Georg Trakl – Les Chants de l’Enténébré

Georg Trakl, Les Chants de l’Enténébré, Poèmes choisis, traduits de l’allemand et présentés par Michèle Finck, Paris-Orbey, Éditions Arfuyen, « Neige » no 40, 2021, 138 p.

Avec Les Chants de l’Enténébré, Michèle Finck – connue tant pour son œuvre poétique que pour ses travaux universitaires portant sur la poésie – livre une traduction très sensible de dix-neuf poèmes de Georg Trakl. Pour comprendre le sens profond de ce projet traductif, il est nécessaire de le lire en regard du poème « Cri 2. Mineur de la mémoire » tiré de son recueil Sur un piano de paille (Arfuyen, 2020). Michèle Finck y suggère l’importance que le poète autrichien prit dans la vie de son père (Adrien Finck, auteur d’une thèse pionnière sur Trakl). La traductrice, alors enfant, imagine que ce Georg, mort à 27 ans et objet de tant d’attention de la part du père, est son frère ou son demi-frère défunt. Un frère fou auquel ressemblerait, bien des années plus tard, le compagnon de vie choisi par la traductrice. Plane ainsi, durant l’enfance et l’adolescence de Michèle Finck, l’ombre et la « voix obscure » de Trakl, que son père l’encourage, très tôt, à traduire : « Pour que Georg soit toujours vivant. » Il y a donc, dans ce travail de traduction, quelque chose de vital, tant pour la traductrice que pour le poète traduit.

Le choix des poèmes donne à entendre la voix trakléenne de 1913, celle des plus grands poèmes du recueil posthume Sébastien en rêve (1915), mais aussi les deux derniers poèmes de Trakl (« Plainte » et « Grodek »), déchirants, écrits juste après la terrible vision des champs de bataille de la Première Guerre mondiale, où il officie en tant qu’infirmer pour soigner des centaines de blessés, et juste avant sa mort, causée par une overdose de cocaïne, dont on ne sait si elle fut un suicide. Le titre de l’ouvrage est une fusion de deux titres de poèmes trakléens (« Chant du Séparé » et « Rêve et enténèbrement »). Ce titre souligne l’importance du terme « enténèbrement », choisi par Michèle Finck pour traduire le « maître-mot » Umnachtung, très présent dans l’œuvre de Trakl. Remarquons le souci, rare chez les traducteurs de Trakl, de différencier le terme Wahnsinn (folie) du terme Umnachtung, qui contient celui de « nuit » (Nacht) en son sein. Marc Petit et Jean-Claude Schneider (Crépuscule et déclin,suivi de Sébastien en rêve et autres poèmes, « Poésie/Gallimard », 1990) ne proposaient le vocable « enténèbrement » que dans un seul poème (« Nachts » « De nuit ») pour traduire l’allemand Umnachtung, lui préférant « folie » ailleurs, alors même que le terme allemand restait identique. Michèle Finck se refuse à traduire un même mot par des mots différents, principe qu’elle applique à l’échelle de toute sa traduction, ce qui permet de faire entendre au lecteur la dimension hypnotique et obsédante des leitmotive trakléens.

Mais Michèle Finck ne livre pas, dans cet ouvrage, des poèmes seuls. Elle les entoure d’une préface et d’une postface, dans un geste d’embrassement protecteur qui rappelle le motif, prégnant chez Trakl, de la chrysalide ou de l’enveloppement. Comme s’il fallait, pour toucher cette poésie infiniment fragile et délicate, infiniment souffrante, un soin particulier, presque maternel ou du moins familial, qui fait sans doute écho au soin que le père de la traductrice eut pour ce poète tant aimé. La préface, intitulée Georg Trakl l’Enténébré, offre bien plus que des clés biographiques : une mise en rapport essentielle avec Rimbaud, un parcours des héritages multiples qui viennent se greffer « sur le terreau d’une existence tourmentée jusqu’à la folie et la mort », mais aussi une réflexion sur l’importance du travail du son dans la poésie du poète autrichien, son « qui est le plus profondément dépositaire de l’identité de Trakl », son qui « parvient à tenir tête à la signification ». Le son forge une poétique trakléenne du cri, cri orphique qui se situe toujours « au bord du mutisme », cri-trace de la « voix obscure » de celui qui ne parvient pas à remonter des enfers, à survivre au mal, à la nuit, à l’enténèbrement. La postface Traduire Trakl, traduire la poésie : intention et intonation, souligne à quel point le cœur du projet de traduction de Michèle Finck se situe dans une attention très fine portée à la matière sonore et rythmique des textes. Michèle Finck énonce ainsi en fin d’ouvrage une vraie poétique de la traduction : faire fusionner intention et intonation, démarche dans laquelle le traducteur rejoint l’interprète musical d’une partition. Michèle Finck traduit, sans nul doute, en poète : se lit chez elle le désir de rendre le ton ou la voix de l’autre. Sa traduction du poème Klage, « Plainte », est un témoignage de ce travail d’orfèvrerie sonore, tant par le souci de faire entendre les allitérations, les assonances, les paronomases de l’original (le magnifique vers « Schwester stürmischer Schwermut » est ainsi rendu par « Sœur de l’âme sombre d’orage »), que par l’inventivité inédite dont la traductrice fait preuve pour trouver un équivalent à l’intonation impersonnelle de Trakl.

Ce rapport au texte fait d’écoute permet également à Michèle Finck d’entendre, à travers la voix de Trakl, celle de poètes français chers au poète autrichien. Elle opère ainsi des choix traductifs d’une rare fulgurance, ainsi celui de traduire le « stieg […] den schwarzne Wald inhab » (vers extrait du poème « Les Sept chants de la mort ») par « descendit au bas du bois noir », afin que l’oreille du lecteur se souvienne de la fin du poème « Aube » de Rimbaud. Michèle Finck nous donne ainsi à entendre les poèmes de Trakl dans leur subtilité sonore, et ce faisant nous permet de mieux comprendre cette voix mélancolique, porteuse à la fois de l’intensité du cri et de la précarité du murmure au bord du silence. La traductrice-poétesse ne cesse de « travailler son oreille » pour traduire ce frère qui l’accompagne depuis l’enfance, et donner à lire une traduction « clairaudiente », qui sait « voir avec l’ouïe » les mots du poème : une traduction fondamentalement à l’écoute.

Irène Gayraud

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