Orphelins

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Le Centquatre a présenté la pièce Orphelins, mise en scène par Chloé Dabert.  L’histoire, écrite par l’écrivain britannique Dennis Kelly, est un thriller familial qui tient en haleine le public tout au long du spectacle.

Sans introduction le drame se déchaîne tout de suite, dès les premières secondes. Le couple Hélène et Deny sont en train de dîner quand tout en coup ils voient le frère d’Hélène, Liam. Ses vêtements sont couverts de sang et il est très nerveux. Le couple ne comprend pas ce qui s’est passé car Liam saute d’un sujet à l’autre. Et ce sang… il dit qu’il a trouvé un gamin dans la rue et qu’il voulait l’aider mais que ce dernier est parti. Que faire maintenant, appeler la police ? Deny, le mari veut le faire mais pas Hélène. Elle et son frère sont orphelins et ils se soutiennent depuis toujours même si cela devient évident que Liam cache quelque chose…

Le sujet se développe comme une boule de neige. Les personnages sont agités, ils ne se contrôlent pas et toute la vérité se découvre. Les masques tombent et Hélène qui est enceinte avoue qu’elle veut se faire avorter car elle a des doutes sur sa relation avec Deny. Elle avoue imprudemment que Liam avait déjà eu les problèmes avec la police et Liam avoue que c’était lui qui a frappé le gamin cette nuit-là… pas un gamin mais en fait un homme. Que faire maintenant ? Aider la victime ou la mentir pour que jamais la police n’apprenne qui était le vrai malfaiteur ? La manipulation et la tension profonde d’Hélène poussent à Deny à passer le pas.

On pourrait nommer ce spectacle « La nécessité du choix ». Que choisir ? La vérité ou les liens familiaux ? Être fidèle aux principes moraux ou s’en détourner ? Le choix et la décision. Il n’y a pas d’alternative. La scène qui évoque l’appartement du couple est construite de la manière que chaque spectateur peut se sentir le participant du drame. Les chambres de bois effacent les frontières entre les acteurs et le public ce qui fait le spectacle plus dynamique et réaliste.

Le mensonge de Liam, son extrême cruauté et la certitude que la sœur ne le trahira pas, rendent ce spectacle sinistre. Deny se trouve dans le piège entre la volonté de sa femme et ses propres principes moraux tandis que la manipulation d’Hélène ressemble à l’instinct d’un animal qui sauvegarde son enfant coûte que coûte.

Une extrême lutte intérieure de Deny devient la clé de ce spectacle. Le mal et le bien déchirent le personnage et involontairement on veut se poser la question : « Et comment on agirait soi-même si cette situation viendrait dans sa vie ? »  Une question inutile à poser théoriquement mais sur la scène on voit une des variantes possibles, une variante qui remplit le cœur d’un amer sentiment de désolation.

On peut traiter Liam comme un facteur de destruction, comme une épreuve qui est venu dans la famille. C’est que le prix de cette épreuve est très cher… « Je suis plus un lâche ! » dit Deny à Hélène à la fin, après avoir fait une menace imposée par sa femme. Après avoir trahi son âme. Après avoir fait son choix.

Ekaterina Zavodskaia

Alors qu’Helen et Danny s’apprêtent à dîner, Liam fait irruption dans la pièce, couvert de sang. Orphelins, mis en scène par Chloé Dabert à partir de la pièce Orphans de Dennis Kelly, nous plonge dans ce huis clos psychologique, où l’angoisse et le mensonge dominent tout au long de la représentation. L’histoire de Liam, frère d’Helen, commence par l’aide qu’il a apportée à un homme blessé. Au fur et à mesure, nous apprenons que Liam a un étrange ami, toujours nommé mais jamais présent sur scène, Yann. Fétichisme morbide de sa part pour les objets de mort issus de génocides et de guerres, comme la machette utilisée au Rwanda ou les vidéos de décapitation djihadiste, Yann représente une violence continue qui fascine Liam et se transmet comme une maladie. Pendant près d’une heure, les questions concernant le racisme, mais aussi de manière plus allusive le féminisme –on peut penser aux insultes que doit endurer Helen en tant que femme par les voyous ainsi que son hésitation à avorter – mettent en avant des problématiques complexes sur la société actuelle.

La pièce tourne autour de ces trois personnages avec Liam au centre, qui se révèle de plus en plus manipulateur. L’homme blessé se révèle être un musulman. Ce n’est pas un jeune mais un trentenaire avec une famille. Il ne s’est pas enfui, comme l’avaient pensé le couple en écoutant Liam, mais a été ligoté puis torturé par ce dernier dans le garage de Yann. Se pose alors un dilemme moral qui n’est pas sans rappeler les grandes tragédies grecques. Le couple doit-il ou non protéger Liam au nom de la famille ? Au fur et à mesure, Danny, homme intègre et empathique, se retrouve pris dans l’engrenage infernal de son beau-frère. Les dialogues des personnages sont ponctués par des insultes, des phrases inachevées, presque absurdes.

A première vue, le décor peut faire penser à une publicité d’Ikea, avec ses meubles en bois clair et ses luminaires d’ambiance. Si la pâleur douce de l’ensemble domine visuellement, c’est bien la couleur rouge qui tranche par les allusions et les éléments représentatifs dispersés sur scène. Parce que c’est la couleur de la violence, de la mort et du sang, elle se retrouve aussi bien sur le tee-shirt de Liam que sur la robe d’Helen. Les personnages boivent du vin rouge, s’essuient la bouche avec des serviettes vermillon, et évoquent plusieurs fois le feu, comme l’incendie qui a rendu Helen et Liam orphelins. Le choix d’un dispositif scénique quadri-frontal, délimité par une structure en bois qui représente le foyer du couple, immerge les spectateurs dans ce conflit familial. Rappelant l’atmosphère inquiétante des films de Haneke, les relations entre les trois protagonistes évoluent dans ce monde clos, rythmé par des lumières éteintes et des moments de silence.

Grâce à sa mise en scène et à ses acteurs, le public peut observer sous tous ses angles ce microcosme malsain comme s’il s’agissait d’un monde à part entière.

Diane Chateau Alaberdina

Orphelins est la mise en scène d’un texte du britannique Dennis Kelly dont l’action se situe dans le Londres multiculturel d’aujourd’hui… La française Chloé Dabert s’empare du huis clos avec un dispositif scénographique original : le trois-pièces du couple est figuré par une structure en bois ajourée qui nous permet de voir les acteurs évoluer dans les différentes pièces sans rendre nécessaire un changement de décor. Le public est disposé tout autour des quatre faces de cet appartement cubique suggéré. Le quatrième mur n’est pas à proprement parler brisé, puisque les acteurs ne s’adressent jamais aux spectateurs, néanmoins avec ce public quadri-frontal, tous les « murs » ont la même valeur. L’une des premières conséquences positives de ce dispositif est qu’il conditionne un jeu dynamique, avec des déplacements variés qui battent en brèche toute monotonie. On peut saluer ensuite la profondeur et la diversité des sujets qu’aborde la pièce : la famille, la violence, la folie, le racisme, le non-dit… En effet, c’est l’histoire d’un dîner de couple rangé que vient interrompre le frère de la femme en débarquant couvert de sang. La sœur cherche alors à protéger son frère en convainquant son mari de ne pas appeler la police, tandis que celui-ci essaie de se raccrocher à ses principes moraux et ne veut pas faire d’exception parce qu’il s’agit du clan familial. Il oppose l’impératif catégorique à l’opportunisme moral de son épouse. Or le couple attend un enfant, et la femme n’est pas sûre de le garder en raison du contexte politique difficile, et notamment des violences qui agitent le quartier où ils vivent… Le futur enfant à naître devient alors un ”objet” de chantage de la part de la femme qui espère acheter, avec la paternité à laquelle l’homme tient, la liberté de son frère coupable (on comprend bientôt que malgré ses mensonges initiaux le sang dont il est couvert est celui de sa victime et non le sien…). Toutes les apparences se disloquent alors et ce que chacun prenait soin de taire jaillit finalement avec violence en un flux qui envoie valser l’hypocrisie des conventions sociales en révélant les facettes les plus sordides de l’être humain…

Dans le texte des acteurs, il y a tout un jeu sur l’aposiopèse, cette figure qui laisse des phrases en suspens et matérialise ici le tabou. La déviance du frère, d’abord, n’est jamais mise sur la table par le couple qui fait comme si c’était un doux agneau, comme si parce qu’il était orphelin on devait tout lui pardonner, alors même que c’est manifestement un pervers, un homme qui prétend être un adulte mais ne maîtrise pas plus ses pulsions qu’un enfant… La nuisance produite par les voisins étrangers est elle aussi niée le plus longtemps possible. Il n’est question de “Paki” qu’au milieu de la pièce, parce que la bien-pensance fait de tout propos un tant soit peu raciste un crime pensée, comme l’exprimerait Orwell, jusqu’à ce que la femme avoue se sentir en insécurité dans un quartier qu’elle déconsidère parce qu’il est comme entaché par la présence d’exclus qui la ramènent peut-être trop violemment à sa condition d’orpheline de parents pauvres qu’elle tente de conjurer en construisant un couple ”parfait” selon des critères bourgeois. La misère est l’énième réalité que le couple essaie de ne pas voir et que le frère leur jette à la figure. “Les chats morts, ça existe”, leur dit-il cyniquement quand son masque de benêt tombe et qu’on se demande s’il n’agit pas carrément par sadisme pour se venger de l’embourgeoisement de sa sœur qui lui apparaîtrait comme une trahison de leurs origines… L’amour propre que le couple s’était construit et auquel il croyait sans doute sincèrement ne résiste pas à cette confrontation avec la violence sociale. Le mépris des époux l’un pour l’autre fait surface une fois le vernis des bonnes manières envolé. Enfin, c’est le mythe de l’amour fraternel qui est mis à mal quand la sœur avoue qu’elle aurait aimé être adoptée sans son frère de sang par un médecin qui lui aurait donné un frère adoptif si doux, si compréhensif… Le rêve d’ascension sociale est plus fort que la solidarité familiale ou humaine. Mieux vaut laisser mourir un pauvre qu’être déclassé aux yeux de la société en ayant un frère taulard. Telles semblent les leçons pessimistes de la pièce.

On peut savoir gré à cette pièce de nous faire vivre un moment intense, de semer en nous un trouble heuristique en nous confrontant à cette implosion progressive d’un noyau familial. Certaines répliques sont jubilatoirement grinçantes. Seul bémol : la sur-articulation de la comédienne jouant la femme, qui coupe le sentiment d’immersion en rendant trop audible l’artificialité du texte…

Florine Le Bris
Photo : Bruno Robin