Critique de Jean-Michel Platier

Dan Fante – De l’alcool dur et du génie, Poèmes choisis 1983-2002, 13e Note Éditions, 2010, 191 p. Traduit de l’anglais (États-Unis) par Léon Marcadet, préface de Joyce Fante, introduction de Ben Pleasants.

La vie des fils est toujours plus difficile quand il s’agit pour eux de se faire un nom, ou un prénom, par rapport à des pères qui ont connu le succès, notamment dans le domaine artistique. C’est vrai dans le cinéma, la chanson, parfois en littérature romanesque, mais c’est beaucoup plus rare en poésie.

Dan Fante est le fils de son père John, un auteur de romans et de scénarios à succès à Hollywood. Son roman Mon chien stupide est un bijou savoureux qui promène le lecteur entre le rire et un regard particulier sur la vie. Un texte universel.

Dan est poète. Et s’il s’est découvert poète sur le tard, à plus de quarante-cinq ans passés, c’est qu’il a vécu très longtemps dans l’ombre de son puissant et renommé père. Mais loin d’avoir été déterminés par un conflit supposé entre père et fils, les tenants et aboutissants de leurs relations auraient pu s’énoncer dans cette question : comment exister indépendamment de son géniteur dans le champ littéraire ?

Dan a eu une vie difficile, perdu entre alcool, drogue, échecs matrimoniaux et petits boulots dans les États-Unis de l’ère Reagan puis dans ceux des Bush père et fils… Comment vivre sa vie quand on travaille comme une bête de somme dans un taxi, quand l’espoir se limite à un bar où dialoguer avec son double lorsque les bouteilles de mauvais whisky tombent comme à Wagram ? Puis, après cures de désintoxication et séances des alcooliques anonymes pour accéder à une nouvelle vie possible, arrive soudain le besoin vital de l’écriture, avec le souvenir d’un père qui a construit sa vie et son nom sur une œuvre reconnue internationalement. Comme dans un bon scénario populaire, vient la première expérience éditoriale après des dizaines de manuscrits envoyés et refusés. L’heure de l’existence a sonné, la vraie, la vie vécue pour l’écriture, mais surtout par et pour la poésie. Et cette poésie n’est pas une écriture pastiche, ou de contrebande, elle ne peut traduire que la vérité, la réalité qu’a connue Dan Fante, dans son tragique, sa monotonie, son absurdité fondamentale, sa misère aussi.

Le livre de Dan Fante s’inscrit dans la lignée de ceux des grands auteurs américains comme Carver, Brautigan, Hirschmann, qui nous parlent d’eux à travers la réalité sociale américaine.

Certains pourraient juger cette poésie mineure. Mais en vérité ces poèmes ne trichent pas, ils disent sincèrement leurs états d’âme. Dan Fante s’est donc fait un prénom. Il continue le regard des Fante sur l’Amérique contemporaine. Ces poèmes peuvent aussi paraître pessimistes, voire nihilistes. Les vers de Dan Fante sont des coups de fouet, ils soulignent le rôle libérateur de l’écriture pour l’individu qui écrit, et soulèvent le lecteur qui, ébahi, peut envisager un autre chemin, parfois directement dans les traces paternelles.

Dante Fante a prouvé qu’il ne faut jamais désespérer et que tout peut arriver, sans forcément qu’on en soit réduit à dévorer les pères. Un jour.

Les écrivains qui n’écrivent pas, dis-je

c’est comme les putes qui ne sucent pas

ils devraient changer de métier

 

Jean-Michel Platier

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