Platée

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« Cette production de Platée au Palais Garnier rencontre un succès qui en fait un nouveau lieu de mémoire de l’institution » affirme Jean – Charles Hoffelé, musicien et musicologue, en 2009 lors de la première représentation de l’oeuvre musicale de Jean Philippe Rameau à l’Opéra Garnier. C’est donc tout naturellement que l’oeuvre réapparaît dans la programmation 2015 – 2016 de l’Opéra Garnier, une nouvelle fois sous la direction musicale de Marc Minkowski et mise en scène par Laurent Pelly.

Platée est crée le 31 mars 1745 dans la salle du Manège des Grandes Ecuries de Versailles transformée en salle de spectacle, d’après la pièce de théâtre de Jacques Autreau Platée ou Junon Jalouse dont Rameau avait racheté les droits et confié l’adaptation à Adrien – Joseph Le Valois d’Orville.

Cette comédie lyrique ou ballet bouffon est constituée d’un prologue et trois actes. Dans un prologue qui plante le décor de l’action, Thespis, Momus et Thalie annoncent le sujet de la pièce : une comédie moquant la déraison des hommes… et racontant le piège tendu par Jupiter à Junon pour soigner sa jalousie. Le piège ? Faire croire à la grenouille Platée que Jupiter s’est épris d’elle. Très officielle, la déclaration d’amour de Jupiter à Platée est transmise par Mercure. Quand Jupiter apparaît devant Platée – d’abord sous la forme d’un âne, puis d’un hibou – la nymphe appelle les oiseaux de son marais, mais ceux-ci font fuir Jupiter. Heureusement, le beau Dieu revient aussitôt et avoue sa flamme à la pauvre Platée : il veut même l’épouser. La Folie vient chanter pour la fiancée dans un climat absolument loufoque. Toutefois, en plein préparatif des noces, Junon, furieuse, vient interrompre la mise en scène et presse Jupiter de remonter au Ciel avec elle. Humiliée, Platée comprend alors le jeu dont elle a été l’objet. Elle retourne dans ses marécages, sous les quolibets ironiques du chœur.

D’un point de vue dramaturgique, le Platée de Laurent Pelly fait la part belle aux personnages principaux et en propose une lecture parfois nouvelle. Le rôle-titre mène la danse. On voit Platée s’épanouir dans le premier acte, on lui découvre une incroyable variété d’affects, son maniérisme, son narcissisme, sa nymphomanie, sa noblesse, son héroïsme … Autant de facettes parfois contradictoires que Rameau réussit à rassembler en un même personnage. On apprécie le traitement réservé au personnage de la Folie, Thalie. Si dans la version d’Aix – en Provence, jouée en 1956 et dirigée par Hans Rosbaud, elle apparaissait comme une Reine de la Nuit fantaisiste, banal personnage venant distraire l’assemblée dans un spectacle délirant, la version de Laurent Pelly et Agathe Mélinand pour la dramaturgie en fait une allégorie de la musique elle – même et des théories de Rameau en musique. Au cours de ses deux apparitions elle démontre pouvoir faire une tragédie sur une musique de comédie puis le contraire, c’est à dire du badinage: « Faisons d’une image funèbre une allégresse par mes chants » La Folie – Acte II, Scène V. On souligne la performance vocale de la jeune soprano Julie Fuchs dans le role de la Folie, s’étant déjà illustrée sur la scène musicale en collaborant avec Marc Minkowski dans Les Boréades de Rameau et en reportant en 2010 le premier prix au Conservatoire national supérieur de musique de Paris avec les félicitations du jury.

L’opéra est aussi une véritable expérience scénographique. Les décors de Chantal Thomas sont absolument grandioses, avec la présence sur scène d’une véritable machinerie, permettant aux gradins présents lors du prologue de se disloquer véritablement lors de la tempête provoquée par les Aquilons, vents du Nord violents et impétueux, serviteurs zélés de Junon. Le décor des gradins, déconstruit et scindé en deux, se module ensuite grâce au jeu de lumières de Joël Adam, tantôt dans les tons bleus, tantôt verts, recréant à merveille une ambiance marécageuse, repaire de Platée et de ses sujets batraciens. De nombreuses danses ponctuent le récit, intermèdes dynamiques ou véritablement mimétiques de l’action.

Le travail de Laura Scozzi, la chorégraphe, est remarquable et l’influence de ses années passées à l’Ecole de Mimodrame Marcel Marceau à Paris est patente. La danse illustre, sert le récit et participe aussi à renforcer la machine comique de l’opéra. Ainsi, les ports de bras des danseuses, leurs ronds de jambe miment à la perfection les mouvements végétaux lors de la tempête tandis que les danses joyeuses et volontiers grivoises des paysans vendangeurs déclenchent le rire du public. Comme dans d’autres de ses productions, la chorégraphe s’autorise quelques libertés en mélangeant les genres et insère des morceaux de hip-hop aux danses contemporaines. On ignore si Rameau se serait montré enthousiaste, bien qu’il demeure un artiste profondément novateur, s’étant détourner de la tragédie lyrique, mais ces insertions anachroniques ont le mérite d’amuser le jeune public. Participent à l’agencement de cette « machine comique parfaitement millimétrée », pour reprendre l’expression de Marc Minkowski, directeur musical, les nombreuses interactions entre les personnages et le public mais aussi l’orchestre. Pour le plus grand bonheur du public, le personnage de la Folie, congédie Marc Minkowski, pour diriger l’orchestre et faire la démonstration de des prouesses vocales. De même, l’arrivée d’une grenouille dans les loges du public, puis sa déambulation parmi l’orchestre jusqu’à renvoyer elle aussi le chef d’orchestre Marc Minkowski provoque l’engouement de l’assistance.

C’est la grande force de cet opéra que de regrouper des moments d’allégresse, de légèreté de rire, une satire féroce des moeurs tout en touchant au sublime avec une partition irréprochable et une parfaite illustration de la thèse de Rameau quant à l’harmonie musicale.

Anabelle Machou

Platée est une comédie lyrique de Jean-Philippe Rameau, qualifiée de ballet à sa création, le 31 mars 1745 à Versailles, à l’occasion du mariage du fils de Louis XV, le dauphin Louis, avec l’infante espagnole Marie-Thérèse. Certains iront même jusqu’à mettre le doigt sur des allusions à Marie-Thérèse qui avait la regrettable réputation de laideron. En effet la reine des marais, Platée la nymphomane, est victime d’une cruelle machination fomentée par Jupiter qui veut châtier la jalousie de son épouse Junon, avec l’aide de l’Olympe et des éléments déchaînés. Classique du répertoire de l’Opéra de Paris, la production signée Marc Minkowski et Laurent Pelly revient à l’affiche avec une distribution entièrement renouvelée.

L’ambiguïté de la pièce subsiste cependant, non seulement sur le genre, tantôt ballet bouffon, unique en son genre, tantôt comédie-ballet, désignation plus neutre et partant moins suggestive. C’est par les chants d’une créature éponyme, « Nymphe » régnant sur « un humide empire » que le compositeur se moque. « Faisons d’une image funèbre une allégresse par mes chants». Avant d’épouser le dieu de la mode, elle devient bien sûr son « mannequin préférée ». Monde de miroirs et de superficialité dans lequel l’intrigue de Platée se laisse transposer facilement, faisant coexister l’univers strictement contemporain des « fashion victims » avec celui de divinités comme Thespis et l’Amour. Cette production compte quelques jolis gags et réussit même certains passages souvent difficiles – les métamorphoses successives de Jupiter, nuage, âne puis hibou, sont ici très habilement menées grâce aux figurants et danseurs – mais le spectacle n’est pas exempt de longueurs : la tension retombe en général lors des ballets, à quelques exceptions près, et le dernier acte se traîne un peu car il ne s’y passe pas grand-chose, cette pièce reste néanmoins « déconseillé au moins de douze ans » sur le site de l’Opéra Comique. Quant au suicide final, il termine la représentation sur une note bien sombre.

Il est assez difficile de juger les qualités purement vocales des acteurs, tant le jeu semble prendre le pas sur le chant. Mais il n’est sans doute pas nécessaire de faire du beau son pour incarner Platée et les interprètes possèdent un organe très sonore, qu’ils utilisent avec esprit. Simone Kermes qui incarne la folie, change de costume qui la font passer d’une contemporaine déjantée à une pseudo-Marie-Antoinette. Inspiration « Gagaesque » on se demande d’abord si l’on a bel et bien affaire à la reine de la virtuosité, tant le fameux air «Aux langueurs d’Apollon » à défaut de passer totalement inaperçu, laissant du moins une assez faible impression. Au contraire, la soprano allemande réussit bien davantage « Aimables jeux, suivez nos pas », pris très lentement, où elle se montre très émouvante. Et elle ne s’autorise quelques incursions dans le suraigu qu’au dernier acte, pour « Amour, lance tes traits ». Pour le reste, le français est assez acceptable, malgré une méconnaissance de certains sons. Tout autour, les autres acteurs forment une composition scénique très amusante qui ne nuit jamais à la qualité du chant, les timbres sont percutant et composent des personnages cyniques.

Voilà donc une Platée d’une conception finalement moins narquoise que ce à quoi l’on s’est habitué, une Platée qui est censée nous faire rire, ainsi que l’orchestre et les chœurs. L’instant le plus drôle ne repose ni sur la musique ni sur les mots : mais à l’arrivée (muette) de Karl Lagerfeld (le dit Jupiter) au premier acte, où l’intrigue ne l’invite pas mais où son apparition, un gros matou sur les bras, rend la situation très comique et inattendue. Le concept ? La fashion week, son agitation, un shooting, un défilé (les métamorphoses), Junon (inexistante) et au milieu de la foire aux vanités, ce « boudin » de Platée qui déboule sans complexe dans sa serviette. Cela donne une vraie consistance au un personnage qui profite du dénouement particulièrement cruel.

Les chorégraphies très techniques de Nicolas Paul s’organisent à côté de la musique – une danse baroque n’est pas un catalogue d’ornements nerveux mais un rythme, un rebond. Le jeu des lumières qui perdurent toute la pièce ainsi que de nombreux effets spéciaux émerveillent les spectateurs. Mais les danseurs sont écartés de la tempête finale, ce qui est plutôt dommage.

Platée, à l’esprit burlesque est donc une satire mordante du genre lyrique où dieux et bêtes rivalisent de méchanceté sur une partition aussi somptueuse que surprenante. L’étrange créature, chantée par un homme et entourée de grenouilles, fait voler les conventions en éclat : déclamation, danse et chant sont mis sens dessus-dessous. La mise en scène résolument satirique fait résonner l’argument mythologique avec nos mythes actuels, en particulier le monde pailleté et inaccessible et de la « jet-set » et de la haute couture. Les miroirs y reflètent à l’infini les chimères et les désillusions. En programmant sa première production maison de Platée, l’Opéra Comique affirme ainsi, à l’aube de son tricentenaire, la fécondité de l’esprit comique pour l’excellence artistique.

Charlotte Tixier

Déconcertant. Cette comédie lyrique – assimilable à un ballet bouffon – est déconcertante. Elle est tirée de Platée ou Junon jalouse, du dramaturge Jacques Autreau.

Nous voici plongés, dans le prologue, au milieu d’une salle de spectacle. C’est là que Thespis, l’inventeur de la comédie, est réveillé du royaume de Bacchus par les Satyres et les Ménades. Il accepte de leur fournir un nouveau divertissement, aidé par Thalie (la Folie), Momus et la déesse Amour … qui surgit en sous-vêtements flamboyants. Ensemble, ils traiteront des amours comiques de Jupiter. Un claquement de rideau plus tard, cet illustre décor s’est transformé en insalubres marécages dans lesquels évolueront Momus, la Folie Thalie, Platée, Jupiter, Mercure, et même Junon. Platée est une nymphe ridicule, grotesque, naïve et laide qui règne sur ce royaume des batraciens. Elle se laissera persuader de l’amour feint de Jupiter et ce n’est qu’une fois la cérémonie sur le point d’aboutir qu’elle comprendra son erreur … Jupiter s’est joué d’elle uniquement afin de guérir sa femme Junon de sa jalousie. L’infortunée Platée n’a plus qu’à fuir, sous les rires du chœur.

Il faut garder en tête que l’infante Marie-Thérèse souffrait d’une réelle réputation de laideron, aussi, comment ne pas penser à elle lorsque l’on voit Platée, si gauche et laide, parler de ses « appâts » ?

Quoiqu’il en soit, cet univers divin porté par des costumes purement contemporains et des ballets parfois délirants a de quoi surprendre. Chose plus surprenante encore mais très agréable : l’orchestre est inclus dans la mise en scène. Ainsi, Thalie dirige par moments les musiciens qui, dès lors, délaissent le chef d’orchestre et n’ont plus d’yeux que pour elle. De même, une grenouille que l’on retrouve tout du long de la pièce vient, entre deux actes, se loger au milieu du public avant d’aller titiller les musiciens ô combien concentrés. Il touche le violon, soulève l’archet de la contrebasse et vole la partition du pianiste. Cette proximité avec l’orchestre rend le côté bouffon de la pièce encore plus présent, et démystifie quelque peu cet opéra en le rendant plus accessible. Combien de lycéens présents dans le public ont ri en voyant les mimiques de Platée, les interventions de la grenouille et les ballets abracadabresques ! La pièce a été largement applaudie par le public, ce fut un franc succès.

Attention cependant à ne pas trop, par volonté de démocratisation de l’œuvre, s’éloigner de la pièce source. Les costumes à paillettes, les têtes de grenouille, les hommes danseurs en caleçon, les vestons et la mise en scène parfois loufoque rendent difficile le plongeon dans la cour de Louis XV et peuvent en décontenancer plus d’un, s’attendant à une pièce au milieu des dieux de l’Olympe. Une pièce déconcertante, donc. Mais tant agréable à regarder qu’à écouter. Un beau moment, dans des lieux incroyables.

Estelle Paoli

Voir Platée s’est révélé être une vraie expérience d’opéra. Novice en la matière, on ne peut que se laisser captiver par la beauté de la musique, la performance des chanteurs et la grâce des ballets lors des parties de musique dansées. Platée est bien un spectacle complet : musique, chant et danse, le tout dans un décor impressionnant qui, se transformant à chaque acte, répond à l’envie du spectateur de voir une représentation entière et réelle, et non pas simplement figurée par un jeu d’ombres ou de sons. Spectacle complet également, car si Platée est considérée comme une comédie lyrique et un ballet bouffon, le rire n’est pas toujours le sentiment dominant et le spectateur oscille entre rire et compassion pour la nymphe batracienne.

Le rideau s’ouvre sur une construction faite de gradins de théâtre et offre directement au spectateur un miroir de sa propre situation. Le ton humoristique est donné dès le commencement par la musique rythmée, le ton enjoué du chant et le jeu de scène en parfaite adéquation à cette atmosphère.

Composée en 1745 à Versailles, à l’occasion du mariage de Louis XV avec l’infante d’Espagne, Marie-Thérèse, le spectateur de l’époque ne pouvait s’empêcher de sourire du parallèle implicite fait entre la créature batracienne et la jeune infante, réputée pour son manque de beauté.

La scène fourmille de monde : entre les choristes, les danseurs de ballet, et les personnages principaux, le spectateur peut difficilement s’ennuyer, tant le mouvement est présent. Le rôle de Platée est particulièrement riche et le fait qu’il soit joué par un homme, un haute-contre, augmente la dimension comique de la situation. Un autre rôle se démarque particulièrement : celui de la Folie, qui, suivie de ses minions, représentés par six couples de danseurs, évoque les mouvements fougueux de la passion amoureuse. Lors de notre représentation, la soprano Julie Fuchs, qui a tenu ce rôle, a d’ailleurs reçu une salve d’applaudissements équivalente à celle de Philippe Talbot dans le rôle de Platée.

L’opéra en lui-même a été un vrai triomphe et c’est avec beaucoup d’enthousiasme que nous avons participé à l’approbation générale. L’émotion était d’autant plus forte que la comédie se termine sur une note douce-amère, celle d’une Platée moquée et ridiculisée, mais qui promet d’avoir sa vengeance.

Marion Rosset

Platée, comédie lyrique (ballet bouffon) de Jean-Philippe Rameau représentée pour la première fois à la Grande Ecurie de Versailles le 31 mars 1745 à l’occasion du mariage du fils de Louis XV, le dauphin Louis, a été jouée du 7 septembre au 8 octobre 2015 à l’Opéra Garnier. En un prologue et trois actes, la comédie, accompagnée de l’harmonieux concerto mis au point spécialement par Rameau et présenté par l’Orchestre des Musiciens du Louvre – Grenoble, donne d’une part à voir une théâtralisation riche et variée et, d’autre part, à entendre le son pétaradant de l’orchestre faisant vibrer avec force l’amphithéâtre dans lequel se joue la pièce. Sous la direction musicale de Marc Minkowski, l’orchestre, dont la musicalité des instruments, regroupant instruments à cordes, bois, cuivres et percussions, parvient « au chef-d’œuvre de l’harmonie » et fait preuve d’un lyrisme profond, est ici dédié à l’exécution d’œuvres symphoniques, rythmant ainsi cette représentation majestueuse qui s’écoule en trois heures. La partition de l’orchestre est en symbiose totale avec ce qui se déroule légèrement au-dessus, sur la scène.

Dès les premières minutes l’opéra-comique est prenant et s’accapare les 1979 regards des spectateurs ébahis par ce décor tantôt naturel souvent fantastique. Les scènes se jouent ainsi en français accompagnés par les chants du chœur, un chœur composé d’hommes et de femmes se fondant en figures de Satyres et Ménades, coassant souvent sur les dernières syllabes des personnages principaux et dont le rôle est ici de faire raisonner en l’esprit du personnage auquel ils s’adressent des vérités. Rameau, sous les traits du burlesque, donne à voir dans Platée le récit du personnage éponyme que représente dans cette satire Philippe Talbot.

En Platée, nous pouvons découvrir le récit de celle connue sous le nom de la reine des marais. Elle se présente comme victime du terrible complot que dresse contre elle Jupiter dont le projet est de châtier sans scrupules la jalousie empoisonnante de son épouse Junon. Ainsi, participent à ce projet terrible l’Olympe et des éléments naturels déchainés tels la terre, le ciel et parfois des personnages improbables comme les grenouilles, dont la rage et la force cruelles sèment la tempête et provoquent un séisme théâtral. Impuissante et ne voyant la gloire lui parvenir, cette étrange créature verdâtre qu’est Platée, entourée de grenouilles aux dimensions humaines, brise tant par ses chants que par ses danses toutes les conventions. Bien que soumise au plan machiavélique de Junon et aux infidélités de Thespis, c’est sur Platée que s’ouvre et se ferme l’opéra. Platée semble gouverner, au-dessus du reste des personnages, tant par l’originalité de son costume que par la force de ses chants qui s’imposent et font affront aux nombreux instruments qui forment la symphonique mélodie de l’orchestre. Par une succession de quatre décors établis par Chantal Thomas, le premier destiné au prologue et les trois autres aux actes, tout semble se plier aux vers de Platée. Le rideau pâle et vermillon en velours de l’Opéra Garnier rompt ainsi chaque acte en se fermant afin d’offrir de nouveau aux spectateurs un décor encore plus surprenant, tout en conservant cependant la ligne directrice du décor précédent. Le vert, couleur propre à Platée, prime sur l’ensemble du décor et recouvre bon nombre de personnages. Ainsi, s’établissent sur la scène une dizaine de grenouilles fondues dans un décor noyé par une fumée au semblant poussiéreuse et verdâtre et sur lequel sont disposés de manière irrégulière d’imposants tas de mousses d’herbe. Les fauteuils rouges disposés en gradins du prologue ont été envahis dès le premier acte par le chœur, les grenouilles, et puis, par la suite, par des phénomènes météorologiques telle la pluie, le tonnerre, tant d’éléments bousculant avec profondeur le décor jusqu’au séisme final qui causera la fissure des gradins, symbolisant alors le paroxysme de la tragédie. Le décor atteint alors des dimensions et des significations insoupçonnables au départ. Et c’est à ce décor extravagant que vient se lier la mise en scène de Laurent Pelly et les chorégraphies de Laura Scozzi. Les acteurs disposés de sorte qu’ils occupent la totalité de la scène, le spectateur se voit contraint à laisser son regard parcourir les diverses ruelles de ce qui se joue sur scène et parfois même au-delà puisque certains personnages, notamment celui de la grenouille (lien construit avec Platée mi humaine mi grenouille) vont jusqu’atteindre les sièges des spectateurs et perturbent l’harmonieuse symphonie des violonistes, pianistes, flûtistes.

Une grenouille à l’esprit comique se retire même complètement du jeu des acteurs et, voulant par sa gestuelle apporter sa touche personnelle au jeu de l’ensemble des musiciens, dérobe le bâton conducteur du chef d’orchestre et communique aux musiciens un tempo beaucoup plus accéléré et déstructuré, le but étant de faire rire le public qui n’a d’yeux que pour lui.

Les décors et costumes des personnages composent l’opéra et le mènent ainsi tantôt à la réalité, tantôt à la fiction et prenant une tonalité plutôt dramatique dans la mesure où Platée quitte la pièce trahie par Thespis d’une part, et, d’autre part, la terre se fend et laisse place au néant alors représenté par Julie Fuchs sous les traits de la folie et qui vient notamment, par ce trait de caractère, donner au genre bouffon toutes ses lettres de noblesse. L’entrée de la Folie créée dans le jeu des personnages un bouleversement. Vêtue d’une robe burlesque conçue essentiellement de papier journal et suivie d’une dizaine de servants et servantes, la Folie s’invite et prend place sur la scène, écartant totalement de son jeu Platée et Thespis. Alors que Platée et Thespis ne jouent que leurs maux sur scène, la Folie se veut être celle dont la fonction est de divertir, faire rire le public tant par ses plaisanteries que par sa gestuelle comique.

Ainsi, les costumes, bien qu’au semblant réaliste, ne sont véritablement qu’illusions naïves. Platée vêtue entièrement de vert et d’un tutu rose, Thalie d’une robe en papier journal, Cithéron portant un costume recouvert de strass et paillettes, symbole de la modernité de la pièce, viennent témoigner de cette jonction réalité-fiction qui fonde l’opéra et invite le spectateur à délaisser ses repères habituels pour l’inconnu, l’original, le nouveau. D’ailleurs, au sein même de cette comédie lyrique vient se jouer un ballet bouffon. Vêtus de costumes de ballet bleus azur, les danseurs, dont les pas sont rythmés par l’orchestre, viennent magnifier l’aspect spectaculaire de la danse en proposant des chorégraphies délicates et surprenantes car elles créées un contraste avec les vers prononcés. Le spectateur alors perdu peut par conséquent hésiter quant à la nature de ce qui est représenté : est-ce une pièce de théâtre, un ballet, de l’opéra ? Mais cette question s’évapore rapidement par l’omniprésence des voix dont l’art vocal rappelle qu’il s’agit bel et bien d’un opéra. D’ailleurs, nous pouvons distinguer parfois dans le jeu des personnages quelques traits propres aux chanteurs lyriques d’opéras tel le roulement du (R) que prononcent les personnages en fin de vers, mais également le ton de la voix. D’une tonalité pénétrante, les voix des personnages se hissent, jusque la 7ème catégorie de spectateurs. Le soprano spinto-lirico adopté par les voix féminines apporte ainsi à la pièce, selon les scènes, puissance et légèreté, rallié par la gestuelle des personnages renvoyant le plus souvent à la cause du ton adopté, alors souvent tragique, favorisant la lamentation.

Respectant les formes que prit le livret tiré de Platée ou Junon jalouse, du dramaturge Jacques Autreau, lui-même inspiré des Béotiques, la parole des personnages est théâtralisée de manière à faire vivre l’opéra. Ainsi, on peut voir Platée le plus souvent sautillants en exprimant avec clameur ses lamentations, et notamment en faisant appel aux dieux et aux astres tels Jupiter, Mercure, mais également Thespis qui, pour lui montrer son amour, porte le masque du malicieux, de l’amoureux et du dévoué afin de faire croire à Platée, par son ténor dramatique héroïque, l’amour inconditionnel qu’il a pour elle et de mieux la livrer au désespoir et aux lamentations auxquelles elle nous habitue tout au long de cette comédie.

Les multiples bouleversements de cette comédie n’empêchent donc en rien la progression de l’action, quasi linéaire par conséquent, et respectent parfaitement la règle des trois unités établie par Boileau dans son Art Poétique : « Qu’en un jour, qu’en un lieu et qu’en un seul fait accomplit tienne à jamais le théâtre rempli ». Dans un lieu simpliste mais chargé d’histoire s’établit ainsi la magistrale comédie lyrique Platée dont les éléments qui la composent n’ont cessé d’émerveiller et surprendre les spectateurs, provoquant alors des applaudissements enjoués et des acclamations de sorte à exprimer leur profonde reconnaissance face à des artistes dont le rôle a, le temps du spectacle, pris le dessus sur la réalité quotidienne. Jouée depuis 1745, Platée, par son excellence ne cessera sans doute jamais d’être réadaptée et représentée sous divers traits et par diverses mises en scène à travers le monde.

Obich Lyamani

Platée, cet « opéra bouffon » sera considéré par Rousseau comme le chef-d’œuvre de Jean-Philippe Rameau. Quelques siècles plus tard, la dernière de Platée a rencontré un tendre succès chez les spectateurs de l’Opéra Garnier. Mis en scène par Laurent Pelly, dirigé musicalement par Marc Minkowski et par les musiciens du Louvre Grenoble, Platée interprété par Philippe Talbot a su trouver les spectateurs de son temps et se renouveler pour cet opéra datant de 1745. La pièce est à l’époque commandée à l’occasion du mariage du fils de Louis XV, le dauphin Louis Ferdinand de France, avec l’infante espagnole Marie-Thérèse, tristement réputée pour sa laideur. Ici Platée, cette nymphe batracienne qui règne sur les marais, est persuadée, malgré sa laideur que Jupiter est amoureux d’elle. En réalité, Jupiter profite de la reine des grenouilles pour guérir la jalousie de sa femme Junon en feignant d’être tombé amoureux de la batracienne.

La mise en scène contemporaine de l’œuvre de Rameau, mêlant danse classique et quelque épisode de hip-hop montre à quel point Platée est une œuvre qui touche les gens de notre temps. Rameau en parvenant à travestir aussi bien l’amour que l’Amour touche son auditoire de 2015 comme il est dit dans la scène 5 de l’Acte II « C’est ainsi que l’Amour de tout temps s’est vengé : que l’Amour est cruel, quand il est outragé ! ». Comme le dit Marc Minkowski : « Platée est un chef-d’œuvre du sourire, une sorte de Buster Keaton musical, une machine comique parfaitement millimétrée ». En effet, le spectateur rit aussi bien qu’il s’émerveille de la beauté du chant, des costumes (notamment la robe de La Folie) ou encore des chorégraphies de Laura Scozzi.

Cet opéra en 3 actes interagit avec ses spectateurs en cassant le quatrième mur, cher à Diderot, et interagit par ailleurs avec l’orchestre mettant à juste titre les musiciens au cœur de la représentation.

Pablo Mokaddem
Photo : Agathe Poupeney