Pavillon noir

Théâtre | Espace 1789 | En savoir plus


Pavillon noir, drapeau sombre orné d’os croisés – trouvés sur les navires pirates du XVIIe et XVIIIe siècle, menace de mort. Du moins, c’est cet imaginaire barbare et sanglant que l’on a souvent en tête. L’Histoire est autre, puisque ces bateaux préféraient souvent à un capitaine omnipotent des décisions prises en commun et une répartition égalitaire des butins.
La figure du pirate aujourd’hui est celle du lanceur d’alerte, personnage autant craint qu’admiré pour son courage, sa détermination à partager ses découvertes avec le monde. Parmi les sources d’inspirations Edward Snowden, Chelsea Manning ou encore Aaron Swartz, hacktiviste américain, étoile hypersensible du net, œuvrant pour que le web soit un espace de liberté totale, qui puisse appartenir à tous.

Le collectif d’acteurs OS’O s’est associé au collectif d’auteurs Traverses pour créer ce spectacle doux et fou qu’est Pavillon Noir. Chaque acteur a travaillé avec un auteur pour rendre personnels et forts les mots à prononcer. La puissance de cette mise en scène provient à la fois de ce travail minutieux sur les mots et sur le choix qui a été fait de ne pas user d’artifices technologiques pour parler de ce monde nouveau et infini qu’est Internet. C’en est désarçonnant pour le spectateur, et il n’est pas étonnant que ce spectacle politique et brûlant, mais si singulier dans sa parole et adroit dans ses gestes procure tant d’émotions contradictoires. Tout est remis en question, et l’on s’interroge sur les notions de légalité et d’illégalité et sur la manière dont on traite ces nouveaux pirates, pourtant défenseurs, malgré le péril, de notre liberté. Longue vie au Pavillon Noir !

Margaux Daridon

Ce Mardi 13 mars, j’ai participé à une « création théâtrale » véritablement surprenante à Saint-Ouen, dans le cadre d’un lieu de spectacle pluridisciplinaire tel que l’Espace 1789. C’est ça la première chose qui a attiré positivement mon attention ; le théâtre est absolument extraordinaire, un endroit artistique et indépendant et en même temps un espace de discussion, pourtant pas trop connu, probablement à cause du fait qu’il se trouve à peine à quelques arrêts de métro de Paris. Comme je suis arrivée avec une demi-heure d’avance pour retirer ma place, j’ai eu le temps de visiter l’endroit, de manger, de me confronter avec le public, principalement jeune. Le spectacle s’avère être le résultat de la rencontre d’un collectif d’auteurs et autrices et d’acteurs et actrices, qui s’est penché sur le thème de la piraterie, comprise comme redistribution de ressources au peuple, un vol noble en quelques sortes. Au début du spectacle, nous a accueilli une ouvreuse un peu originelle qui nous a demandé d’éteindre nos portables avec une certaine insistance, avant de se révéler comme faisant partie du spectacle, et d’introduire le public à deux éléments fondamentaux pour la compréhension de la pièce : le sens de l’ironie et l’importance de la liberté de l’anonymat d’un individu ; deux éléments qui ont fait partie intégrante d’une représentation que je n’hésiterai pas à qualifier de remarquable et à conseiller chaudement.

Terriblement drôle et intelligent, à la fois satirique et émouvant, le Collectif O’so et le Collectif Traverse ont su créer un spectacle politique et captivant au même temps. Personnellement, je ne pense pas d’avoir été la seule à en avoir une opinion si enthousiaste ; c’est vrai que, en tant qu’étudiante, je peux être d’accord et comprendre mieux que les autres à quel point ce n’est pas facile pour un chercheur d’avoir accès libéralement à la connaissance (et se méfier des informations trompeuses). Mais le sujet du développement de l’internet du 21eme siècle, qui nous fait graduellement oublier le droit à la confidentialité, concerne tout le monde. Les acteur ont joué un rôle intéressant également, parce que ils n’ont pas eu besoin du moindre support informatique pour retranscrire le virtuel, notamment l’espace du Deep Web, ce qui nous ouvrait également les yeux sur la dystopie qu’on vit grâce à des messages humaines, du monde réel. L’autre détail qui m’a plu particulièrement ça a été notamment la représentation, qui rendait la pièce puissamment actuelle, en se démontrant sensible à la problématique du féminisme ; à l’histoire de trois grands hommes correspondent les histoires de trois grandes femmes, qui ont fait leur part dans l’émancipation de la culture et du droit de l’anonymat sur le web.

Elisa Lamura

C’est à l’annonce, la demande, précise, d’éteindre nos téléphones portables, comme nous en enjoignent généralement les agents d’accueil ou régisseur des théâtres, que commence Pavillon noir. A l’espace 1789, spectacle issu du travail de deux collectifs, OS’O et Traverse, ce spectacle a pour thème les profondeurs d’un outil qui nous dépasse de manière absolue, à savoir, le web, la toile.

On retrouve dans leur travail quelques images de leur autre spectacle Timon/Titus, lequel avait pour sujet la dette ; d’une part cet esprit démocratique et cette nécessité de produire un vote dans lequel chaque avis compte, mais aussi ce retour permanent d’une pédagogie et de définitions précises dont l’enjeu est clairement l’apprentissage pour le spectateur.

Les comédiens nous proposent ainsi de traverser la vie de plusieurs personnes ayant existé (ou existant toujours), lesquelles ayant comme point commun cette volonté (commune finalement à nos comédiens) de partager la connaissance et la rendre en mains propres à un peuple curieux et en quête d’émancipation. L’espace des réseaux internet et plus précisément du darkweb ou freedomnet représentent de forts enjeux en ce qu’ils sont des espaces anarchiques au sens propre comme au sens figuré. Des espaces dangereux mais évidemment incarnant la liberté souveraine de ceux qui s’y déploient.

Sans jamais passer par la médiation d’un écran, les comédiens confrontent l’art du théâtre et de la production d’images fortes à l’imaginaire du virtuel. Jeu d’autant plus honorable qu’il leur évite l’écueil des clichés véhiculés sur et par le net de l’image, par exemple, du hacking et leur permet au contraire de produire une histoire bien plus proche de la réalité dans la virtualité. On s’amuse ainsi à leurs côtés d’assister à la reproduction de chaîne de vidéo ou de « Tuto », dont la qualité première, sur le net, a toujours été de rechercher la dynamique créative et ludique, celle-là même que l’on retrouve toujours au théâtre, et qui de fait, s’intègre parfaitement au dispositif scénique.

L’histoire globale, un ensemble d’éclat de vie, de procès, au sens juridique comme technique du terme, reliés seulement par cette thématique du réseau semble un prétexte à nous rappeler constamment la prééminence permanente de notre liberté. Qu’il s’agisse de l’évocation de la « silk road » de Ross Ulbricht, ou la référence aux attentats de novembre 2015, chaque fragment nous démontre la nécessité d’un combat mené et à poursuivre contre un pouvoir toujours plus ambitieux et aliénant. Sans sombrer dans la paranoïa ou le complotisme, le spectacle offre une mise en perspective de tous ces éléments observés et observables qui sont autant de traces de notre vie privée que nous laissons partout sans nous en soucier.

Comme un grand hommage au web, le collectif OS’O nous invite à voir aussi bien les faces sombres de cet outil que ses faces radieuses : lieu utopique pour son entière libéralité mais aussi espace d’immortalisation d’un monde détruit, Palmyre, ou de résistance face aux multiples espaces de pouvoirs qui foulent au pied la justice sans en avoir jamais la moindre légitimité.

Tristan Gauberti

Si un pari est de loin remporté par le projet Pavillon noir des collectifs OS’O et Traverse, c’est celui du fonctionnement communautaire réussi. De prime abord, je craignais que, comme trop souvent, le chaos ponde ses œufs dans le beau vœu anarchiste et le parasite ; il n’en est rien. Au contraire, si ce n’est son introduction farcesque qui peut le laisser paraître dans la satire d’une décérébration massive causée par l’arborescence d’un monde virtuel qui sape tout mode de pensée séquentielle et discursive, cette pièce est l’incarnation d’un bel espoir pour tout projet de création collective.

Pavillon noir fait en effet preuve d’une étonnante cohérence unitaire, et ce malgré le caractère délibérément fragmentaire et elliptique qui traduit à la perfection la structuration psychique de la jeunesse occidentale actuelle. Les histoires s’interrompent et s’entremêlent, mais le fil rouge est toujours là, le propos clair dans ses nuances, et ce servi par une inventivité langagière et scénique qui deviennent rares tant les artifices technologiques tendent à les remplacer. On se réjouit de cette contrainte choisie, autant sur le fond que sur la forme : non seulement les artistes ne s’inscrivent pas dans une servitude volontaire vis-à-vis du sujet qu’ils abordent, mais leur créativité leur en rend grâce au centuple ! La scène du piratage de logiciel de contrôle d’identité de l’aéroport, surtout, me laisse le vif souvenir d’un moment de jubilation esthétique, linguistique et humoristique.

Le pari démocratique aussi est tenu : cela m’a donné l’envie d’interagir avec les autrices et auteurs, d’objecter, de poser des questions, dialoguer, me lever pour entrer dans la danse – parfois macabre. Toutefois, ce désir porte en soi sa part d’insatisfaction. Il est signe d’un sentiment d’incomplétude, d’un besoin de complexifier certaines problématiques posées, à mon sens, avec un brin de naïveté.

Ce spectacle m’a rappelé qu’à chaque génération, malgré des mutations technologiques considérables, il faut reconquérir certaines bases conceptuelles, travailler à échapper aux binarités manichéennes. Certes, la liberté est précieuse et tout système qui se prétend protecteur ne l’est pas ; mais il est aussi facile d’opprimer au nom de la sécurité que de tyranniser au nom de la liberté. Car pas de loi, c’est aussi pas de droit : « la liberté du renard libre dans le poulailler libre ». Sans doute, la surveillance constante de l’intimité est un totalitarisme ; mais en tant que spectatrice, je sais aussi trop bien combien le privé est politique.

Des brèches de réflexion restent ainsi béantes. Par exemple, suffit-il d’incanter un « nous ne sommes pas des pédopornographes » pour que la question de l’impunité des pédocriminels, foisonnant en réseaux dans toute zone de non-droit, cesse d’un coup d’être une crise judiciaire et de santé publique majeure de notre société, dévastant les nouvelles générations ? J’aimerais voir ces dramaturges s’emparer frontalement du sujet.

Après tout, cette réunion de Traverse et d’OS’O est une entreprise jeune, brillante, bouillonnante et talentueuse. J’espère à l’avenir suivre sa progression et sa maturation, que je souhaite longues et fructueuses.

Harmony Devillard

À Saint-Ouen se cache l’Espace 1789, lieu au caractère jeune et dynamique où l’on peut profiter d’un bar et d’un food-truck avant de rentrer dans l’une des deux salles de théâtres qui compose cet endroit. J’y suis allée pour la première fois mardi dernier afin d’assister à la représentation de Pavillon Noir, pièce qui m’avait été décrite comme renvoyant une approche moderne de la piraterie.

Effectivement, il s’agit d’une initiation aux NBIC puisque sont adoptés de multiples sujets contemporains liés à Internet : la cryptomonnaie, les métadonnées, l’atteinte à nos libertés… Ceci dans un décor changeant à peine puisqu’il est surtout réarrangé au gré du passage des caractères distincts.

La pièce est en fait rythmée par les allées et venues de personnages qui appartenaient à des mondes propres, mondes qui cependant se rejoignaient puisqu’ils avaient en commun le thème principal du « pirate du web ». Grâce à des youtubeurs commentant le Darknet et le bitcoin, de véritables hackers dont la mission est de venir au service d’une femme ayant placé une bibliothèque en open source ou encore de jeunes syriens révoltés utilisant les réseaux sociaux de sorte de mener leur combat contre le régime de Bachar el Assad, nous sommes témoins des avancées d’Internet, des possibilités du réseaux mais également des obstacles qui lui sont apposés de sorte de contrôler l’information et les internautes.

Nous percevons donc l’enjeu de la pièce : sensibiliser l’audience, intention qui est de plus en plus frappante au gré des 2h15 de spectacle. Notons cependant que ceci est fait en plusieurs moments via l’adoption d’un ton léger voir jovial, ce dont les nombreux éclats de rire de l’audience rendent compte, mais également en plusieurs lieux à l’aide de situations anxiogènes ou à tendance culpabilisatrice. Enfin, le jeu des acteurs comme la mise en scène étaient simples, ce qui participait néanmoins à rendre la pièce vraisemblable.

Carla Paquin
Photographie : Frédéric Desmesure