Pile of bones / Stephanie Lake / Théâtre national de Chaillot

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Quatre danseurs sur scène, deux couples, deux danseurs et deux danseuses… Dans cette représentation au rythme saccadé et prégnant, à la respiration haletante et toujours en tension, les chiffres, les comptes, sont d’importance.

Pour nous spectateur, l’obscurité initiale de la scène nous invite à un laisser-aller, une nécessaire confiance que l’on doit donner aux artistes pour laisser notre corps de spectateur dans notre siège et laisser notre esprit se plonger sur ce qui se passe sur scène, une plongée en avant, dans l’invisible et l’inconnu pour mieux saisir, mieux percevoir, mieux vivre le bal mystérieux, presque infernal mais fascinant de ces créatures. En effet, ce qui se joue sur scène n’appartient pas vraiment au monde des vivants, mais leur matérialité les empêche d’être complètement dans l’au-delà, dans un ailleurs…

Les bruits d’une nature vierge de l’activité humaine, les sons de chamanisme et de rituels vaudou nous font entrer dans un état hypnotique. Ils nous plongent de force dans le surnaturel, nous font entrer en communication avec ces esprits qu’incarnent à merveille les danseurs désarticulés, dialoguant en cœur, se répondant les uns les autres, s’envoyant mutuellement des stimuli pour finalement former un seul corps, celui de la chorégraphie, d’une surprenante cohérence.

De cette osmose entre corps fluides, disloqués et rythmique entêtante, tranchante, découle une incroyable impression de liberté totale des êtres donnés à voir sur scène, une extraordinaire fusion entre le choix de leur mouvement et l’environnement. Alors que le décor est quasiment réduit à néant, ils reconstruisent tout un écosystème à la fois sonore et imaginaire autour d’eux. Si nous n’avons, dès le départ, pu faire cet acte de foi de nous laisser aller au spectacle, nous sommes irrémédiablement saisis dans l’évolution des différents tableaux. Émerveillés par ce spectacle mais ressentant le besoin d’un retour à notre monde connu et stable, quel soulagement de retrouver son corps de spectateur après un tel voyage aux confins de deux mondes qui se rejoignent dans cette valse surnaturelle, profondément changés et peu déçus par l’aventure !

Janna Boubendir


Dans une interview accordée à Nathalie Yokel, Stephanie Lake confie que Pile of bones est sa vision du monde perçue à travers le filtre de son subconscient. Plusieurs des tableaux témoignent d’un monde où les individus semblent modelés, notamment celui où le danseur empêche les mouvements de sa partenaire de se développer et de s’épanouir en les bloquant de ses mains par des gestes tendres. Ressort donc de ce duo une grande intimité rendant, ce qu’on pourrait percevoir comme un modelage social, doux et beau. La plupart des chorégraphies effectuées par les quatre danseurs sont emplies de création. La façon qu’ils ont de toucher et de tapoter les corps, comme s’ils étaient faits de pâte à modeler, démontre de cette volonté de parfaire ou de refaire. Le deuxième tableau est d’ailleurs celui d’un accouchement, d’une naissance, laissant libre cours à la création d’un être. Les danseurs rentrent chacun leur tour sur scène, enfermés dans une immense bâche translucide en plastique. La scène n’est éclairée que par une lumière blanche se trouvant à l’intérieur de la bâche, ainsi, le spectateur ne voit que les ombres des danseurs semblant lutter pour sortir et entrer sur ce qui pourrait être la “grande scène du monde”. Les visages plaqués sur la bâche dont la bouche est déformée par la lutte contre l’asphyxie, peut symboliser la rage de vivre des hommes, justifiant ainsi l’expression constante de la liberté dans les mouvements et les chorégraphies.

Les tableaux s’enchainent, commençant dans un noir si opaque qu’on ne peut distinguer le nombre de danseurs sur scène, et finissant, comme un cycle, sur une position similaire à l’ouverture mais pleine de couleur et de lumière. Plus la danse avance, plus la couleur prend place, et cette colorisation de la scène s’accompagne de rythmes beaucoup plus rapides et nombreux. Dans la dernière partie de la représentation, il y a une juxtaposition de différents rythmes qui s’accordent sans pour autant se suivre: le principal est celui battu par des musiques traditionnelles des peuples asiatiques et africains, cette rythmique est généralement doublée par des sons naturels comme la pluie, le claquement des mains sur un corps, ou de bruyantes respirations, et enfin, il y a un rythme silencieux qui ne passe que par la vision, celui des mouvements. Souvent bien plus rapide que la musique, les superpositions visuelles et auditives sont harmonieuses malgré leur décalage, les mouvements des danseurs composent une nouvelle musique à l’intérieur de la musique et créent ainsi une cohérence et non un chaos. Pourtant, il est vrai que de prime abord, le déchaînement des corps, s’apparentant à des tremblements et des torsions, semble confus et déroutant, d’autant plus pour quelqu’un n’ayant pas le regard habitué à ce type de danse qui ne se revendique d’aucune technique particulière.Deux tableaux sont particulièrement émouvants. Très rapprocher l’un de l’autre, le premier met en scène une danseuse recouverte de post-it qu’elle sème tout au long de sa danse. Bien que celle-ci s’effectue majoritairement au sol, elle possède une légèreté que les autres tableaux n’ont pas. Les mouvements sont moins saccadés et plus doux, leur lenteur permet au corps de s’étendre bien plus qu’auparavant. La lumière bleue baigne la scène dans une atmosphère onirique qui est contrariée par une musique ressassant inlassablement un bruit semblable à des chuchotements et le tic-tac d’une horloge. S’opère alors une montée en tension dont la fin semble exutoire puisque les danseurs reviennent habillés de couleur et marqués d’émotions fortes aux visages. Il semble donc que l’affirmation de soi face aux autres permet l’acquisition d’une insouciance et d’une liberté essentielles à la vie. Enfin, le dernier tableau marquant est peu commun puisque toute la beauté réside dans les ombres. La lumière chaude, faisant penser à celle d’un feu, reflète les ombres dansantes sur un voile orangé étendu au fond de la scène. Les corps des quatre danseurs fusionnent en une seule grande et difforme masse et proposent un spectacle très différent de celui qui se passe sur scène. Alors que les corps des danseurs pourraient être appréciés individuellement, il en est impossible pour leurs ombres qui, réunies, forment un ensemble indissociable renvoyant à un monde imaginaire et, peut-être est-ce là, la réflection du monde tel qu’il apparait dans le subconscient de Stephanie Lake.

Kennoc’ha Beauné


J’étais très excitée à l’idée de me rendre ce jeudi 23 mai dernier au théâtre national de la danse Chaillot, afin de voir le spectacle de danse contemporaine de Stephanie Lake, Pile of Bones. Et je n’ai absolument pas été déçue.

La compagnie réunissait 4 excellents danseurs (et quels danseurs !), qui se mouvaient sur des musiques de Robin Fox, pendant plus d’une heure sans interruption.

Comment expliquer… C’était impressionnant. Et ce dès le début. Alors que les spectateurs finissent de s’installer dans la salle, une fumée apparait sur scène. Et c’est dans cette brume que nous est révélé le premier danseur, assis en tailleur. Seule une lumière, devant lui, l’éclaire. Et sur une musique très sourde et lente se révèlent à nous les autres danseurs, qui étaient en fait autour du premier personnage, par le biais de leurs mains qui successivement viennent entourer son corps.

Tout au long du spectacle, la danse se veut totale : les danseurs dansent avec tout leur corps, jusqu’au bout de leurs doigts. Les pas et les mouvements se font parfois lents, parfois rapides, la danse est très saccadée par moments, le corps des danseurs tremble littéralement, on le voit du bout de la salle. Cela donne l’impression d’une danse de survie, ou il faut aller jusqu’au bout de chaque mouvement, de chaque détail, pour faire rejaillir du corps ce que le verbe ne peut dire. La chorégraphie, qui propose des mouvements presque fous, semblant n’avoir aucun sens, montre les danseurs comme possédés, et se veut hypnotisante.

Le spectacle est très perturbant : la danse donne presque tout le temps l’impression d’un contrôle des corps, à la fois intérieur, mais aussi extérieur. En effet, les danseurs semblent agir telles des marionnettes les uns par rapport aux autres. A plusieurs reprises, un des danseurs se met face aux autres, et du bout des doigts, ou de ses mains ou de ses bras, il guide les mouvements des autres, tel un chef d’orchestre. Ainsi, dans un tableau, les quatre protagonistes se retrouvent en duo, chaque duo proposant un danseur derrière l’autre. Les danseurs à l’arrière semblent de leurs mains façonner ceux de devant. Puis ils s’en vont, et restent alors les deux danseurs à l’avant, qui se mettent à bouger, à tomber au sol, à se relever, presque dans une idée de prise de conscience de leur corps en mouvement. 

Ainsi, les danseurs devant nous se déchirent, se rabibochent, tout cela figuré par des danses ou ils se jettent les uns sur les autres, se roulant dessus au sol, s’attrapant par les pieds… dans un tableau ou des chaises font office d’accessoire, les danseurs grimacent de manière exagérée et affreuse, appuyant l’idée de folie.

La danse, parce qu’elle est très ramassée, au sol, et permettant peu d’ouverture des corps, laisse même penser que l’on assiste à une danse de détresse. 

Tout cela est renforcé par la musique, contemporaine, qui ajoute au sentiment de malaise et rend l’ambiance pesante. Les musiques sourdes sont d’ailleurs entrecoupées par des sons qui rappellent des bruits de nature, des oiseaux, des insectes, ou donc de calme : mais bien souvent les danses ne correspondent pas et sont très saccadées :  le décalage participe à l’ambiance stressante.

Plusieurs scènes, à défaut de toutes, auront marqué mon attention, par leur plasticité esthétique impressionnante. Mentionnons d’abord un tableau dans lequel les danseurs sont enroulés dans un grand plastique géant ; ils dansent dedans, luttent pour en sortir, sans y parvenir. L’impression oppressante est à son comble et accentuée, par l’unique lumière qui éclaire la scène : celle-ci est tenue par l’un des danseurs, qui est dans le plastique, ce qui donne l’impression de voir les corps se mouvoir sans cependant bien parvenir à distinguer ce qu’ils font.

Je relèverai aussi le tableau ou, une danseuse, après s’être fait poser sur le corps une multitude de post-it de couleurs différentes, qui forment autour d’elle une sorte d’armure, tourne plusieurs fois sur elle-même avant de s’élancer dans une danse désarticulée ou elle cherche à se défaire de cette armure, le tout dans une lumière bleuâtre qui ne fait presque ressortir que les papiers de couleur.

Enfin, participe pleinement au spectacle le travail des lumières, des couleurs, et de l’espace scénique. Ce dernier justement est total, les danseurs le créent, allant même jusqu’à transformer la scène en coulisses (une danseuse se change devant nous, les post-it sont mis sur une autre danseuse devant nous). Il est renforcé par les lumières, qui le structurent (notamment par des carrés qui se déplacent au gré de la danse dans l’un des premiers tableaux), ou au contraire qui permettent d’enlever tout repère au spectateur (premier tableau ou la lumière dans la brume fixe un danseur, ou lumière de la scène du sac plastique géant qui empêche de bien distinguer l’action, etc). Enfin, le spectacle est structuré par les couleurs : les danseurs, d’abord en noir et blanc, finissent dès la scène du post-it par adhérer avec les couleurs : mais, toujours dans cette idée d’oppression et de pression, les couleurs, d’un coup surgissent, mais trop nombreuses : les vêtements portés sont dépareillés, pourvus chacun de multitudes de couleurs, déconcentrant le regard du spectateur.

Ainsi, ce spectacle, très beau, met brillamment mal à l’aise. Complexe, complet, il séduit le spectateur. À voir et à revoir.

Mathilde Fondanèche


Un visage dans la peine ombre sur quelques notes de sons techno, des mains qui peu à peu le cerne, un combat ou une prière : voici comment Stéphanie Lake, chorégraphe australienne renommée, a choisi de débuter son nouveau spectacle, Pile of Bones qui se produit pour la première fois en France.

Un visage qui se distingue péniblement dans la pénombre de cette salle du théâtre de Chaillot comme émergeant à la surface d’un néant où retentit un son presque insupportable à écouter.

Puis ces mains qui viennent de partout et de nulle part et qui ébauchent avec ce visage une danse singulière, où les unes semblent prendre le contrôle de l’autre, comme un combat intérieur.

Des mains qui se rattachent progressivement à des corps et qui entament alors une chorégraphie où le corps central n’est plus qu’un objet de contrôle. Paradoxal pourrait-on dire, puisque la danse n’est elle pas l’expression parfaite du contrôle de soi et donc de son corps ? Pour moi tout ce spectacle repose ici et il me semble que le titre même pile of bones (tas d’os) traduise ce lien entre le corps en tant qu’objet de la danse et le corps comme élément inerte caractérisé par une masse osseuse.

Puis une transition, comme le passage du corps inerte au contrôle de soi, une femme, dont le corps se recouvre progressivement de couleurs, marquant une rupture avec cette noirceur qui caractérise le début du spectacle. Une sorte d’avatar bleu qui se meut avec souplesse à travers la scène et qui perd progressivement ses couleurs. Des post-its, juste une multitude de post-its qui colorient le décor, comme le dessin d’un enfant sur une feuille de papier dont aucune logique ne régie l’organisation.

Cet avatar bleu marque un lien dans mes souvenirs avec le film de James Cameron (2009), lien cherché par la chorégraphe, peut-être, peut-être pas.   

Un autre lien se fait difficile à tisser puisque la scène qui suit présente les 4 danseurs dont les corps se déplacent autour de 4 chaises dans des costumes aux tonalités africaines. Ces costumes m’ont alors permis de faire le lien avec l’influence presque certaine de nombreux autres styles de danses qui s’introduisent dans la chorégraphie de Stéphanie Lake : hip hip, salsa, danse africaine. Ce mélange semble être sa manière de traduire la mixite du monde, qu’elle représente en croisant la beauté et la souplesse dirais-je à la rapidité et la noirceur : un monde à la « fois beau et brutal » (propos de Stéphanie Blake recueillis par Nathalie Yokel dans la brochure de présentation du spectacle)

Cette brutalité, Stéphanie Lake la reprend dans les dernières minutes de la chorégraphie puisqu’elle met en scène les quatre danseurs qui semblent s’affronter dans une lutte des genres. Représentation de notre société où l’égalité homme/femme n’est pas encore une normalité, la chorégraphe détourne cette question contemporaine en placant les femmes comme dominantes de ces duels. Les deux hommes se retrouvent alors souvent en sol, et leurs déplacement lents dans l’espace semblent une souffrance alors que les femmes bougent avec une grande aisance sur des rythmes soutenus. 

Cette question de l’expression des sensations et du ressenti par le corps notamment à travers la danse sont des questions au cœur de ce dernière spectacle de Stéphanie Lake, un spectacle à voir !

Chiara Saporiti


Photo : Bryony Jackson