Béatrice Bloch – Lire, se mêler à la poésie contemporaine

Béatrice Bloch, Lire, se mêler à la poésie contemporaine. Aimé Césaire, Bernard Noël, Dominique Fourcade, Florence Pazzottu, Éditions de l’Université de Bruxelles, « Littérature(s) », 2021, 322 p.

Qu’est-ce que lire un poème ? À cette question, qui évoque les grandes heures de l’analyse structurale, bien peu de réponses ont été apportées dans les dernières décennies. Si la poésie pouvait naguère être le terrain privilégié des théories linguistiques, il faut bien reconnaître qu’elle a fait par la suite l’objet d’études clairsemées de la part des théoriciens de la lecture et de la littérature en général. Aux célèbres analyses de Jakobson et de Kristeva ont certes succédé les œuvres d’Henri Meschonnic et de Gérard Dessons, directement héritières de la linguistique et de l’analyse du discours, les théories d’inspiration phénoménologique de Michel Collot ou d’Antonio Rodriguez, l’incisive étude de Christian Doumet Faut-il comprendre la poésie ? (Klincksieck, 2004), mais dans leur majorité, les ouvrages consacrés à la lecture littéraire, ceux d’Umberto Eco, de Wolfgang Iser, de Hans Robert Jauss, de Michel Picard, Michel Charles ou Vincent Jouve, fondent leur théorie sur un corpus de fiction narrative. C’est à ce déficit que vient remédier le livre Lire, se mêler à la poésie contemporaine. Aimé Césaire, Bernard Noël, Dominique Fourcade, Florence Pazzottu grâce à une vaste analyse des mécanismes de la lecture du poème. Chercheuse spécialiste des théories de la lecture, Béatrice Bloch a d’abord travaillé sur le récit, notamment dans Une lecture sensorielle : le récit poétique contemporain, Gracq, Simon, Kateb, Delaume (Presses Universitaires de Rennes, 2017). Cet horizon est explicitement son point de départ. La première partie de Lire, se mêler à la poésie contemporaine est en effet consacrée à un examen méthodique de la validité des outils d’analyse de la narration fictionnelle transposés à la poésie. La deuxième partie envisage plus classiquement deux grandes composantes du texte poétique, l’image et le rythme, dans la perspective d’une description systématique des étapes du processus de lecture, tandis que la dernière partie propose, de façon originale, une enquête auprès d’un panel de lecteurs et cherche à déterminer la part de chaque composante dans la perception d’ensemble des poèmes soumis aux enquêtés. Se fondant sur la sémiotique, la phénoménologie et certains apports des neurosciences, Béatrice Bloch propose ainsi une ressaisie systématique de l’expérience de lecture de la poésie, comme en témoigne le titre de son livre à la syntaxe inattendue : Lire, se mêler à la poésie contemporaine. Derrière l’apposition, il faut entendre la volonté de caractériser la lecture comme expérience saisissante pour le lecteur, du point de vue de son corps, de ses sensations, de son écoute, aussi bien que de son imaginaire et de sa compréhension du poème. Le corpus choisi est délibérément restreint et hétérogène. Quatre recueils le composent, publiés entre 1960 et 2011 dans des contextes et selon des esthétiques très divers : Ferrements d’Aimé Césaire (1960), Xbo de Dominique Fourcade (1988), La Chute des temps de Bernard Noël (1993), et Alors de Florence Pazzottu (2011). Rien ne vient justifier le choix de ces livres, sinon le désir de faire des coups de sonde destinés à tester la validité des hypothèses théoriques. Il ne faudra donc pas attendre de cet ouvrage des mises en perspective esthétiques ou historiques : l’objet ne relève ni de l’histoire littéraire ni de la poétique des œuvres. La lecture se fait en plan rapproché ou en gros plan et ne contextualise que rarement les passages considérés. C’est que l’attention est tout entière tournée vers le lecteur et le type d’expérience que lui fait vivre la poésie. Sans doute pourrait-on débattre du choix de l’étiquette de « poésie contemporaine » et préférer celui de « poésie moderne » : un recueil publié en 1960, comme celui d’Aimé Césaire, entre difficilement dans la catégorie du contemporain mais cette catégorie de toute façon fait elle-même débat aujourd’hui pour qualifier la poésie actuelle et ce sont là des questions d’histoire littéraire qui n’entrent pas dans le propos du livre.

La première partie de l’ouvrage entend éprouver la validité des outils narratologiques élaborés par les théories de la lecture sur un corpus poétique. La question principale est celle de l’immersion : le lecteur peut-il s’immerger dans le texte poétique comme il le fait dans la fiction ? Autrement dit, y a-t-il en poésie quelque chose qui fasse « monde » et permette au corps imaginaire du lecteur d’habiter cet espace ? Il faudrait pour cela personnages et actants, densité et complétude de l’univers représenté. Or la poésie moderne se caractérise d’emblée par son incomplétude : « l’ameublement en personnages et en actions existe mais est souvent peu cohérent, la langue anti-mimétique, les isotopies et domaines de sens, d’espace et de temps souvent interrompus et fragmentés. » (p. 35) Les traces de mimesis sont furtives, les descriptions rares et parcellaires, les isotopies partielles et interrompues, si bien que le lecteur ne rentre pas dans l’univers du poème de la même façon qu’il adhère au monde représenté dans la fiction, même la plus moderne. C’est autrement, par repérage de récurrences d’images et de rythmes, que se dégagent les caractères propres d’une œuvre ou d’un recueil, qui en font un espace singulier auquel le lecteur adhérera progressivement. Béatrice Bloch met l’accent sur la lenteur d’une telle appropriation d’un univers poétique, ce que confirme bien l’expérience que chacun peut faire de la lecture de la poésie moderne. L’autrice envisage ensuite le statut des personnages et de l’événement pour en conclure qu’ils n’ont pas, en poésie, de rôle central : propriétés de personnages détachées des individus, événements réduits à des actions menues ou à des basculements de rythme ou d’émotion, sans qu’il soit possible d’observer une homogénéité de temps et d’action permettant de parler véritablement d’événement. Le dernier critère de la fiction selon Umberto Eco, sur lequel s’appuie Béatrice Bloch, celui de la médiation (point de vue et perspective), semble en revanche bien présent dans les quatre recueils envisagés. Si les outils utilisés s’avèrent finalement plutôt déceptifs, la poésie ne se laissant pas facilement saisir par les théories de la lecture fictionnelle, la conclusion du chapitre sur l’immersion du lecteur en poésie fait intervenir des débats tout à fait intéressants. Discutant les thèses de Reuven Tsur, qui réfute l’idée d’une immersion corporelle du lecteur dans le poème, Béatrice Bloch soutient qu’il existe une capacité du lecteur à se projeter dans le texte poétique par le biais des déictiques, du pronom « je » (et de ses implications proprioceptives) et des évocations sensorielles (rythmiques, visuelles, auditives). Ce corps mentalisé, ou imaginé, n’est alors certes pas immergé comme dans une fiction narrative où il se situerait dans des endroits et des temps déterminés, mais il est bien impliqué par le poème et « intensifié » (p. 110).

Il pouvait paraître surprenant d’importer en poésie moderne et contemporaine des outils issus de la narratologie. Béatrice Bloch se réfère à la pratique de deux critiques de la poésie anglaise, Peter Hühn et Jens Kiefer. Toutefois l’histoire de la poésie française a suivi un chemin différent de la poésie anglaise : la coupure instaurée par le refus du récit chez Mallarmé, puis Valéry et une très grande partie des œuvres poétiques françaises du XXe siècle, a conduit à une mise en cause radicale de la mimesis aristotélicienne. Aussi n’est-il pas surprenant que l’approche narratologique, fondée sur la construction d’un univers référentiel, donne peu de résultats. Pourtant le champ poétique français est plus varié qu’il n’y paraît et, pour cette raison, les quatre recueils choisis ne peuvent valoir autrement que comme coups de sonde aléatoires. À côté des poétiques issues de la révolution mallarméenne moderne s’est par exemple développée une poésie narrative au XXe siècle, étudiée par Dominique Combe notamment, qui donnerait certainement des résultats intéressants sous un angle spécifiquement narratologique. Ou bien encore, pensons aux post-poésies contemporaines qui ont engagé dans leurs productions un détournement critique des médias pour penser et reformuler la notion d’événement. Que devient une lecture narratologique de ces textes qui font sortir la notion d’événement des cadres habituels de la représentation ?

La deuxième partie de l’ouvrage se concentre sur une approche plus traditionnelle de la poésie par les images et les phénomènes rythmiques et sonores, mais toujours dans la perspective de l’expérience de lecture. Une description analytique de cette dernière forme le préambule des études de cette partie. Le lecteur de poème se caractérise par son « attention divisée », c’est-à-dire qu’il est capable de pratiquer simultanément la réception des signifiés, la perception indirecte des sons par oralisation intérieure et la perception oblique des images par traduction en contenu mental (p. 136). Une fois cette concomitance établie, Béatrice Bloch aborde l’analyse des images en commençant par une catégorisation de leur réception tout à fait bienvenue tant sont divers les phénomènes observables sous le nom d’image poétique : images symboliques, images allégoriques (porteuses de sens symbolique et laissant imaginer une expérience sensorielle), images sensorielles (représentables et renvoyant à un vécu imaginable), images en jeux de mots et images « mystérieuses », qui peuvent rester opaques. Autour de cette dernière catégorie surgissent parfois dans l’ouvrage des questions surprenantes sur la visualisation ou le référent d’images que l’on peine à se représenter. Il nous semble qu’il n’est pas nécessaire de convoquer un onirisme surréaliste pour en rendre compte. La première partie du livre a démontré la faiblesse mimétique de la poésie, de sorte que s’étonner d’une image mystérieuse parce que non mimétique revient à lire la poésie à l’aune de ce critère. Sans doute sort-on de cette impasse grâce à l’approche en termes de « figurativisation », introduite ensuite par Béatrice Bloch. Cette notion, empruntée à David Gullentops, considère la lecture d’un texte poétique comme un mouvement dynamique assuré par le lecteur « qui impute des virtualités de sens aux images et aux motifs découverts au fil du texte » (p. 172). Cette notion est du plus grand intérêt. Elle permet de dépasser l’approche statique des images, en termes de tropes, dont chacun peut constater l’échec partiel dans sa lecture de la poésie moderne. Une image poétique ne peut pas s’appréhender seule, en dehors du réseau des variations où elle se forme, constate judicieusement Béatrice Bloch. On s’attend alors à une saisie des images poétiques à l’échelle d’un recueil entier, et même de toute une œuvre. Or l’approche synoptique a été limitée, en première partie, aux questions issues de la narratologie, alors qu’elle conviendrait parfaitement au traitement des images. Il apparaît bien, à la suite de ce que Henri Meschonnic appelait, naguère, dans une perspective saussurienne, le « mot poétique » ou « mot valeur » (Pour la poétique, I), que le jeu de récurrences et variations qui fait « monde » en poésie se déploie et ne se saisit, pour nombre d’auteurs modernes, que dans une totalité (recueil, suite d’ouvrages, œuvres entières). Et c’est bien ce que Béatrice Bloch retient de David Gullentops lorsqu’elle souligne que le concept de figurativisation est une structure forte du texte, qui lui confère une forme faisant univers, avec ses régularités, tout en se distinguant de l’espace mimétique habitable de la fiction. À cette échelle, celle d’un recueil entier, ou d’une série de recueils, voire d’une œuvre, certains mots ou images prennent une valeur, qui suffit à leur donner du sens, sans qu’il soit nécessaire de les rapporter pour les comprendre à un univers référentiel et mimétique. Elles cessent alors d’être « mystérieuses ».

Le second chapitre de cette partie commence par mettre au point la notion de rythme, en convoquant, à la suite de plusieurs théoriciens, une conception du rythme liée à la durée et à l’intensité de sons (P. Sauvanet), à laquelle s’ajoute une analyse en termes d’intonation (E. Lhote) ainsi qu’une étude du rythme « phonémique », fondé sur la répétition ou la transformation des phonèmes. Le concept de tempo (vitesse ou de lenteur de l’action) développé par la sémiotique du continu (C. Zilberberg) permet quant à lui d’entrer dans l’aspectualité de la poésie, qui désigne une façon de se rapporter au monde en conférant à ce dernier un aspect inchoatif, duratif, ou terminatif. L’étude combinée de ces niveaux rythmiques permet de dégager la « thymie » d’une lecture, le mode de participation émotionnel du lecteur au texte lu. L’analyse s’attachera alors à relever les congruences ou les divergences des expériences sensorielles avec le signifié du texte, une fois celui-ci établi de façon minimale. L’enjeu n’est pas, de fait, de renouveler l’interprétation de ces poèmes, mais d’en observer les effets sur le lecteur.

La réception des sensations visuelles, sonores, rythmiques opérant simultanément, la troisième partie de l’ouvrage propose logiquement une étude de leur combinaison, appelée « spectre ». Le spectre combine plusieurs « grains » dont chacun représente un « élément sensoriel minimal, qu’il soit de l’ordre d’un motif d’images ou figurativisation, d’une figure rythmique ou thymique, ou d’un jeu de sonorités » (p. 225). L’originalité de cette partie consiste dans l’enquête à laquelle se livre Béatrice Bloch auprès d’un groupe de lecteurs pour chacun des quatre auteurs du corpus. Un poème, de longueur variable, leur est soumis afin d’observer comment se combine chez eux la réception des différentes expériences sensorielles suscitées par le texte. Le résultat permet d’affirmer que le spectre d’un poème est accessible s’il ne sature pas l’attention sur plusieurs grains sensoriels à la fois. À ces percepts mentalisés se joint une réception émotionnelle autant qu’un travail de symbolisation intellectuelle, qui font de l’expérience de lecture poétique un ensemble d’une grande intensité. C’est par ce concept d’intensité que conclut Béatrice Bloch en proposant d’y voir la spécificité de la lecture de poésie, en face de l’immersion caractéristique du roman.

Un des principaux intérêts du livre repose sur l’analyse du type d’expérience sensorielle mentalisée que propose la lecture de la poésie moderne. Cela implique, entre autres, une explicitation de ce que les poètes désignent parfois comme oralisation intérieure. Le livre de Béatrice Bloch nous donne alors des outils pour une réflexion sur le rapport entre cette oralisation intérieure et la lecture oralisée des poèmes, dont l’étude commence à se développer (dans le programme « Archives sonores de la poésie », conduit à l’Université de Paris et à Sorbonne Université, par exemple). Cette analyse en outre a le mérite d’aider à mettre en perspective le rapport au sens en poésie moderne. Aux reproches d’illisibilité ou de difficulté de la poésie moderne, il faut répondre par « l’attention divisée » de la lecture esthétique et accepter un rapport au sens différé ou suspendu, autant qu’une intelligence par le corps.

Lire, se mêler à la poésie contemporaine. Aimé Césaire, Bernard Noël, Dominique Fourcade, Florence Pazzottu est, on le voit, un ouvrage d’une grande richesse : il convoque et débat avec de très nombreux linguistes, sémioticiens et théoriciens de la poésie. Il s’en dégage une thèse forte, celle d’un « corps intensifié » par la lecture du poème, que tout lecteur de poésie peut tenter d’observer à son tour.

Laure Michel

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