Perfect Blue de Satoshi Kon | Madhouse, 1997

Perfect Blue est un film d’animation japonais de Satoshi Kon sorti à la fin du 20ème siècle en 1997. Le film s’inspire du thriller éponyme, sous-titré Métamorphose d’une idole, écrit et publié en 1991 par Yoshikazu Takeuchi. Produit par Madhouse, et bien qu’il soit diamétralement opposé aux ambiances oniriques qui confinent à l’animisme proposées par les studios Ghibli, Perfect Blue continue de s’imposer comme un film-clé dans l’avènement du cinéma d’animation japonais en Occident. 

Très documenté sur le sort des idoles au Japon, ces artistes éphémères pré-fabriqué·e·s par de grands labels, le film s’inscrit dans un genre particulier, où la musique Jpop et les codes légers de la parfaite petite série B cèdent rapidement à l’épouvante, aux reflets dégoûtants et aux dérives de l’industrie du divertissement. Sorti il y a un peu plus de vingt ans, le film n’en dit pas moins sur la société d’aujourd’hui, sur le “marché à la bonne meuf” (Despentes) et sur la peur obsessionnelle de se voir remplacer. On y suit Mima, une chanteuse de Jpop avec un certain succès. Poussée par son manager, Mima décide d’abandonner son groupe – les Cham, pour se recycler dans le monde du petit écran où elle obtient des rôles mineurs et dégradants, mais qu’elle accepte sans broncher. Mima attend, encaisse beaucoup, trop. Elle attend de briller, de plaire, d’emporter l’adhésion perdue de ses nombreux fans de la première heure.

Après avoir vu le film en janvier, j’ai saisi l’opportunité offerte par le Forum des Images d’en écouter une analyse par le cinéaste Pascal-Alex Vincent (capsule en ligne “Zoom sur” du lundi 8 février 2021). Sa vision de Mima, un personnage “multiple, qui ne s’appartient plus” m’a semblé particulièrement juste. Agressée plusieurs fois, et à mesure qu’elle fait des compromis, Mima perturbe sa propre image et connait plusieurs épisodes de déréalisation. Les faits réels et imaginés se confondent, les amis deviennent des ennemis et son reflet change de visage. Porté dans un ailleurs qui échappe à la raison et qui n’est plus ancré dans le présent, ce visage est de plus en plus volatil – mais sa fluidité s’exerce dans un monde rétrécissant. Mima est enfermée dans un espace exigu avec de moins en moins de fenêtres, d’issues, d’alternatives. En fait, ce n’est plus l’histoire de Mima, mais celle de l’industrie de l’entertainment qui “phagocyte les individus” (Vincent), validant certains esprits parmi les plus faibles et plastiques – comme celui du Mimaniaque, dans l’idée que regarder, c’est posséder. Les individus sont livrés au public, ils sont déshabillés, pris, dépossédés. Deux scènes de viol sont montrées à l’écran, crument, l’une fictive, scénarisée, et l’autre avortée – matérialisant en la disant franchement la violence de la situation, et instillant peu à peu un sentiment de dégoût, de malaise. A mon sens, c’est un choix d’une brutale nécessité alors que des idoles continuent de se donner la mort, aliénées par le monde du showbiz et privées d’intimité, d’autodétermination et, finalement, d’espace. Non seulement ce film propose une esthétique à la fois belle et hideuse, mais il délivre un message rugueux qui a encore bien du mal à passer ; une vérité déplaisante qui a toujours cours, et dont il est important de prendre la juste mesure.

— Camille LACORNE