“L’heure présente,” recueil de poèmes d’Yves Bonnefoy publié aux éditions du Mercure de France

 

            La plupart des textes présentés dans ce recueil ne sont pas tout à fait inédits : certains ont déjà été publiés dans des revues, d’autres ont fait l’objet de tirages restreints, et d’autres, enfin, font ici leur toute première apparition. Ce livre est donc le recueil des divers travaux  que nous a livrés Yves Bonnefoy durant ces dernières années.

            On retrouve dans ces pages ce qui est depuis toujours au centre de l’inspiration de Bonnefoy : les thèmes dominants de sa poésie y refont surface, tels le passage vers la mort (souvent associé, comme c’était déjà le cas dans Les Planches courbes, à la barque), la réminiscence, la passion désespérante pour les mots.

            Ce recueil contient cependant une nouveauté de taille, que l’on ne saurait ignorer : l’arrivée chez Bonnefoy d’une forme de sonnet non rimé, moins contraignante qu’elle ne l’est, par exemple, chez un Théophile Gautier, mais dont la vertu est comparable : celle, comme le dit Bonnefoy, de « raturer outre », de resserrer la construction des poèmes, de contraindre l’expression de l’idée, pour forcer le poète à reformuler, et même à passer outre, ouvrant ainsi un accès à un niveau de pensée qu’interdisait une écriture trop fluide, peut-être trop complaisante. « La contrainte, écrit Bonnefoy pour introduire ses sonnets, aura été une vrille, perçant des niveaux de défense, donnant accès à des souvenirs restés clos si ce n’est pas réprimés. »

            L’utilisation des sonnets permet donc une exploration plus avant dans les chemins qu’ouvre la poésie habituelle de Bonnefoy, et qu’ouvrent, au sein même du recueil, les poèmes en prose. En effet, on assiste, dans ces poèmes en prose, à des manières de mises en scène de la poésie, sortes de commentaires méta-poétiques.

            Ainsi, dans « Voix entendue près d’un temple », un homme et une femme se trouvent dans une ancienne bergerie au caractère sacré, peuplée par ce qui semble être une allégorie du langage, ou tout au moins du logos (les visages dessinés sur les murs), et entourée, au-dehors, par une sorte d’espace flottant, animalité pré-linguistique, cri bestial et effrayant, qui est aux deux personnages ce que l’appel de l’indicible est au poète. De même, la « Première ébauche d’une mise en scène d’Hamlet » fonctionne comme une allégorie de la poésie, la nuit enveloppant la montagne et les saynètes de la pièce de Shakespeare qui y sont éparpillées comme une réserve préconsciente et obscure enveloppe les morceaux épars d’un inconscient collectif, qui sont un amas de figures, de symboles et de mots luisant dans la nuit et dans lequel puise l’acte de création du poète.

            Autant de thèmes, de symboles et d’allégories qui sont repris dans les poèmes en vers, où ils sont explorés de manière plus allusive, mais aussi plus foudroyante (l’éclair étant un élément récurrent de la poésie de Bonnefoy, sans doute à cause de la brièveté de son caractère révélateur, qui illumine pendant une fraction de seconde, puis disparaît, à l’image du choc poétique). Ainsi dans le poème en vers « L’heure présente », les mots, toujours plongés dans un bain de nuit aux allures d’antichambre du logos, sont érotisés, assimilés à des « corps nus », dont le poète au désespoir ne sent pas le cœur battre.

            Et c’est en effet ce thème, cette peur de l’impuissance des mots qui habite le recueil comme une obsession. La question réelle qui anime chaque poème, chaque phrase, chaque couplement de mots chez Bonnefoy : la capacité des mots, toujours mise en doute, à créer de la matière, à faire advenir du réel, eux qui sont de simples abstractions, qui « tranchent, / S’ils croient le désigner, dans ce qu’ils nomment, / Transmutant toute fleur en idée de fleur. »

            La puissance de l’usage performatif, du subjonctif originel au goût de « fiat lux » tel qu’il est utilisé dans le titre « Soient Amour et Psyché », voilà le questionnement profond de Bonnefoy. Le reste, l’exploration de la relation entre nom et souvenir, les descriptions de jardins où herbe, maison et temps s’entrechoquent, l’accompagnement poétique vers une mort douce et belle ne sont que déclinaisons de cette angoisse suprême. Le mot comme geôlier ; le mot comme Dieu. Et, paradoxalement, le mot comme geôlier entraîne le mot comme Dieu, puisque c’est l’angoisse de la nullité, de l’inutilité du langage qui sème, nourrit et fait fleurir les poèmes de Bonnefoy.

 

«(…) Le moindre mot

A dans sa profondeur une musique,

Le phonème est corolle, la voix, c’est l’être,

Qui peut fleurir, dans même ce qui n’est pas. »

                                                                                                          (Extrait de « L’heure présente)

 

Colin Guérand

  12€

Egalement reçu pour le mois de novembre:

Où vont les arbres ? de Vénus Khoury-Ghata, publié au Mercure de France (12,50€)

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