Oh les beaux jours

Oh les beaux jours, texte de Samuel Beckett mis en scène par Michel Abecassis au Théâtre de Châtillon.

Aller voir Beckett au théâtre de Châtillon c’est déjà se mettre en condition pour être le plus à même de recevoir la pièce Oh les beaux jours ! Excentré, accessible grâce à une navette, le lieu de la représentation est déjà un nowhere dans lequel Winnie (Stéphanie Lanier), juchée sur un mamelon de sable et enterrée jusqu’à la taille commence sa litanie ponctuée de « Hein Willie ? », « Oh le beau jour que ça aura été ! », « le vieux style » ainsi que l’inquiétant «et maintenant ?» prononcé de plus en plus fébrilement, notamment dans l’acte II. Winnie, dont on ne voit plus que la tête, a le visage défait à mesure qu’elle s’enfonce et perd l’enthousiasme feint de la première partie de la pièce.

La prégnance des deux acteurs, Willie caché la plupart du temps, mais dont on sent la présence si fort que s’en est angoissant, et Winnie, qui offre de faire sa toilette quotidienne aux yeux des spectateurs, est déroutante. Le jeu des acteurs est remarquable étant donné la contrainte statique qui leur est imposée, et le sobre décor ne met que plus en valeur cette étonnante prestation, si agitée dans l’immobilité, si enjouée dans cet univers post-apocalyptique, sinistre et déserté où même une fourmi ne passe plus. – Johanna Danon


Ce fut un beau jour que je fis la découverte que tous les jours sont beaux. Etre conscient du fait d’être en vie et de faire cette expérience quotidiennement confère à chaque jour une beauté à la fois exceptionnelle et ordinaire. Est-ce le message de la pièce Oh les beaux jours de Samuel Beckett? Au moins, c’en est une possibilité.

Cette pièce fut mise en scène par Michel Abécassis du Théâtre de l’Eveil avec Stéphanie Lanier et Pierre Ollier. La représentation du 17 novembre au Théâtre Châtillon fut une soirée intense satisfaisant parfaitement la conception du théâtre selon Samuel Beckett. Il écrivit cette pièce en deux actes en anglais en 1961 et la traduisit en français en 1963. Elle fait donc partie de son oeuvre bilingue. Bien que lui-même ait rejeté ce terme, cette pièce est considérée comme une oeuvre du “théâtre de l’absurde”. Il est vrai qu’elle produit un effet d’étonnement ou d’étrangeté parmi les spectateurs, mais elle est tout de même une expression immédiate de la vie de tous les jours, des pensées d’une personne ordinaire. Cette pièce traite du désespoir et de la volonté de survivre, tout en étant confrontée à un monde incompréhensible.
Cette personne ordinaire s’appelle Winnie qui revoit sa vie en faisant l’inventaire de son sac et de ses objets familiers. Chaque petit détail est d’une énorme importance pour elle. Elle crie, elle chante, elle rit, elle se réjouit et se condamne. Elle parle et elle écoute. Chaque jour le même rituel, les mêmes objets, les mêmes bruits. La sonnerie qui la rappelle qu’un nouveau jour commence. Tout de même, le jour auquel les spectateurs assistent a quelque chose de particulier : c’est la présence de Willie, son seul interlocuteur que le public aperçoit à peine. On écoute les phrases qu’il lit au hasard dans un journal et qui font surgir de nouveaux souvenirs en Winnie, on voit la tâche rouge sur son occiput qui semble symboliser la menace omniprésente de la mort. Ainsi font également le revolver avec lequel Winnie joue et l’énorme mamelon de sable dans lequel Winnie s’ensevelit de plus en plus comme dans un tombeau. Son compagnon lui fait oublier sa solitude pendant quelques instants, le fait qu’il y ait une réaction à ses actions la réjouit du beau sentiment de prendre soin de quelqu’un.

Cette pièce est un véritable défi pour les acteurs car il n’y a presque pas d’action, tout consiste en des dialogues. De surcroît, il y a guère de mouvements car Winnie est ensevelie dans le mamelon de sable. Tout dépend de sa mimique et de sa voix. La comédienne Stéphanie Lanier maîtrisait ces enjeux avec une bravoure excellente, un rafinnement dans ses mouvements et une profondeur d’expression dans sa voix. Ce don se manifestait d’autant plus dans les parties où elle imitait d’autres personnages et jouait un jeu de rôle toute seule. Elle réussissait à envoûter le public d’une telle manière qu’il suivait chaque mot avec attention, comme s’il souffrait d’une soif immense d’écouter son récit. C’est pourquoi on pourrait désigner le langage comme troisième personnage dans la pièce : le fait que Winnie parle est la preuve qu’elle est en vie, le langage devient un élément autonome. Parfois on peut même douter du vrai sens des mots car on est tenté de penser que Winnie parle seulement pour entendre une voix et pour ne pas avoir à supporter le silence. Elle-même l’avoue en disant « Oui, ce sont de beaux jours, les jours où il y a des bruits. »
Dans les dernières minutes de la pièce, on constate une accélération énorme due au manque de structures syntaxiques, au volume croissant de sa voix et aux nombreuses aposiopèses. Ce crescendo vers la fin de la pièce est souligné par la variation de la phrase clé de la pièce : au début, c’est « Oh le beau jour encore que ça va être! », mais à la fin elle se transforme en « Oh le beau jour encore que ça aura été. » Winnie semble terminer avec sa vie en sachant que le temps passe vite mais tout en jouissant du présent de la vie.
Ce contraste très fort, cette position entre la vie et la mort, où l’homme est réduit à l’essentiel est parfaitement repris par les décors : la simplicité, les formes claires et nettes et le peu d’attirail étaient représentés par le mamelon de sable devant un écran d’un bleu vif. Comme le bleu est le symbole de l’infini, il y avait un effet de calme et de tranquilité sur le spectateur non sans presque l’éblouir avec sa couleur brillante. Il semblait que c’est un monde bipolaire n’offrant que deux options : soit le bleu infini, la trascendence, soit le mamelon, le tombeau. Mais entre ces deux options se trouve la petite tête de Winnie, parlant sans arrêt et réclamant son existence.

En conclusion, cette pièce est un véritable chef d’oeuvre, une représentation extrêmement fidèle au modèle de Beckett. Au début, la mise en scène choque par son immédiateté, sa présence absolue, son éclat, mais au cours de la soirée on commence à sympathiser avec Winnie, à s’identifier même un peu à elle. Ensemble, on apprend à se réconcilier avec le caractère éphémère de la vie. –Thea Göhring


Rien. Il ne « se passe » rien. Dans cette pièce, il ne « se passe » rien. Beckett est derrière tout ça. Non content de faire parler ses personnages, il dicte également les détails de la mise en scène. Il a été dès lors nécessairement difficile pour Michel Abécassis de s’imposer en terme de mise en scène sur cette pièce qui est l’une des œuvres phares du dramaturge irlandais. Un drap recouvrant une infrastructure massive occupe la plus grande partie de la vaste scène du théâtre de Châtillon. Voilà la mise en scène. Le reste repose sur le jeu de lumières, différent selon le moment de la journée, et le jeu des acteurs ou à tout le moins pour Winnie sur l’expression de son visage et de sa voix.

Oh les beaux jours, pièce dangereuse s’il en est pour un metteur en scène, présente une histoire pourtant très simple en apparence. Winnie, ensevelie jusqu’au buste dans un mamelon de sable passe ses journées – toutes ses journées – à exécuter ses éternels rituels en compagnie de son sac, de ses accessoires et de son ami, Willie, figure de l’Altérité jouée par Pierre Ollier. Innocente, Winnie chante, se prépare, se souvient, et ignore sa condition. Elle ignore le soleil de plomb, elle ne se plaint pas de son immobilité et même se réjouit  de ces moindres petits détails de la vie. Ses jours sont beaux…
Stéphanie Lanier dans le rôle de Winnie chante une ode à la vie et à l’amour avec une incroyable vitalité. L’immobilité de son corps emmène le spectateur à reconsidérer ses pensées et ses paroles comme autant de mises à nu d’une puissance d’exister. La parole est le dernier vecteur de vie sur ce mamelon de sable et l’on peut à ce titre regretter quelques platitudes parfois dans la voix de Stéphanie Lanier là où tout dans cette pièce doit passer par elle. Néanmoins, le jeu semble devoir nous montrer (ou nous apprendre) qu’impuissance et dérision ne riment pas nécessairement avec déraison. Winnie, les pieds bien sur terre – enfin en l’occurrence plutôt sur le sable – est encore capable de réflexion sur sa condition qui se fait le reflet de la condition humaine malgré l’apparente imminence de sa fin.

Voilà une pièce qui amène le spectateur à réfléchir avec le personnage du rapport qu’il a à la vie et aux sens qu’il souhaite lui donner. Réflexion inextinguible et comme pour le signifier, la pièce s’achève sur une chanson qui marque aisément la mémoire et qui, elle aussi, reste ainsi sans fin.
« Tout vous dit gardez-moi parce que je suis à vous » De quoi parle ici Winnie dans les derniers mots de sa chanson ? De la vie ? De l’amour ? De la mort ? Je n’ai pas la réponse. – Quentin Grand


La représentation a eu lieu au théâtre de Châtillon le 16 novembre 2011. Ce théâtre de banlieue très sympathique a choisi d’inviter Michel Abécassis pour mettre en scène la pièce de Samuel Beckett.  Michel Abécassis a l’habitude de travailler des œuvres contemporaines, l’an dernier j’avais assisté à une représentation de Oulipo pièces détachées, une création qui s’interrogeait sur le langage, on retrouve d’ailleurs ce thème dans le théâtre de l’absurde.

Oh ! Les beaux jours de Samuel Beckett met en scène Winnie prisonnière d’un monticule de terre qui parle de sa vie, ses souvenirs, le contenu de son sac. Son compagnon Willie grogne de temps en temps mais n’est guère plus actif. La mise en scène choisit de nous présenter un monticule haut comme si Winnie trônait au dessus de nous. C’est aussi une façon de nous inciter à prendre du recul, de la hauteur par rapport à ce qui paraît normal. En effet il est normal de se brosser les dents le matin, même si on n’a pas mangé. Evidemment. Quand parfois, Willie se décide à répondre aux nombreuses questions de Winnie, elle s’exclame ébahie : « Oh ! Le beau jour que ça aura été ! » Nous pourrions voir cette extase comme un rapprochement de « Il en faut peu pour être heureux ». Car cette femme exalte la vie pour le peu qu’il lui reste. Elle raconte la vie, celle qu’elle a vécu, celle qu’elle vit, celle qu’elle aimerait vivre, et cela occupe ses journées, qui sont sans doute beaucoup moins ennuyeuses que ne peuvent l’être celles de nos contemporains. Le fond bleu du plateau promet sans doute le rêve ou alors la nuit, la mort de nos habitudes dans l’engouement de nos rêves.

Michel Abécassis sublime dans cette pièce tout ce que l’on trouve ennuyeux pour peut-être nous amener à la pensée selon laquelle les plus heureux ne sont pas toujours ceux qu’on croit. – Apolline Hamy


C’est dans la petite salle chaleureuse et accueillante du théâtre de Châtillon que Michel Abécassis et le Théâtre de l’éveil nous proposent une nouvelle mise en scène d’Oh les Beaux Jours de Samuel Beckett. Nous sommes mardi 15 novembre et il est 20h30 lorsque s’ouvre le rideau sur la belle Stephanie Lanier, qui se revêt du rôle de Winnie pour cette toute première représentation. L’actrice, ensevelie jusqu’au buste dans un mamelon de terre, se livre avec brio à l’exercice difficile du quasi-soliloque et nous fait part de ses angoisses aussi bien que de son admiration pour la vie, sous cette tonalité caractéristique de Beckett qui est l’absurde. Parfois ses paroles atteignent l’oreille de Willi -Pierre Ollier- son mari, caché dans un trou derrière le mamelon, et qui se contente quant à lui de quelques bribes ou grognements en guise de réponse, de quoi donner la réplique à Winnie. C’est un beau défi qu’à choisi de relever sous nous yeux le metteur en scène, car si au premier abord l’atmosphère de Beckett peut nous sembler austère, il fait résonner en vérité toutes les vibrations de la vie sur un ton qui vacille entre le comique et le tragique.

En effet, si le décor n’est pas une réinvention en soi, le bleu presque électrique choisi pour fond a tout de même un côté captivant, de sorte que l’œil du spectateur ne puisse pas s’égarer un instant de Winnie. Celle-ci n’est dotée que de quelques objets -caban noir, lunettes de soleil, brosse à dents, révolver…- et tente tant bien que mal de nourrir son quotidien par ces rituels réifiés. Beckett s’amuse à mêler objets triviaux et tabous, faisant ainsi du révolver, un jeu familier de Winnie, qui ne trouvera pourtant en lui jamais le remède fatal à sa solitude.
Ainsi, le spectateur rit de cette confrontation avec la mort, et Stéphanie Lanier ne tombe jamais dans l’écueil -me semble-t-il- de la dramatisation de cette pièce pleine d’humour. Winnie veut boire son tonique pour se remettre d’aplomb, et sort son révolver… décalage grinçant qui joue sur l’interversion des sens que nous donnons traditionnellement aux choses. L’actrice est lumineuse et pathétique, lucide et attachante, de sorte que l’on a tôt fait de s’identifier au personnage et de sentir soi-même l’absurdité de l’existence humaine d’autant plus fortement qu’on en rit.
Finalement, les personnages sont-ils les derniers survivants d’une catastrophe humaine ? Winnie ne cesse de répéter « et maintenant ? » comme si tout était perdu, elle s’obstine à parler malgré le silence, mais quand tout est silence, quand même Willie ne répond plus, la parole demeure! Ce qui fait le propre de l’homme, ce qui témoigne de sa pensée, de ses souvenirs. Voilà tout ce qu’il reste à Winnie, qui dans le deuxième acte est ensevelie jusqu’au cou.

Mais cette persistance de la parole est l’un des plus bel éloge rendu au théâtre, lieu où l’on renouvelle les représentations, où l’on fait revivre la pièce. Cette notion de répétition se caractérise par les expressions de langue chères à Winnie, lorsqu’elle s’exclame : « oh le beau jour que ça va être » comme un renouvellement cyclique. Et si tout semble perdu, les habitudes reprennent, l’homme persiste en son être. Cette pièce à beau bousculer nos angoisses, l’émotion de la chanson finale de Winnie apporte un souffle de vie qui vient l’équilibrer. Le rideau tombe sur cette charge d’émotion, les applaudissements crépitent, avec la sensation d’avoir libéré quelque chose en vous, les acteurs sont rappelés quatre fois… « Ça que je trouve si merveilleux ». – Marie Paumelle


Premièrement écrite en anglais, Oh les beaux jours (Happy Days) est créée à New-York en 1961. Cette pièce de théâtre a été traduite en français et jouée au Théâtre de l’Odéon dans une mise en scène de Roger Blin. En 2007, au Théâtre National de Chaillot, Déborah Warner met en scène Fiona Shaw dans le rôle de Winnie, l’héroïne de la pièce. Et en 2010, au Théâtre de l’Athénée, Robert Wilson met en scène Oh les beaux jours, avec Adriana Ati.

Un pari difficile pour Michel Abécassis qui propose une nouvelle adaptation, alors même que la pièce mythique de Samuel Beckett a été reprise déjà un certain nombre de fois ces dernières années en France. Le passage par le dramaturge irlandais était un détour indispensable dans la carrière de Michel Abécassis. Directeur du Théâtre de l’Eveil qu’il fonde en 1982, il a pour vocation de privilégier le travail sur les écritures contemporaines en adaptant des romans, récits, poèmes, correspondances… où la langue est plus importante que la fiction. Oh les beaux jours est justement une pièce où le langage tient quasiment lieu de personnage, où Winnie, l’héroïne de la pièce questionne le monde avec une incroyable vitalité. Winnie fait l’inventaire de son sac et de ses objets familiers. Elle prie, se prépare, se plaint, revit des souvenirs d’amour… Parler signifie vivre, sa dernière action possible.
Plus que des histoires, l’œuvre de Samuel Beckett propose des personnages : ce sont des figures, des incarnations de la condition humaine et surtout ce sont des voix, qui ne cessent de parler, comme si parler équivalait à être, à subsister, à continuer malgré l’effondrement de tout. Ces intentions premières attachées à la pièce, Michel Abécassis les respectent. La voilà, Winnie, ensevelie dans un mamelon de sable, qui s’abrite avec son ombrelle. Son corps est immobile, son instrument pour exister : sa voix.

Cette voix, c’est celle de Stéphanie Lanier, ancienne danseuse devenue comédienne. On salue le jeu de l’actrice, ensevelie jusqu’au torse, le bas du corps immobile et restant invisible pour le spectateur. Elle ne communique qu’à travers ses bras, ses mains, son visage, ses yeux expressifs et sa parole. Elle tente de transformer chaque jour qui passe en un jour heureux. On remarque une pointe de nostalgie dans le jeu de l’actrice, comme si les beaux jours étaient passés et que les prochains ne seraient jamais aussi beaux.
Premier contact avec le théâtre de l’absurde de Samuel Beckett, avec le metteur en scène Michel Abécassis et avec l’actrice Stéphanie Lanier. En bref, novice. Une novice globalement convaincue par le jeu et la mise en scène qui honorent le texte de Samuel Beckett, mais c’est surtout la gestuelle et la posture de l’actrice qui, malgré l’immobilité du personnage, doivent être saluées. – Coralie Pierret


Le rideau se lève et nous apercevons à-demi étendue sur un mamelon de sable, Winnie, celle qui de ce promontoire va dominer et faire vivre la scène durant plus d’une heure trente. Le jeu de Stéphanie Lanier – et celui de toute autre actrice dans sa position – s’il parvient à prendre le spectateur, peut être qualifié de remarquable. En effet, au-delà même de la difficulté que représente l’énonciation d’un tel monologue – monologue tenant de faire revivre un dialogue avec son camarade de scène Pierre Ollier -, l’actrice doit parvenir à emplir la scène alors même qu’elle apparaît prisonnière de ce mamelon de sable.
L’effet opère dans la mise en scène de Michel Abécassis. Grâce au jeu de Stéphanie Lanier nous parvenons à pénétrer l’univers imaginaire et quotidien qui l’entoure. Si cette actrice, danseuse classique de formation, se trouve là pourtant loin de ses premières planches tournées vers le marivaudage, elle colle cependant à une orientation prise depuis un certain nombre d’années qui la porte vers le théâtre contemporain.  L’actrice parvient ainsi à se frayer une place parmi les grandes figures qui avant elle incarnèrent ce personnage … On pense bien sûr à Madeleine Renaud qui interpréta le rôle lors de la première représentation de la pièce au Festival du Théâtre de Venise puis à L’Odéon en 1963. Enfin, Stéphanie Lanier parvient avec force à faire pointer le désarroi qui menace l’héroïne tout en menant un jeu qui se veut avant tout drôlatique et tonique. Rodée, elle réussit ici à coller aux intentions de son metteur en scène, rendant abordable, à un public divers, un texte réputé « difficile ».

Lorsqu’il fonde le Théâtre de l’Eveil en 1982, Michel Abécassis manifeste de fait une vocation pour un travail privilégiant les écritures contemporaines, provenant très souvent d’adaptations de romans, récits, correspondances. Il recherche des textes chargés d’histoire, rappelant les sempiternelles questions existentielles qui se posent à l’homme et le courage que celui-ci adopte face aux difficultés qui traversent son existence. « Tiens-toi, Winnie », se dit l’héroïne d’Oh les beaux jours, « advienne que pourra, tiens-toi. » Ainsi parmi ses créations on retrouve des auteurs comme Georges Perec, et d’autres membres de l’Oulipo (Jacques Roubaud, Raymond Queneau), mais aussi Franz  Kafka (Lettre au père), Fernando Pessoa et encore bien d’autres aux créations réputées ardues.
Concernant l’œuvre du dramaturge irlandais et la pièce qui nous intéresse ici tout particulièrement, Michel Abécassis nous dit ceci : « Monter un texte de Beckett c’est s’attaquer à un monde au-delà de toutes les conventions du théâtre, un monde irrationnel à l’image de ce monde qui nous dépasse. Monter un texte de Beckett c’est s’attaquer – au-delà du contenu – à la dimension formelle de l’œuvre. Contraintes imposées par l’auteur tant les indications de Beckett sont omniprésentes. Un vrai défi au langage théâtral conventionnel. Pour passer ce cap, il est évident qu’il faut l’absolue nécessité de désobéir à l’auteur dans la fidélité. Monter un texte de Beckett c’est célébrer le silence, le voyage immobile, les temps. Il faut donc donner de la valeur et de la vie à ces indications, une véritable partition musicale, c’est comme cela que j’aborde ce texte et que je souhaite le révéler. »

Sous son ombrelle, Winnie prie, fredonne, parle, accomplit les gestes quotidiens d’une nouvelle journée qui commence, convoque ça et là des bribes de souvenirs pour nous fournir un hymne à la vie. Respectant l’orientation donnée par Beckett, cette mise en scène parvient à restituer toute l’ambiguïté de l’œuvre qui montre à quel point il faut parfois se faire violence afin que l’optimisme triomphe au quotidien. – Julie Pilorget


La mise en scène de la pièce Oh les beaux jours  de Samuel Beckett, par Michel Abecassis, est remarquable !

Jouée dans le théâtre intimiste de Chatillon, la pièce présente une journée type de la vie de Winnie, femme ensevelie jusqu’au buste dans une colline de sable, effectuant quotidiennement les mêmes rituels.
L’actrice se détache sur un fond bleu, symbolique de l’azur auquel elle fait allusion tout au long de la pièce : « je m’en irai tout simplement flotter dans l’azur… ». Le décor, réduit à son strict minimum, ne fait plus qu’un avec elle. Les quelques accessoires qu’elle sort de son sac et dont elle fait l’inventaire  au fur et à mesure de la pièce, aussi disparates qu’une brosse à dents, un miroir ou un revolver, marquent l’absurdité des habitudes de la vie .
Malgré le peu de mouvement sur  la scène, dû à la nature même de la pièce, on ne s’ennuie pas un seul instant : le visage de Stéphanie Lanier est si expressif et son jeu si maîtrisé qu’elle nous captive du début à la fin. Sa prestance  est  aussi monumentale que la place qu’occupe la motte de sable dans laquelle elle est enfermée, sur  scène. Son interprétation oscille perpétuellement entre une fragilité à fleur de peau et une puissance qui tient presque de la folie. A de nombreuses reprises, l’actrice est au bord des larmes et nous entraîne avec elle dans les méandres de son esprit. La gestuelle et la parole, entrecoupée de longs  silences, occupent ici une place plus importante que l’action elle-même, réduite à son strict minimum.

Grâce à tous ces éléments, le spectateur, malgré le caractère inhabituel de la pièce de Beckett , se reconnaît dans Minnie, dans ses angoisses, mais aussi dans la terrible envie de vivre qu’elle manifeste malgré le temps qui passe et la perte des êtres chers, « malgré tout », comme Minnie le dit si bien elle-même à de multiples reprises. Ce spectacle est un véritable hymne à la vie, prise dans sa totalité, avec ses aspects à la fois drôles, touchants et tragiques, hymne qui atteint son apogée dans la chanson finale. – Maëvane Royer