Yvon Le Men – La Baie vitrée

Yvon Le Men, La Baie vitrée, Paris, Éditions Bruno Doucey, 2021, 160 p.

Les poèmes de La Baie Vitrée ont été commencés au début du confinement dû à la pandémie du Covid 19. La baie vitrée représente tout ce qu’il reste à percevoir du monde extérieur dans la réclusion forcée de ce début de printemps 2020. Elle est en même temps ouverture et barrière.

Cependant, le recueil, d’une certaine manière, accueille des invités, en exergues, des poètes mais également des physiciens, des astronomes et surtout des astronautes ! qui élargissent la baie vitrée aux dimensions du vaisseau spatial et évoquent l’insondable beauté de l’univers, l’unicité de la Terre, notre bien commun. Ainsi le poète, dans sa bibliothèque, efface les limites de sa demeure et ouvre la poésie aux voyageurs du cosmos. Quant aux poètes qu’il convoque, ils défient eux aussi à leur mesure l’espace-temps ; ils peuvent venir des confins de la terre et de l’histoire comme le Chinois Wang Zihuan né en 688 ou être des contemporains amis comme Alexis Gloaguen. 

Une autre invitée serait la mémoire ancrée dans la vie intime : la mort du père, la tombe de la mère, un séjour en Chine et ce que peut contenir un téléphone portable. La poésie se déploie ainsi dans le passé du poète.

Cependant, c’est surtout le présent qu’interroge Yvon Le Men, ce qui est vu, senti, entendu, les menus incidents de la vie quotidienne : la panne des volets roulants de la baie vitrée – qui rend aveugle aux floraisons du jardin et à l’envol des oiseaux (p. 52-56), la chute du téléphone portable qui rend sourd-muet et isole des amis (p. 106-107). Sont aussi évoqués la rencontre avec les oubliés de la notoriété, qui restent au-delà des vitres, Jean-Pierre, le réparateur, et autres, anonymes, rivés aux soucis pressants du gagne-pain, du travail, du chômage (p. 60), de la mort.

Cette poésie est sans emphase. Elle s’affranchit même des règles formelles. La rime ? Elle vient au début, au milieu, consent même à paraître à la fin d’un vers ! ou ne vient pas. Le mètre est capricieux. Il s’octroie des ruptures (p. 83) comme des roulements de tambour coupant une mélodie.

Cette poésie forge ses propres impératifs, se prépare à être dite et perçue car le poète se veut et auteur et lecteur de ses propres vers, celui qui entre en contact direct avec un public. « Il arrive que l’on trouve dans les livres jetés aux lecteurs des lettres d’amour[1] ». Pour retenir l’attention du spectateur, lui imposer impressions et perceptions, les mêmes mots scandent la fin du vers : 

À force de tourner autour de ma maison / J’ai tracé un chemin autour de ma maison (p. 17).

Il peut s’agir d’en accentuer le début par l’anaphore fréquente :

les morts ne sont jamais là / où on les attend

les morts ne sont plus jamais / mais ils sont (p. 82).

L’auteur amuse son auditeur en sollicitant son attention par l’éventail de sens que peuvent avoir les mêmes mots, les mêmes sons : « j’ai tracé un chemin autour de ma maison… / par mes pas… / qui à force de marcher au pas… (p. 17)

À la baie vitrée, il donne « la baie d’Along / la baie d’Acapulco… » (p. 123), il joue sur les homonymes et dérivés de « vole », « des histoires … on les vole à ceux qui les racontent  / pour s’envoler avec elles ». (p. 23)

Interroger ce que disent les mots, en manipuler, en retourner le sens, c’est aussi leur demander de changer de tonalité. La reprise de mêmes expressions pour évoquer la mort sur différents registres s’apparente à des variations harmoniques.  La répétition des sons alliée à la diversité des significations assure la scansion. Les blancs entre les fréquents couples de vers ou la brièveté des strophes l’accentue. Outre le rythme et les sonorités, la poésie, parfois soutenue par la chanson, parfois accompagnée d’un accordéon, a autant à voir avec la musique qu’avec le sens, pourtant primordial.

Le fond de l’œuvre scrute la condition humaine, traduit l’interrogation devant la vie, la mort, rendue plus vive, plus pressante en raison de la pandémie, inventorie ce que nous révèlent les perceptions des astronautes mais également ce que nous disent les religions (p. 42-45), unanimes seulement sur l’existence d’un mystère, d’une toute-puissance à laquelle chacune confère ses propres consolants ou menaçants éblouissements. Le poète aztèque, déplorant la mort, interroge sombrement : « Où nous faudra-t-il aller ? »

Pour tenter une réponse – ce qui parvient à multiplier les questions –, l’évocation des fleurs, des arbres comme dans la poésie chinoise, forme un inépuisable réseau de métaphores et d’allusions. La vieille dame qui vient de mourir est pareille à la clochette au milieu des primevères (p. 79). Le destin de chacun des deux pommiers (p. 98-99) peut donner lieu à une méditation sans fin sur la condition du vivant, l’influence du milieu, la splendeur de la nature, l’éphémère de sa beauté, le cours inexorable de la vie…

Le rôle des oiseaux, qui traversent souvent le poème, est de nous emmener plus loin, beaucoup plus loin, vers une quête fondamentale. Le rouge-gorge en particulier chante les variations de ses appellations en breton « boderuig… born buzun… ruchoden » (p. 24-25).  On pense à Marie de France qui vocalise sur le destin d’un même rossignol, « dont li Bretun firent un lai, laüstic a nun…ceo est le russignol en françeis / e nihtegale en dreit Engleis ». Mais la réflexion inévitable sur la rupture entre le mot et la chose, qui peut avoir plusieurs noms, l’étrangeté des sonorités dans un contexte français, vont au-delà des mots : « mon poème naît de son échec à lire / la langue des oiseaux », dit Yvon Le Men (p. 18) qui rappelle la légende bretonne du rouge-gorge qui sécha le sang du Christ (p. 25). Le langage des oiseaux, mythe né de toutes les traditions et ayant franchi toutes les frontières, inaccessible de prime abord aux humains, signifie l’universelle empathie et une révélation de type spirituel. On pense à certains contes, à des textes ésotériques ou mystiques. Le conte slave Volga le Bogatyr dit l’histoire d’un enfant exceptionnellement précoce qui après avoir tout appris et tout compris fuit son pays pour aller chercher ailleurs la « science profonde », le langage des oiseaux. Le poète soufi Farid al-Din Attar, dans La Conférence des Oiseaux, imagine, au-delà d’un mont sacré, la quête d’un roi ou plutôt d’une vérité par les oiseaux réunis autour de la huppe, messagère et confidente du roi Salomon. 

Il est dit qu’on peut trouver cette communion, ce langage universel, cette langue secrète des alchimistes, des saints et des poètes, par la transmutation de la parole, parfois dans les blancs du discours. On le dit. Cependant, si l’on peut être sûr de l’avoir cherché, dire qu’on est sûr de l’avoir trouvé tient des caprices de la vanité ou de la mémoire. Yvon Le Men parle, lui, de son « échec à lire la langue des oiseaux » et, nous, lecteurs, ne sommes pas si sûrs qu’il ne l’ait pas trouvée.

Yvon Le Men a reçu le prix Goncourt de la poésie 2019 pour l’ensemble de son œuvre, reconnu une fois de plus poète, vocation qui lui vint tout jeune. Il défait le regard, l’ouïe, tous les sens, de leurs habitudes sclérosantes par une approche neuve de la réalité. « Lecteur d’oiseaux [1]», il tient au partage, confondant à dessein écriture et diction. Il écrit donc chaque ligne comme s’il voulait transcrire pour la première fois ce qui est perçu, le donner à voir, et surtout à entendre dans une ambition de sincérité totale. Cependant il semble aspirer à une appréhension du monde qui éliminerait la « quête désespérée d’un sens » (p.19), qui ne se trouve pas dans les mots mais qui, paradoxalement, a besoin des mots et surgirait quand ils ont été dits, fortement sentis puis finalement se taisent.

Tout en nous rappelant l’incommensurable de l’univers, la fragilité de notre Terre, le poète, nous défait – tout en l’évoquant – de l’utilisation machinale du domestique, du quotidien.

Le poète est un passeur. Qui l’entend, il l’emmène vers d’autres rives, hors du familier, de toute question demandant certitude.

Michelle Labbé


[1] Yvon Le Men, Une île en terre, Paris, Éditions Bruno Doucey, 2016, p. 93.


[1] Yvon Le Men, Les Mains de ma mère, Paris, Éditions Bruno Doucey, 2019, p. 47.

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