Rachel – Sur les rives de Tibériade

Rachel, Sur les rives de Tibériade, Traduit de l’hébreu et présenté par Bernard Grasset, Arfuyen, 2021, 189 p.

Après avoir traduit et publié aux éditions Arfuyen les trois œuvres majeures de Rachel, Regain en 2006, et De loin suivi de Nébo en2013, le poète Bernard Grasset achève son travail de traduction de l’intégralité de l’œuvre poétique en faisant paraître chez le même éditeur un dernier volume intitulé Sur les rives de Tibériade. Il contient l’ensemble des poèmes épars et des articles laissés par Rachel, ainsi qu’un choix de lettres.

Bien que considérée à juste titre comme une fondatrice de la littérature hébraïque moderne, Rachel est peu connue en France, et Bernard Grasset s’emploie à nous la faire découvrir. Dans une note biographique, en fin de volume, il donne les éléments essentiels de la vie de Rachel Blaustein, qui a choisi comme nom d’auteur son prénom. Elle est née en 1890 en Russie. Sa famille, très religieuse, vit dans un monde de culture, d’art et de littérature et se trouve en relation avec de nombreux artistes et écrivains, comme Tolstoï. Le frère aîné de Rachel, Jacob, sera philosophe et une de ses sœurs, Bethsabée, musicienne. Quant à elle, elle veut devenir peintre. En 1909, elle part en voyage en Terre Sainte, où elle apprend l’hébreu, et découvre le lac de Tibériade. En 1913, elle vient à Toulouse pour y entreprendre des études universitaires d’agronomie. Elle y rencontre Michaël Bronstein, qui jouera un rôle important dans sa vie sentimentale, mais sa nostalgie pour Tibériade se fait chaque jour plus poignante. En 1916, à cause de la guerre, elle est contrainte de revenir en Russie en tant que citoyenne russe. Elle renonce à être peintre, traduit en russe des poètes comme Haïm Bialik et rédige ses souvenirs sur Tibériade. Une fois la guerre terminée, elle part travailler dans le kibboutz de Degania et commence à écrire des poèmes en hébreu. La tuberculose dont elle est atteinte l’oblige à quitter assez rapidement le kibboutz. Elle s’en va vivre de façon monacale à Tel-Aviv, puis c’est le sanatorium et l’hôpital. Elle y meurt début 1931, et repose au cimetière de Tibériade, sur les bords du lac.

Son cheminement poétique l’a conduite à traduire en hébreu des poèmes de langue française (Verlaine, Maeterlinck, Van Lerberghe, Jammes), allemande (Heine), russe (Pouchkine, Anna Akhmatova, Essénine), ainsi que des œuvres en anglais, italien et yiddish. Les trois recueils qui constituent l’essentiel de son œuvre : Saphiah (Regain), 1927, Minégéd (De loin), 1930, et Nébo, 1932, ont été traduits en yiddish et en allemand dès les années 1930, puis, plus récemment, en espagnol et en anglais. Après les traductions en français effectuées par Bernard Grasset, une biographie est parue en 2018 aux éditions du Cerf, signée Martine Gozlan, Quand Israël rêvait – La vie de Rachel Bluwstein.

Sur les rives de Tibériade se compose de trois grandes parties : « Tibériade. Poèmes épars », qui présente une trentaine de poèmes dans leur version originale et leur traduction française, « Lettres », qui groupe quatre lettres écrites de France et trois poèmes épistolaires, « Articles » qui propose vingt et un textes de Rachel.

Dans la préface de l’ouvrage, intitulée « Dans le jardin du cœur », Bernard Grasset évoque d’emblée la fascination de Rachel pour la nature : elle habite la terre ancestrale, elle la travaille comme elle la chante. Il s’agit d’une poésie de l’espace et du temps, où le proche et le lointain, le familier et l’étranger sont en dialogue constant. Un mot y apparaît essentiel, c’est le mot « cœur ». Comme dans la Bible, il est l’instance décisionnelle de notre existence : jardin caché, lieu de l’amour, mais aussi de la révolte et de la colère. Chagrin, douleur et tristesse ; en contrepoint, joie, paix et allégresse s’y succèdent et s’y mêlent. L’être humain est évoqué de façon concrète, à partir d’un élément tel que la main, la voix, le visage, le regard, pour exprimer l’invisible du cœur et de l’âme (néphesh). La poésie de Rachel est humaine et fraternelle, proche comme elle-même des enfants et des pauvres. Rachel voulait être peintre et ses écrits témoignent d’une remarquable acuité picturale. Parmi les couleurs qui traversent son œuvre, le bleu domine : celui de la mer, celui du ciel, l’azur (tékhèleth). Le lexique utilisé apparaît essentiellement biblique. Rares sont les mots qui font exception. En ce qui concerne la versification, se retrouve aussi parfois un procédé biblique, celui du parallélisme où deux stiques se font écho, comme dans les Psaumes. Il en est de même pour le contenu : nombre de poèmes font référence à des éléments thématiques de la Bible. L’écriture de Rachel s’inscrit sous le signe de la sobriété et de la brièveté. Le vers, court, peut se réduire à un ou deux mots et la moitié des poèmes présentés ne dépassent pas huit vers. Les symboles, nombreux, font que sa poésie suggère, fait signe et s’accomplit dans le chant. La souffrance, qu’elle soit physique, morale ou métaphysique, pèse lourdement sur Rachel, et seul l’amour peut l’apaiser. La thématique de ce sentiment est particulièrement présente, tout comme celle de l’alliance mystique. « Mais moi alliée de la nuit, / Je partage son secret étoilé », tel est l’ultime vers du dernier des poèmes épars. Rachel est celle qui attend, celle qui a soif, mais qui sait se tourner vers la lumière et l’azur. Elle séjourne dans les ténèbres de la souffrance, et elle chante la lumière et la vie. Sa poésie est tout à la fois un chant tragique et un chant d’espérance.

Dans une « Note sur la traduction », le lecteur est informé du fait que les trente poèmes ici rassemblés ont été écrits entre 1920 et 1930 ; malgré leur qualité, ils n’avaient été repris dans aucun recueil. Bernard Grasset commente le choix du titre Sur les rives de Tibériade à partir du passage d’un article de Rachel : « Ce n’est pas seulement un paysage, le lac de Tibériade, ni un fragment de nature – le destin d’un peuple s’allie à son nom. Avec des yeux sans nombre il nous regarde des profondeurs de notre passé, avec mille lèvres il parle au cœur. » Il rappelle enfin que, dans son parcours de traducteur de poèmes contemporains écrits en hébreu, jamais il n’avait trouvé chez quiconque une telle immédiateté, une telle spontanéité, une telle aisance dans le passage de la langue d’origine à la langue de réception.

Les quatre lettres écrites de France l’ont été de Toulouse, quand Rachel effectuait ses études d’agronomie. Dans la première, adressée à Samuel Dayan (le père de Moshé Dayan), un des fondateurs du kibboutz de Degania, elle témoigne qu’elle a « juré fidélité » au lac, aux montagnes, au Jourdain. Les trois autres ont pour destinataire Noé Naftolsky, botaniste d’origine ukrainienne, lié d’amitié avec Rachel. Il a demandé à être enterré au cimetière de Tibériade, à côté de la tombe de son amie. Suivent trois poèmes épistolaires qui n’ont jamais fait l’objet d’une traduction, dont « L’hôpital », qui figure dans une lettre de Safed où Rachel était soignée pour sa tuberculose en 1925.

La dernière partie de l’ouvrage présente vingt et un articles rédigés par Rachel. Hormis le premier d’entre eux, écrit en russe, « Sur les rives de Tibériade » (1919), tous les autres l’ont été en hébreu. Ils ont pour la plupart été composés entre 1926 et 1930 et ils ont été publiés soit dans le supplément littéraire du quotidien Davar soit dans des revues. Quatre d’entre eux évoquent la vie des pionniers d’Israël, sept sont consacrés à des poètes (Francis Jammes, Asaf Halévy, Isaac Lamdan, Lyuba Almi, Anda Pinkerfeld, Shin Shalom, Samuel Bass), deux évoquent des essais (Littérature et révolution de Trotski, La Vie des fourmis de Maurice Maeterlinck), un s’intéresse à une pièce de théâtre (Six personnages en quête d’auteur de Luigi Pirandello), cinq à la littérature romanesque (Jours et nuits de Nathan Bistritzsky, Les plaisirs et les jeux de Georges Duhamel, Anatole France en pantoufles de Jean-Jacques Brousson, Claude Lunant de Joseph Jolinon, Clarté d’Henri Barbusse) et un à la biographie d’un saint (Vie de François d’Assise). On retrouve dans ces articles de nombreux thèmes présents dans l’œuvre poétique : l’attachement à la Palestine et au lac de Tibériade, la nature, le travail de la terre, la soif, la fraternité, le sens du sacré, le sentiment cosmique…

Avec ce volume, Bernard Grasset achève de façon heureuse la publication de l’œuvre poétique de Rachel. La mise en page, d’une esthétique parfaite, donne à lire le texte hébreu sur la page de gauche, et la traduction sur la page de droite. Quant aux articles et aux lettres, non seulement ils ont leur propre valeur, mais en outre ils contribuent à éclairer le contenu des poèmes. La préface, les notes et les commentaires de Bernard Grasset, d’une remarquable précision, guident le lecteur avec une grande efficacité.

Michel Gramain

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