Onomatopée

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Placé dans la rue de la Roquette, où les gens se réunissent pour discuter autour d’un verre ou dans les nombreuses terrasses qui égayent ses rues, le Théâtre de la Bastille, à cette occasion, ne s’ouvre pas par la porte d’entrée principale de la salle. Les spectateurs sont conduits à travers une salle où fils, ampoules et tables de mixage s’accumulent ; laissez-nous voir ce qui se cache derrière les frises !

Les comédiens attendent assis autour d’une table de thé ronde, placés au niveau du sol. Ils regardent les gens prendre place et indiquent gentiment les places libres aux plus traînards. Cinq travailleurs portant des tenues usées, cinq hommes courants, chacun avec sa propre personnalité, discutent avant de commencer leur devoir, prenant un thé à la menthe fraîche dont l’odeur arrive à tous les spectateurs.

On parle des gens, du sucre, de détails banals sans pertinences et des généralités exagérées. Des accords et des malentendus, des impasses, disputes et des incohérences dans un effort désespéré d’éviter le silence et l’inaction, nous mènent dans des scènes drôlement irrationnelles et d’une familiarité qui nous fera rougir.

« Le mouvement spontané a disparu de la sphère néolibérale, que la société est (bon gré mal gré) devenue à l’heure actuelle» déclare le calicot déplié en haut de la scène. Est-on face à une représentation, une préparation où c’est la représentation de la préparation d’une représentation ? Les paroles coulent sans aucun sens et toute planification semble infructueuse. D’un côté l’improvisation, fraîche et chaotique ; de l’autre, l’indispensable scénario dont on peut se passer. Une mise en abyme qui submerge le public dans une spirale chaotique où tout est possible.

Il n’y a pas que les dialogues, mais aussi la pantomime, l’illumination, le fantastique et l’utilisation de l’espace qui font sortir le spectateur avec la tête qui tourne entre des éclats de rire.

Ane De la Presa

« Waou ». Voilà une Onomatopée qui pourrait très bien qualifier la folie de la pièce éponyme de Gillis Besheuvel, Mathias de Koning, Damian de Schrijver, Peter Van den Eede et Willem de Wolf et. Ces cinq comédiens se réunissent autour du partage et de l’humour, principalement dans le but de nous faire passer un bon moment. Gillis décrit leur création comme étant « le plaisir de cinq hommes qui montent un spectacle ensemble ». Effectivement, il n’y a ici aucun doute que cette rencontre entremêlée de compagnies comme Tg Stan, De Koe, Dood Paard et Maatschappij Discordia allait faire sourire et fleurir ce festival d’Automne. Ce travail d’équipe donne lieu à une pièce comique et burlesque dotée d’une « touche européenne ». En brisant le quatrième mur, ces cinq garçons de cafés nous font voyager dans leur univers, dans leur propre pays mais aussi dans leur propre vision du théâtre.

Une optique illustrée par un espace de partage où le spectateur devient inconsciemment spectateur et serait assis en terrasse à écouter les histoires et disputes des serveurs. Sans oublier l’idée de l’Onomatopée ‐ principal matériau d’écriture pour ce spectacle ‐ qui vient nous surprendre en plein cœur de la pièce pour finir ironiquement « en beauté » sur une idée plus conventionnelle du théâtre, en utilisant comme outil de jeu des monologues plus ou moins compréhensibles, déclamés face au public.

Ce spectacle aux allures primaires, est en fait d’une construction toute réfléchie, en effet, toutes nos suppositions sont trompeuses, le spectateur ne sait pas s’il s’agit d’improvisations ou de réelles représentations, l’un joue avec le texte sous les yeux, l’autre répète la même phrase en boucle pendant plusieurs temps, laissant croire à un trou de texte, le tout suivi de multiples accidents qui semblent être inattendus autant pour le spectateur que pour l’acteur. Cette mise en scène à la fois accidentelle et répétitive fonctionne et fait sourire les spectateurs, nous entrons dans leur jeu, rions à la même phrase répétée plusieurs fois et nous nous imaginons à leur place en train de boire leur thé tout en se disputant au sujet du sucre.

Dans Onomatopée, il ne faut pas s’attendre à une chronologie, ces garçons de cafés jouent sur les rythmes et nous bouleversent dans notre vision classique du temps théâtral, cette pièce à la fois lente par moment et rapide par d’autres, joue avec la distanciation brechtienne et l’absurde de Beckett. N’oublions pas que nous restons dans une salle théâtrale à laquelle nous accédons par les coulisses et où nous prenons place face à un lieu remplis de débris. Effectivement, nous voyons devant nous une scénographie qui semble être composée de matériaux de récupération et qui influencent le spectateur vers une vision d’un théâtre basée sur la simplicité et la seule importance du jeu. Cependant, cette idée de scénographie simpliste vient être chamboulée par l’onomatopée elle‐même, qui parvient à faire changer le spectateur de place et l’assoit face à un décor rustique, animalier, tamisé, le tout dans avec une ambiance chaleureuse et intimiste. Du décor simpliste et recyclé nous passons au décor plus identitaire, une lampe, des tapis, des feuilles en guise de mur.

Cette sensibilisation à un théâtre autre que classique et conventionné, ouvre les yeux du spectateur, mais aussi offre une légère visibilité du théâtre contemporain nordique dans les logiques festivalières françaises.

Pour ce partage interculturel, cette passion du jeu et du théâtre, du renouveau, cette pièce mérite d’être vue. Voire même d’être revue, car leur spontanéité donne le sourire aux lèvres et rend unique chaque représentation.

Aurélie Stevens

Onomatopée est un spectacle collectif né d’une collaboration entre 5 comédiens issus de compagnies flamandes et néerlandaises : TG STAN, DE KOE, DOOD PAARD et MAATSCHAPPIJ DISCORDIA. Elle se joue actuellement au Théâtre de la Bastille, à Paris, du 19 octobre au 6 novembre 2015.

Cinq acteurs, assis en bord de scène, observent longuement le public alors qui s’installe sur des chaises proches de la scène. Ils sont habillés en blanc, en garçons de café ; deux petites tables et quelques éléments insolites les entourent : ils sont déjà en jeu, et s’apprêtent à partager le thé, comme si le public y était convié. Les adresses à ce dernier sont en effet régulières, leur ouvrant l’espace scénique et allant jusqu’à commenter la représentation elle-même, lançant diverses remarques sur les places plus ou moins biens situées, ou encore sur ce que le public doit être en train de penser du spectacle. En effet, le spectateur reste longuement déconcerté du fait que la parole et l’action arrivent très lentement : la place est longtemps aux grommelots, aux paroles bafouillées, le temps passe sans que l’on ne puisse saisir un seul enjeu ou intrigue. Ici, la parole n’a pas d’importance (comme le souligne un texte défilant en arrière-plan), le dialogue semble à moitié improvisé : ce qu’ils nous offrent, c’est leur présence, leur regard, l’absurdité de leurs personnages qui parviennent difficilement à se comprendre, à s’écouter, ne cessent de se répéter, tout en sincérité. Ils sont en décalage les uns des autres, ainsi qu’en décalage avec les codes de la société actuelle (l’intimité physique est transgressée, l’avancée de la conversation est malmenée, etc.). Ils nous invitent ainsi dans une autre dimension et laisse place aux situations absurdes, entre l’étrange et le comique. L’espace scénique est réduit, ils sont sur une petite estrade très proche du public, afin d’augmenter l’aspect vivant et interactif de leur création.

Les acteurs ont conscience de l’œil critique du public, contrairement à leurs personnages, dont ils utilisent la naïveté pour se moquer des spectateurs réticents : autour d’un thé sucré, ils nous évoquent tout sourire la tristesse que ce serait d’être incapable de passer simplement un bon moment, avec eux, et de vouloir à tout prix “commencer”, comme le propose régulièrement un personnage agité qui est chaque fois sommé de se détendre et de profiter un peu. Ils questionnent ainsi la valeur d’une représentation basée sur une intrigue, sur une action précise attendue, sur le texte, par rapport à celle basée sur le moment présent, sur l’inattendu, sur le vivant. Ils mettent de même en avant le dynamisme des acteurs, leurs réactions les uns aux autres, leur présence sur scène, en utilisant des langues étrangères à deux reprises, l’anglais et l’allemand, dont la traduction n’est donnée au public en surtitres que pour prouver l’inintérêt de son contenu, le sens s’y perd toujours, ce n’est donc pas le texte qui compte dans ce qu’ils proposent.

Le langage est ainsi déconstruit, il perd de la valeur surdimensionnée que lui accorde le spectateur moderne selon le collectif, qui préfère l’emmener dans une expérience vivante, corporelle et surprenante. Il procède ainsi au bouleversement des conventions théâtrales, et n’épargne pas l’espace, qu’il démystifie en invitant soudainement le public à le traverser pour s’installer de l’autre côté de la scène. Tout est retourné, dépouillé, le public accepte lui-même de sortir des conventions en transgressant l’espace scénique dans lequel il est invité.

Si le spectateur peut rester longtemps perplexe devant ces situations qui surutilisent par moments l’absurde, le spectacle ne tombe pas dans le déjà-vu du théâtre contemporain, qui se sert de l’absurde pour aller toujours plus loin dans le dépassement des limites et des conventions. Car il parvient à emmener le spectateur dans une réflexion sur l’importance accordée au texte de nos jours au théâtre et sur les attentes des spectateurs modernes. Il les remet en question en s’en moquant, en les détournant, en surprenant et provoquant l’hilarité, en proposant autre chose : il détruit les conventions en créant une expérience scénique où la parole est mise au second plan, pour nous inviter à découvrir les possibilités qu’offre “l’élan spontané” jugé trop délaissé au théâtre.

Cécile Heintzmann

C’est un spectacle décalé, étonnant, que nous offrent ces cinq comédiens de compagnies flamandes et néerlandaises : tg STAN, De Koe, Dood Paard et Maatschappij Discordia. Jouant, majoritairement, dans un joli français ponctué d’accents chantants, ils parlent de tout et de rien, de ce rien, justement, qui lie si bien les hommes entre eux. Onomatopée est un titre parfait, pour une pièce qui devait, à l’origine, ne comporter aucune parole, et qui est devenue une leçon sur le langage et la communication. Le fil est décousu, difficile à suivre, par moment un peu trébuchant, mais cela semble volontaire, comme nous le montrent les acteurs en s’emmêlant les pieds dans le fil d’un enrouleur électrique. C’est drôle, burlesque, incompréhensible et original. C’est fait de conversations insensées et parfaitement réalistes, de cris d’animaux et autres borborygmes qui prêtent leurs noms à la pièce, et de monologues sans suite qui explorent les sphères, les registres, les langues et les sons. Ce qui dans le texte et dans les gags qui se suivent semble à première vue banal prend son sens, ou peut-être son non-sens, dans ce travail poétique et politique de l’envers, de l’inverse, des petites paroles plutôt que des grands discours.

Flore Picard

Onomatopée, spectacle créé par cinq comédiens issus de différentes compagnies néerlandaises et flamandes (Gillis Biesheuvel, Damiaan De Schrijver, Willem de Wolf, Peter Van den Eede et Matthias de Koning), m’a fait l’effet d’une révélation esthétique telle que je n’en avais pas vécue depuis Je tremble (1) et (2) de Joël Pommerat. C’est un spectacle bouillonnant d’inventivité, résolument moderne sans jamais tomber dans la facilité et intellectuellement stimulant sans jamais être sentencieux.

Dans un dispositif qui permet une relation de quasi-intimité entre les acteurs et les spectateurs (il n’y a pas de séparation entre la scène et les premières chaises, et les projecteurs maintiennent le public en pleine lumière durant tout le spectacle), on observe cinq hommes qui attendent puis qui meublent leur attente par une conversation aux sujets plus ou moins légers. Ils nous incluent très vite dans leur occupation qui consiste à prendre le temps de “ne rien faire” ensemble et de savourer ce temps partagé en amicale compagnie au lieu de se réfugier en permanence dans l’occupationnel, comme c’est le cas hélas de trop de leurs contemporains, déplorent-ils entre deux thés à la menthe. Il y a tout un jeu sur le report constant du début du spectacle, et le personnage qui regarde sa montre et voudrait attirer l’attention des autres sur la nécessité de commencer est renvoyé à la nécessité de se détendre ! Puisque les acteurs prétendent ainsi ne pas avoir commencé à jouer leur pièce, l’un des axes du projet initial des cinq comédiens, à savoir intégrer le spectateur au spectacle, est dûment rempli.

D’autre part, comme le laissait présager le titre, il y a tout un jeu sur le langage. Pendant les premières minutes, aucun mot n’est prononcé. Le jeu des acteurs repose avant tout sur la pantomime, à la limite sur des chuchotements incompréhensibles. Nous savourons alors des gags burlesques de la part des cinq comédiens qui n’ont pas peur de se mettre dans des situations ridicules et dont nous avons le temps d’apprécier les trognes charismatiques. Pendant ce temps défilent sur la toile des commentaires absurdes et des vraies-fausses notes d’intention qui viennent sous-titrer la pantomime. Les acteurs disparaissent un temps à l’arrière de la toile qui sert lieu de fond pour brandir une banderole sur laquelle on lit ce qu’on imagine être un slogan en néerlandais, à laquelle succède la traduction française : « L’élan spontané a disparu de l’environnement néolibéral que la société est (après tout) devenue à présent ». A force de lire, on passe vite à l’illusion qu’on lit un message. Ce n’est pas parce que la phrase contient le mot « néolibéral » qu’il faudrait se fourvoyer et la considérer comme un propos politique, nous précise avec et sans ironie l’un des acteurs. Un autre se saisit d’un manuscrit extrêmement épais sur lequel il était précédemment assis et commence à nous lire les indications scéniques censées encadrer le début de la pièce et dont le spectateur est à même d’apprécier le potentiel décalage d’où naît le comique. L’acteur parle avec un accent néerlandais si marqué que le sens de ce qu’il dit ne nous parvient pas toujours et est alors remplacé à nos oreilles par une suite de sons qui nous permet d’apprécier la musicalité typique d’une langue germanique. C’est seulement après ces didascalies oralisées que les acteurs entament un bavardage compréhensible. Néanmoins, il reste de l’incommunicabilité dans leurs tentatives d’échanges, puisque chacun reste fixé à son obsession et c’est le plus souvent une idée fixe qui répond à une autre idée fixe, comme chez Ionesco. Néanmoins, et c’est tout le génie de cette pièce dont la richesse est positivement surprenante, la pièce n’en reste pas là et développe sa mise en scène des différentes modalités de langage dans de nombreuses autres directions. Ainsi on assiste à des monologues en anglais et en allemand dans lesquels c’est donc surtout l’émotion transmise par la voix qui vient nous toucher. Dans un capharnaüm destructeur, ce sont donc des animaux et leurs cris qui emplissent la scène.

Ainsi dans un somptueux final, ce sont des déclamations poétiques dont un morceau de bravoure constitué d’une suite d’onomatopées, qui prend régulièrement la forme de refrains de chansons bien connues que le public est vite tenté de compléter joyeusement, dans une communion euphorique. Alliance réussie de l’absurde et du sens, Onomatopée est le surgissement littéral d’un salutaire ”élan spontané” dans ”l’environnement” théâtral. Et cela fait infiniment du bien à voir… et à entendre !

Florine Le Bris

Sommes-nous encore à la recherche du divertissement lorsque nous venons au théâtre aujourd’hui ? A l’image du spectateur grec saisi par une tragédie classique, ou de l’homme du Moyen Âge devant un Mystère, d’évidence, nous cherchons encore au théâtre le rire et les larmes. L’extraordinaire ! Mais, ce soir, tout cela nous est d’emblée refusé par ces cinq hommes un peu étranges, vêtus de blouses blanches crasseuses, et négligemment assis face au public. Cinq assises dépareillées, une table, de quoi faire du thé… Ces quelques éléments de décor nous laissent à penser qu’il s’agit d’une terrasse de café. Ni scène, ni rideaux – au diable l’illusion théâtrale ! – nous évoluons tous dans le même espace, celui auquel nous voulions échapper : le réel… Curieux miroir que ces personnages attendant manifestement autant de nous que nous d’eux, attendant qu’il se passe quelque chose, attendant paisiblement que “ça” commence. “Quand est-ce qu’on commence” se plaignent-ils justement, devançant l’impatience latente du spectateur. Mais, “ça” a déjà commencé et les comédiens prennent un malin plaisir à priver le spectateur de ses repères. Il vient voir du théâtre, il veut du spectacle, il sera servi. Ni construction de dialogue, ni intrigue, le langage est scruté dans toutes ses formes archaïques : gestes, borborygmes, grognements, puis un enchaînement de paroles creuses, stéréotypées qui se font l’écho d’un appauvrissement sémantique du langage. Ces cinq hommes “parlent” et parlent et parlent, sans jamais rien “dire”. Peut-être est-ce là le fil conducteur d’Onomatopée, cette jouissance volubile du son de la langue, sans la moindre injonction de sens, cette liberté du langage qui ne parle jamais que de lui-même. Dérouté, le spectateur y trouvera peut-être l’une des rares occasions de vivre l’expérience kantienne du sublime.

Lily Aymonino

Onomatopée est une création issue de la collaboration entre comédiens de différentes compagnies flamandes et néerlandaises, notamment les collectifs tg STAN, de KOE, Dood Paard, ou encore de Maatschappij Discordia. Les cinq comédiens, Gillis Biesheuvel, Matthias de Koning, Damiaan de Schrijver, Willem de Wolf et Peter Van den Eede, proposent ainsi au Théâtre de la Bastille, depuis le 19 octobre 2015 et jusqu’au 6 novembre, une pièce burlesque bousculant les conventions et les traditions théâtrales. Au menu : de la farce, de l’absurde, du comique et une volonté de faire un théâtre où la frontière entre acteurs et spectateurs serait presque complètement abolie. Le spectateur est en effet invité à oublier la distance qui le sépare de ces cinq garçons de café, alignés devant lui et n’hésitant pas à le prendre à parti, de manière, parfois, totalement improvisée. Pendant la représentation à laquelle j’ai assisté, une femme enceinte indisposée par la chaleur a en effet été invitée par les acteurs eux-mêmes, au milieu de leur représentation, à sortir prendre l’air. Pas de texte figé donc pour lequel on aurait un respect absolu et qui ne tolérerait aucune entorse : ce qui prévaut c’est l’instant de la représentation et la possibilité de créer un moment artistique en commun avec le spectateur.

Le décor est simple mais pose certaines questions. Les cinq acteurs, en habit de service se tiennent alignés devant nous. Au-dessus d’eux : un bandeau numérique sur lequel défile un message à contenu politique pourtant non explicite : il y est question de capitalisme, de contestation et de société en déroute. Pourtant, le message qui défile sous nos yeux est perpétuellement remanié : un mot change ici, un mot disparaît là, de telle sorte qu’aucun enjeu idéologique clair ne puisse être dégagé.

Derrière les acteurs, une bâche blanche et une porte d’entrée qui fait deviner qu’il doit y avoir un café au-delà de la scène. Devant les acteurs : une table sur laquelle est posée une théière.
La pièce évolue en plusieurs temps. D’abord, un moment de silence où les acteurs opèrent quelques pitreries silencieuses en jetant des regards obliques au public. Ensuite, un long moment de discussion entre les cinq travailleurs autour de sujets absurdes : l’importance du sucre dans le thé faisant office d’enjeu principal et bien sûr, burlesque. Succède à ce moment une scène de farce : l’accrochage d’un tableau met la scène sens dessus-dessous. Puis, le rythme s’accélère avec une prise de parole successive des cinq personnages qui déclament tour à tour des tirades plus ou moins éloquentes. Ensuite, la parole redevient bruit et même onomatopée : sont diffusés dans la salle des cris d’animaux dont les têtes empaillées traversent la bâche à mesure que le son devient plus fort. La scène, ravagée, devient obscure et l’un des acteurs invite alors le public à rejoindre l’autre côté de la scène où l’attend des fauteuils.
Nous ne souscrirons pas, pourtant à l’avis de Maxime Bodin exprimé dans la presse :

 Avec un humour incomparable, les cinq acteurs, déguisés en garçons de café, nous servent en cinq actes une leçon de langage. Car c’est bien de langage dont il est question. Alors, entre dialogues infructueux, monologues ratés, quiproquos, disputes, la scène devient un vrai capharnaüm, aussi bien visuel que verbal, devant lequel l’hilarité du spectateur ne peut aller que crescendo.

Ou encore à celui d’Hugues Le Tanneur exprimé dans Libération, le 14 octobre :

Par leur capacité à construire quelque chose à partir de rien, à jouer leur présence sur le fil du rasoir, ces acteurs inventent un théâtre funambule dont l’impact est d’autant plus efficace qu’il emprunte au clown et au burlesque.

Il est certes ici question de langage, de burlesque et de clowneries mais il m’a semblé que cette pièce était loin d’avoir la richesse des œuvres d’Ionesco ou de Beckett. On y trouve certes de l’absurde et une réflexion sur la déréliction du langage sans pour autant que l’humour soit toujours au rendez-vous ou que le spectateur, finalement mis à distance par l’incompréhension, puisse dégager quelque chose de signifiant, ne serait-ce que le plaisir d’assister à l’implosion du langage.

Naomi Bloede

Onomatopée.

Un mardi soir de pure folie.

« L’Elan spontané a disparu de l’environnement néolibéral que la société est (après tout) devenue à présent »

Ce voyage restera longtemps gravé dans ma tête. Une entrée dans une autre dimension où cinq acteurs de compagnies différentes nous invitent à rentrer dans leur monde. Gillis Biesheuvel, Damiaan De Schrijver, Willem de Wolf, Peter Van den Eede et Matthias de Koning, respectivement membre des compagnies : DOOD PAARD, TG STAN, DE KOE et MAASTCHAPPIJ DISCORDIA nous accueillent eux-mêmes et les formes « protocolaires » du théâtre sont mises aux oubliettes pendant deux heures.

On ne sait pas si l’improvisation est à l’honneur, on s’en doute, mais les comédiens nous emportent dans leur jeu. On retourne en enfance, tout simplement.
L’Absurde avec un grand A (car le dit absurde mêle un absurde actuel et un absurde plus ancien) est le fil rouge de cette pièce. Le texte (si le texte existe vraiment..) et le corps sont complètement déchaînés, on retrouve l’influence de Beckett ou encore Ionesco avec une répétition de mouvement ou de parole par les acteurs sur scène.

Sans dévoiler le pitch complet de la pièce, les acteurs retournent la scène : au bout de deux heures, une chambre d’un ado en crise serait beaucoup plus rangée.
Les cinq acteurs s’éclatent, ça se voit et ça fait du bien ! Une pièce à consommer sans modération.

Un seul mot : Merci !

Pierre Famchon
Photo : Sanne Peper