une certaine direction à la pièce, on en perd son mouvement profond. Le fanatisme est certes dessiné ici de manière critique, mais on nous montre surtout des cœurs entiers qui s’offrent et se sacrifient. Par excès parfois, mais par amour toujours.

Ne sacrifions pas à notre tour les dernières paroles de Félix. Elles donnent une nuance nouvelle à l’interprétation de la pièce, à ne surtout pas négliger :

Daigne le ciel en vous achever son ouvrage,
Et pour vous rendre un jour ce que vous méritez
Vous inspirer bientôt toutes ses vérités !
Nous autres, bénissons notre heureuse aventure :
Allons à nos martyrs donner la sépulture,
Baiser leurs corps sacrés, les mettre en digne lieu,
Et faire retentir partout le nom de Dieu.
Cécile Brondex

Pièce méconnue du grand public, Polyeucte est jouée au Théâtre de la Ville dans une mise en scène de Brigitte Jaques-Wajeman. L’action de la pièce se déroule au IIIe siècle de notre ère, en Arménie, sous les persécutions de l’empereur romain Décie. Polyeucte, jeune seigneur, est marié depuis deux semaines à Pauline, fille du gouverneur d’Arménie, Félix. Son ami chrétien Néarque le convertit au début de la pièce. Désormais baptisé, Polyeucte commet l’acte impie de profaner une cérémonie païenne et de détruire les statue des dieux, ce qui conduit inexorablement à leur condamnation. Pauline se rend en prison et tente en vain de faire retrouver à son mari le goût de la vie terrestre, faisant valoir ses « appâts », mais en vain : l’espérance en la Vie dans l’autre Monde est trop forte. Félix, d’abord enclin à absoudre son gendre de sa faute, finit par faire céder sa bonté à sa fureur. Cette dernière est cependant de courte durée puisqu’à son tour, cédant à des transports inconnus, il se convertit à la suite de son gendre et de sa fille.

On regrette que la mise en scène ait surtout retenu, pour le personnage de Polyeucte, son obstination dans la mort imputée à une folie religieuse : dans le texte, il nous semble que c’est davantage son geste de destruction des dieux païens qu’il maintient, bien plus qu’il ne se borne à chercher le trépas. La mort est une conséquence nécessaire de son acte impie sans être son but premier. Le personnage de Pauline, splendidement interprété par Aurore Paris, est des plus touchants : toute vêtue de rouge pendant les deux premiers actes, elle a été contrainte de mourir à elle-même par devoir et de prendre pour époux l’homme que son père avait choisi pour elle, et non celui qu’elle aimait en secret, l’indomptable Sévère.

Le virus de la conversion, que Polyeucte avait contracté en premier se répand peu à peu : tour à tour Pauline, puis Félix, rejettent le paganisme pour succomber au christianisme. Au dernier acte, la glorieuse Pauline entre sur scène avec une robe blanche maculée des taches du sang versé de Polyeucte sur lequel elle s’est probablement jetée hors scène. De ses mains ensanglantées, elle touche et contamine les autres personnages. On regrette la tournure macabre que prend alors la mise en scène quand le texte semble davantage insinuer l’inclinaison du cœur et la diffusion de la clémence (celle de Félix, puis celle de Sévère : son devoir l’obligerait à dénoncer ces nouveaux Chrétiens, ce qu’il refuse de faire au risque de perdre son crédit envers l’empereur :

Si vous êtes Chrétien, ne craignez plus ma haine,
Je les aime, Félix, et de leur protecteur
Je n’en veux pas sur vous faire un persécuteur.

Le faible succès de la pièce lors de sa création en 1641 s’expliqua par l’opposition, selon Saint-Evremond, de « l’esprit de notre religion » avec celui de la tragédie [De la tragédie ancienne et moderne], opposition due au fait que pour le christianisme, l’orgueil est la racine même du péché tandis que pour la morale noble, il se confond avec le sublime. Brigitte Jaques-Wajeman semble faire de cet orgueil une démence de laquelle il ne peut y avoir d’autre issue que la mort sanglante. Elle s’est sans doute souvenue de ce que disait Lacan dans son séminaire, à savoir que « ce que sont toujours les bourreaux et les tyrans, en fin de compte, des personnages humains. Il n’y a que les martyrs pour être sans pitié ni crainte. Croyez-moi, le jour du triomphe des martyrs, c’est l’incendie universel. » On déplore cette interprétation qui nous semble tirer le héros cornélien vers un fanatique religieux, non sans faire écho à l’actualité politique.

Esther Bry

Le décor se limite à un grand lit nuptial ainsi qu’à deux immenses pans de mur qui se joignent et se séparent tour à tour. La musique se dissout généralement dans un ensemble sonore confus qui confine parfois à un amas de bruit : bien que les bruitages eussent pu être objectivement désagréables s’ils avaient été atomisés, la puissance mimétique de ce son discontinu lui permet d’épouser si parfaitement les diverses tonalités de la pièce qu’il semble en être le continuum logique.

En outre, la qualité du jeu des acteurs est exceptionnelle. Il faut souligner à ce titre l’incroyable prestation de Marc Siemiatycki dans le rôle de Félix. Il met en exergue les facettes machiavéliques et cyniques de son personnage par une diction, une gestuelle et une expression faciale qui, loin de tourner à la caricature, sont cependant suffisamment explicites pour conférer à certains vers une telle outrance et souligner en eux un tel despotisme paternel qu’ils provoquent de nombreux rires dans la salle. L’intensité du jeu d’Aurore Paris rend d’une façon saisissante l’écartèlement de Pauline entre un devoir autocratique et une passion dévorante.
Le personnage de Polyeucte interprété par Clément Bresson et celui de Sévère incarné par Bertrand Suarez-Pazos sont traités avec un même paroxysme sans que ce dernier ne vire pour autant à l’excitation stérile et topique d’un sentiment unilatéralement perçu. Soulignons aussi la finesse du jeu de Pauline Bolcatto dans le rôle de Stratonice : au tout début de la pièce, l’aisance et le naturel qu’elle déploye contrastent avec l’expressivité parfois outrancière d’Aurore Paris.
Mise en scène et jeu des acteurs soulignent peut-être parfois trop univoquement l’aspect doloriste et masochiste du personnage de Polyeucte, duquel aspect le spectateur se voit contraint d’inférer que la conviction religieuse du héros n’est en fait que le cache misère illusoirement absolutisant d’un trait psychologique singulier, celui de l’appétence névrotique pour la mort (ce qui est sinon faux, du moins trop réducteur). La robe de Pauline abondamment imbibée de sang, les hurlements de Clément Bresson ainsi que sa gestuelle paroxystique instituent la violence comme pierre nodale de la réflexion sur le martyr.

Certes, la violence est aussi le fait de Félix, mais la souligner en Polyeucte a pour effet d’orienter la méditation non pas tant sur la cruauté du persécuteur que sur la complaisance malsaine du persécuté dans sa douleur. Polyeucte paraît instrumentaliser Dieu et justifier par lui son désir areligieux de gloire posthume et d’exemplarité ; autrement dit, la visée charnelle du héros est camouflée par la prétendue aspiration spirituelle du saint. La pièce est clôturée par une tirade aux accents nietzschéens qui lui était évidemment étrangère et dont l’esthétisme épuré reflète parfaitement la tolérance et la pondération de celui qui la proclame, Sévère.
Il approuve le droit de chacun à avoir ses dieux mais se demande si ces derniers ne sont pas des créations politiques pour asservir les masses. La scène dans laquelle Polyeucte énonce son désir d’aller briser les idoles antiques au nom de leur fausseté fait écho à notre contemporanéité la plus directe et brûlante : en Afghanistan, à Palmyre ou au musée de Mossoul, le saccage d’œuvres « païennes » par des extrémistes ne peut que résonner dans l’iconoclasme violent de Polyeucte. Par conséquent, bien que cette mise en scène eût pu à certains moments frôler le plaquage idéologique, il n’en reste pas moins vrai qu’elle souligne brillamment l’actualité de ses problématiques et a l’indéniable mérite de nous faire méditer sur les arcanes psychiques d’un certain type de martyr.

Louise Hersent

Le texte de Corneille nous propulse dans une autre ère : celle où l’empire est devenu, peu à peu, chrétien. L’action de cette tragédie se situe en Arménie, devenue province de l’empire romain païen, au IIIe siècle après Jésus-Christ. Polyeucte a été converti secrètement au christianisme par son ami Néarque. Il résiste à l’envie de rester auprès de sa femme Pauline, à laquelle il est marié depuis deux semaines et qui fait des rêves sinistres à son égard, pour s’enfuir et se faire baptiser. Dès lors, Polyeucte sera tiraillé entre sa femme et Dieu ; le feu qui l’anime pour Dieu finira par remplacer l’amour qu’il a pour Pauline. Parallèlement, une partie des présages de Pauline se réalise. Dans ses songes, Polyeucte est jeté par une assemblée de chrétiens aux pieds de Sévère, un chevalier qu’on dit mort à la guerre et dont elle était autrefois l’amante à Rome. Sévère n’est toutefois pas mort : son retour glace d’effroi Pauline et son père qui craignent la colère de Sévère, qui ne sait pas que Pauline est à présent mariée à un autre homme et ceci, sous l’injonction de son père.

La mise en scène de Brigitte Jaques-Wajeman donne à la pièce de Corneille un nouvel éclat. Les personnages sont à présent contemporains du 21e siècle : costards, tailleurs et robes rouges sont de mise. Les vêtements, seuls, laissent paraître cette modernisation de la pièce. Les scènes se succèdent tandis que deux énormes monolithes sombres se déplacent sur un fond de cieux. En guise de décors, seuls deux lits ont leur place. La pièce s’ouvre sur un lit conjugal, celui de Pauline et de Polyeucte, d’un blanc immaculé, où la sensualité qui animera toute la pièce est déjà annoncée par la chair blanche de Pauline, endormie à demi-nue. Elle se clôt sur le lit maculé du sang de Polyeucte, son lit de mort, puni par Félix de sa propre fureur chrétienne.

Le choix des costumes de Brigitte Jaques-Wajeman apporte une raideur aux personnages masculins qui renforce leur sévérité. Ils sont statiques et semblent contenus par leurs vestons. Cette raideur s’accentue lorsque, pendant les discours portés par une Pauline si rayonnante qu’elle en occulte les autres personnages, les hommes portent leurs mains à leurs poches. Comme pour contrebalancer cette raideur, cette superficialité apportée par la matière, la pièce déborde de sensualité. Le public retient son souffle lors des scènes passionnées entre Pauline et ses amants. Si l’on peut reprocher à certaines pièces le recours à une nudité que l’on pourrait trouver dispensable, le dénuement fait ici résonner les mots de Corneille plus profondément encore. La désillusion amoureuse de Pauline n’en devient que plus déchirante. Cette sensualité se prolonge dans la diction des comédiens, qui rendent vie à la langue de Corneille. Méticuleusement, ils s’appliquent sur les diérèses, mais se laissent animer par le texte dans ses dénouements les plus cruciaux. La fluidité l’emporte finalement sur une scansion parfois un peu artificielle.

Le fanatisme dont parle la pièce de Corneille, entrelacé à la modernisation choisie par Brigitte Jaques-Wajeman, fait écho, de manière pénible et inconsciente, à des préoccupations contemporaines. Polyeucte supplicié ne va en effet, dans cette pièce, pas au-devant de la mort : il marche au contraire vers l’éternité et vers la gloire. Le rayonnement de la grâce chrétienne du martyr suscite l’interrogation chez le spectateur d’aujourd’hui de Polyeucte. Il se rappelle ainsi, à contre-courant du débat actuel, que le fanatisme n’est pas le propre d’une religion ; c’est à la folie des hommes que cette fureur infernale tient.

Valentine Lanoix

Polyeucte : une pièce écrite par Corneille en 1641. Autant dire une antiquité qui nous parle d’une époque encore plus lointaine puisque la pièce raconte le martyre de Polyeucte, un chrétien vivant sous la loi romaine. Rien ne semble s’arranger pour le spectateur contemporain qui se trouve désormais face à un mystère, une pièce religieuse. Polyeucte, récemment marié à Pauline, la fille du gouverneur de la province, décide cependant, sitôt baptisé, d’aller briser des statues de dieux païens. Il agit sous les yeux de son beau-père et de Sévère, favori de l’empereur, ancien amant de Pauline, qui revient alors qu’on le croyait mort. Voilà en peu de mots l’intrigue de la pièce qui va nous être jouée.

Une antiquité alors ? Une pièce dévote ? Loin de là. Et la metteuse en scène, Brigitte Jaques-Wajeman, le prouve dès les premiers instants. La scène est nue, seuls deux grands panneaux, semblables à des blocs de béton se trouvent à l’avant et ils s’ouvrent sur un lit, au centre de l’espace. On découvre Pauline (Aurore Paris), endormie, et Polyeucte (Clément Bresson), qui se lève et s’habille. On remarque d’emblée que la pièce est jouée en habits contemporains : c’est bien de nous qu’il s’agit, de notre époque. Le lit restera au centre de l’espace durant les trois premiers actes, seul élément de décor, tantôt caché par les panneaux, tantôt découvert. Car il n’y a pas de doute : Polyeucte est une tragédie, pas un mystère. Et la tragédie se noue là, autour de ce lit qui orchestre tous les mouvements des personnages. Néarque (Pascal Bekkar), l’ami de Polyeucte, l’en éloigne pour le baptiser. Les panneaux se referment lorsque Sévère vient rencontrer son ancienne amante et il les repousse dans une dernière tentative désespérée de convaincre Pauline de lui revenir. Félix (Marc Siemiatycki), le père de Pauline, tourne autour de ce même lit en expliquant à sa fille qu’elle doit adoucir Sévère qu’il croit revenu pour se venger d’avoir été éconduit puisque c’est Félix qui avait refusé le mariage, arguant du manque de fortune de l’amant. C’est une histoire d’amour qui se joue donc au début de la pièce, mais aussi, et surtout, une histoire de vertu. Que le devoir à respecter soit conjugal, religieux ou légal, chacun des personnages agit selon une loi absolue.

Cependant, le zèle de Polyeucte est « trop ardent ». A la fin de l’acte II, les panneaux se referment, les lumières s’éteignent, une musique de tonnerre retentit, les projecteurs simulent un éclair : il a proclamé sa foi, il a détruit les idoles. A partir de l’acte IV, le lit a disparu, les panneaux désormais font office de murs de prisons qui s’ouvrent à deux reprises seulement, dont une scène magistrale dans laquelle Polyeucte exprime ses déchirements entre foi religieuse et attachement terrestre. La scène a des allures de danse contemporaine et, tel un derviche tourneur, Polyeucte exprime verbalement et physiquement un tourment qui est autant spirituel que corporel. Les autres personnages feront tout pour le convaincre de renoncer à sa foi pour éviter la mort, puis, illuminés par son exemple de fermeté mais surtout touchés par son sang lors de son exécution – la robe de Pauline en est gorgée –, Pauline et Félix se convertiront. Seul Sévère fait preuve de raison, approuvant que chacun ait sa religion, au cœur de cet absolu religieux que le spectateur rapproche aisément des martyrs d’aujourd’hui. Là est la magie du théâtre : par une simple représentation, – qui n’est cependant pas anodine – un texte vieux de plusieurs siècles nous montre notre présent.

Océane Le Bourhis

Corneille est connu pour écrire des tragédies romaine et politique. On pense notamment à Horace (1640), Cinna (1642), Nicomède (1651). Polyeucte est une tragédie romaine et politique mais religieuse. Elle est inspirée par le martyre de Polyeucte de Mélitène, au IIIe siècle. L’intrigue de la pièce réside dans le célèbre choix cornélien auquel les personnages de Pauline, ainsi que celui de Sévère sont soumis. Ils sont partagés entre leur passion amoureuse respective et l’honneur. Ils renoncent ici à leur passion pour conserver l’honneur. Pauline doit se séparer de son mari, Polyeucte, parce qu’il s’est converti au christianisme. Elle ne peut pas rester de son côté et s’opposer à toute la société polythéiste. Sévère, encore amoureux de Pauline, doit contenir son amour pour persuader son mari de revenir sur son choix. Alix, le père de Pauline, Sévère et leur domestique ; Sévère ; Stratonis, la confidente de Pauline essayent de convaincre Polyeucte de renoncer à sa foi dévastatrice.

Dans la mise en scène modernisée de Brigitte Jaques-Wajeman, un tableau occupe le fond de la scène. Il représente des nuages, et au centre le vide. Ce décor indique clairement la dimension sacrée de cette tragédie de Corneille. Un des panneaux occupe tout le fond de la scène. C’est un tableau très sombre où des nuages encadrent un vide central.
La musique de l’alexandrin, d’abord bien présente, se fait rapidement oublier et laisse place aux maux. Cette tragédie sacrée résonne encore. La dévotion extrême du personnage rappelle le fanatisme, l’obscurantisme. La metteur en scène a choisi de le montrer par des décors sombres et une scène mise épurée. Deux grands blocs de métal sont déplacés pour figurer des espaces différents. Ils se déplacent toujours de la même manière pour montrer l’inexorable marche du destin tragique. La scène, épurée de tout décor, nous rappelle la simplicité de la tragédie. Il n’y a qu’un lit et deux panneaux, murs amovibles de métal. Ces deux murs représentent le poids qui pèse sur les personnages d’Alix, le père, sur Pauline et sur Sévère, l’amant et grand homme qu’on croyait mort. On attend beaucoup de ces trois personnages. Ces deux blocs de métal sont les piliers de la tragédie. Ils sont inébranlables. Les personnages luttent avec ces blocs. Ils s’adossent à eux, Sévère tente de les repousser. Ils sont l’issue fatale, les murs de prison, les portes auxquelles on écoute.

Si le décor est très sombre, les personnages sont mis en valeur par les couleurs de leurs habits. Les couleurs des vêtements dit quelque chose sur la position des personnages. Polyeucte est mis en lumière par ses vêtements de couleur claire. La robe rouge de Pauline dit le choix cornélien de la passion et du sang qui anime sa vie.
Le style grandiloquent de Corneille et le décalage qu’on a aujourd’hui dans une culture marquée par le christianisme en France, alors qu’il est naissant à l’époque romaine, provoquent le rire ou le sourire dans le public.

Par ailleurs, la fin de la pièce est clairement raccourcie : Pauline et son père se convertissent rapidement l’un après l’autre. Cette précipitation créé un effet comique qui n’était surement pas recherché. La pièce se clôt sur les mots de Nietzsche : « Les martyrs furent un grand malheur dans l’Histoire : ils séduisirent. » (Nietzsche, L’Antéchrist) et sur un commentaire de ces paroles. Peut-être que la metteur en scène a pensé au théâtre athénien en rajoutant cette conclusion. Polyeucte fait référence à l’époque romaine où le théâtre ne cherche plus autant à édifier qu’à l’époque antique. L’ajout alourdit la pièce : même s’il est tentant de répondre directement au fanatisme religieux résurgent, la pièce se suffit à elle-même. Une place laissée à interprétation est plus fructueuse qu’une maxime gnomique ou toute autre assertion.

Brigitte Jaques-Wajeman a complexifié le choix cornélien entre la passion et l’honneur. Elle a ajouté la nudité, qui porte en elle plusieurs choses. Elle est ce qui s’oppose à la religion de Polyeucte puisqu’il doit donner la priorité à son Dieu et oublier amour, amitié et vie. Elle est aussi son contraire, l’expression de la révélation mystique, quand le corps n’a plus d’importance. Dans la révélation mystique, les émotions sont mises à nues quand la chair se révèle.

Ondine Marin

Pièce de Pierre Corneille, peut-être pas la plus connue, mais qui demeure on ne peut plus d’actualité : Polyeucte, avec une mise en scène de Brigitte Jaques-Wajeman, au Théâtre de la Ville.
Au IIIe siècle de notre ère, alors que les chrétiens se font persécuter par l’empereur romain Decius en Arménie, Polyeucte, seigneur arménien, se convertit secrètement au christianisme. Pourtant, Polyeucte a tout juste épousé Pauline, la fille du gouverneur romain Félix. Il se retrouve donc déchiré entre son serment envers son épouse, et son serment envers Dieu. Et lorsqu’il décide de s’attaquer aux idoles des Romains, il déclenche son arrêt de mort…

Le sujet religieux de Polyeucte en fait donc une tragédie bien particulière. Tout l’enjeu de la pièce reposera donc sur le dilemme de Polyeucte, qui n’a qu’une hâte : prouver son amour pour Dieu en mourant comme martyr ! Or, sa femme Pauline fait tout ce qui est en son pouvoir pour l’en empêcher, et Polyeucte doit puiser toutes ses forces dans sa foi pour résister à ses suppliques. Il pense alors trouver la solution en Sévère, le favori de l’empereur, qui fait son retour et dont Pauline était éprise avant son mariage. En poussant sa femme dans les bras de son ancien amour, Polyeucte est ainsi convaincu de pouvoir rejoindre un peu plus vite la mort…

Pour parler de cette pièce dont l’action remonte à des temps bien lointains, Brigitte Jaques-Wajeman a opté pour un décor à la fois sobre et imposant. Deux blocs géants et imposants de couleur pierre glissent comme des rideaux, révélant en fond une peinture d’un ciel bleu et un lit à deux places, symbolique du couple et de l’amour terrestre. Les personnages sont habillés de costumes modernes, entre robe rouge et costumes-cravate. La mise en scène se révèle donc efficace par son dépouillement, laissant place à des acteurs excellents.

Si Polyeucte, joué par un Clément Bresson véritablement habité par le fanatisme et le tourment de son personnage, est sans doute LE personnage tragique de la pièce, la surprise vient étonnamment du côté de Pauline, son épouse. Incarnée par la très douée Aurore Paris, le personnage devient l’incarnation de la vertu, de l’amour, qui veut sauver son mari envers et contre tout (surtout contre lui), et qui finira même par être touchée par la grâce des convictions de son mari.
Il est également très appréciable d’entendre les alexandrins résonner dans la bouche des acteurs, devenant des mots remplis de persuasion dans la bouche de Pascal Bekkar, jouant le rôle de Néarque, l’ami qui convainc Polyeucte de se convertir ou encore, des paroles d’amour désespérées pour le couple principal.

Étonnamment, la pièce a aussi des résonnances modernes et féministes, montrant une Pauline qui refuse la condamnation de son mari par son père, dont elle a pourtant toujours respecté les ordres. C’est encore elle qui ira jusqu’à convaincre Sévère (incarné par le charismatique Bertrand Suarez-Pazos) d’intercéder en la faveur de Polyeucte.

Bien sûr, il est difficile de ne pas voir le parallèle entre la croyance de Polyeucte, très proche du fanatisme, et celle des jeunes qui rejoignent les rangs de Daesh. Brigitte Jaques-Wajeman a d’ailleurs opté pour une fin différente de la pièce originale, ce qui peut être un choix assez discutable. Fidélité au texte ou adaptation à notre époque ? Elle lui donne ainsi une tonalité différente, en y glissant les mots de  Nietzsche : “Les martyrs furent un grand malheur dans l’histoire : ils séduisirent”. Et étonnamment, malgré un sujet qui pouvait rebuter, force est de constater que Polyeucte était une pièce réussie et aboutie.

Tiffany Moua

Brigitte Jaques-Wajeman dirige Clément Bresson (Polyeucte), Aurore Paris (Pauline), Marc Siematycki (Félix) mais aussi Bertrand Suarez-Pazos (Sévère) dans son adaptation de Polyeucte, de Corneille, au théâtre des Abbesses. Située en Arménie, la pièce traite de la conversion de Polyeucte au christianisme au IIIe siècle après Jésus-Christ et de ses conséquences. Emporté par une folie religieuse, Polyeucte détruit les idoles païennes et finit en martyr. Après sa mort, sa femme Pauline et son beau-père Félix se convertissent.

La scène est habitée d’un gigantesque cube anthracite qui s’ouvre ensuite en deux pans de mur : ils limitent l’espace scénique et enferment le regard dans un couloir. C’est l’annonce du climat et du dénouement étouffants, exacerbés par des décors sobres et épurés : un lit, une peinture représentant le ciel, évocation du sujet religieux. Le texte de Corneille peut s’y épanouir. Quant aux costumes, ils déroutent. Non pas par leur contemporanéité (robes, costumes d’hommes), mais par leur aspect monochrome : Polyeucte blanc, Néarque noir, Félix bleu, Sévère noir, et Pauline… rouge, puis rouge et noir, et enfin blanc. La recherche d’une interprétation liant une couleur par religion est inutile, il s’agit d’un parti pris esthétique. La pièce classique est donc traitée de façon traditionnellement moderne : sobriété, costumes contemporains.

La mise en scène a essayé d’injecter encore plus de modernité et de dynamisme. Mais ces essais laissent perplexes : que dire de Sévère qui perd ses moyens en présence de Pauline ? Que conclure de la démence de Polyeucte, plus étrange que mouvante ? Que penser de la nudité et/ou du caractère sexuel de certaines scènes ? La nudité et la sexualité semblent devenir le moyen par défaut de moderniser une pièce, quand il s’agit souvent d’une surinterprétation.
Modernité encore avec l’introduction d’un fond-sonore. A saluer lorsqu’elle évoque une situation hors-scène (la destruction des statues), elle reste étrange, voire paternaliste, quand elle double le texte. Pourtant, le jeu des acteurs, même statique, suffit amplement : les alexandrins sont fluides, la diction agréable, le texte accessible : on en oublie que le XVIIe siècle parle. Il faut à ce sujet saluer la prestation d’Aurore Paris qui donne un vrai souffle à Pauline, au potentiel féminin cornélien classique, à se demander pourquoi la pièce s’appelle Polyeucte.

Ce traitement moderne de la pièce classique n’a peut-être pas seulement pour but de la remettre au goût du jour : il existe un écho évident entre Polyeucte et l’actualité. Certains vers traitant du fanatisme religieux n’ont pas manqué de faire rire le public dans une connivence qui peut mettre mal à l’aise. Il est sûr que Polyeucte reprend le poids politique qu’il avait lors de son écriture, car réinterprété dans un climat contemporain avec le problème de la confrontation entre religions et dieux et ce malgré la modification de la fin.

Julia Vedrine
Photo : Cosimo Mirco Magliocca