OCD Love

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C’est dans le Grand Foyer du Théâtre National de Chaillot que les spectateurs prennent place, attendant avec impatience de découvrir OCD Love, le spectacle créé par Sharon Eyal et Gai Behar, dont c’est la première en France. La chorégraphe et danseuse Sharon Eyal, après vingt ans de carrière à la fameuse Batsheva Dance Company, a co-fondé avec Gai Behar la compagnie L-E-V en 2013, qui signifie coeur en hébreu. Son collaborateur artistique est l’une des figures de la scène nocturne et des arts vivants de Tel Aviv. Le duo est rejoint par le DJ montant Ori Lichtik, qui a composé la musique. Les six danseurs de la L-E-V explorent l’état obsessionnel et compulsif lié à l’amour : OCD renvoie à Obsessive-Compulsive Disorder. La chorégraphe israélienne s’est inspirée du texte éponyme du slammeur Neil Hilborn, poète souffrant de troubles obsessionnels compulsifs, qui raconte comment la passion a pu venir à bout de ses TOC, mais aussi comment cet amour est lui-même devenu une obsession.

Malgré les lenteurs du début du spectacle, où l’une des danseuses est seule sur scène, on est vite capté par la fougue et la maîtrise des corps des danseurs. Toutefois, c’est au bout d’une vingtaine de minutes de spectacle, lorsque les six danseurs sont réunis, que l’on est véritablement pris dans un raz-de-marée d’intensité, jusqu’à la fin du spectacle. Ce sont donc trente-cinq minutes d’ensorcèlement, au cours desquelles la danse transcende toute catégorie : chacun des danseurs – six silhouettes musclées et athlétiques – se meut de manière obsessive et excessive, entre pulsions et transe, sur fond de musique électronique, qui donne envie aux spectateurs de se lever. Les interprètes font résonner leurs énergies, de manière à ce que le public soit possédé lui aussi. En effet, la puissance de la danse devient contagieuse et déborde de la scène. Les danseurs, par leurs gestuelles, offrent au public des tableaux harmonieusement agencés où les muscles se déploient. Les corps sont possédés et agités, ils imitent le démembrement physique dans une forme d’animalité soutenue par la synchronisation des mouvements. Les costumes noirs d’Odelia Arnold mettent bien en valeur les corps sculptés des danseurs, tandis que les éclairages de Thierry Dreyfus créent un jeu d’ombres et de lumières. Le public est conquis : les danseurs font vibrer la salle, qui applaudit chaleureusement à la fin du spectacle. Une réserve toutefois : le Grand Foyer ne semble pas être la salle idéale pour un tel spectacle (pourtant annoncé dans la salle Jean Vilar sur le prospectus). Tout en longueur, la salle, où les spectateurs sont tous assis à la même hauteur, donne plutôt l’impression d’un préau où l’on irait voir un spectacle scolaire de fin d’année. La chorégraphie ne tire parti ni de l’architecture de la salle, ni de la disposition des spectateurs des deux côtés de la scène.

Margaux Alexandre

Lorsque Sharon Eyal et Gai Behar conçoivent OCD Love, leur « première vraie création » comme le dit Sharon Eyal, ils écrivent l’histoire de l’amour et du manque amoureux. La passion, c’est non seulement le thème de l’œuvre, mais aussi ce qui guide les créateurs qui indiquent qu’OCD Love leur « vient des tripes ». La représentation est sombre ; ce n’est pas un amour heureux et sans à-coups qui y est conté, mais au contraire un amour qui n’est pas coordonné, dans lequel les partenaires se font plus de mal que de bien.

OCD Love, dansé par L-E-V Danse Company, est présenté du 26 au 29 avril 2017 au théâtre national de la danse Chaillot. C’est un spectacle en tension entre douceur et violence qui se dévoile aux yeux de spectateurs conquis.

Les créateurs prennent le parti de souligner l’obscurité du thème. Les danseurs sont tous vêtus de noir et leurs habits, dépareillés, reflètent les irrégularités de l’amour.

Sons et lumières connaissent une intensification progressive qui permet à la représentation de gagner en rythme. On passe ainsi du battement d’un métronome au début de l’œuvre à une puissante et envoutante musique, ponctuellement relevée par les sifflements des danseurs. La musique accompagne les expressions faciales des artistes ainsi que leurs déplacements (à l’instar de l’arrivée sur scène simultanée de quatre danseurs), sauf lorsque la mise en scène exige la désynchronisation pour mieux rappeler le malheur amoureux.

Onirique lorsque deux femmes dansent, guerrière quand ce sont deux hommes, festive quand ils sont trois, angoissante si un homme est seul, l’ambiance créée prend plusieurs formes, mais est toujours portée par les musiques.

Cette scénographie sert à merveille la performance des six danseurs, trois femmes et trois hommes. Le spectacle donne à chacun l’occasion de faire montre de son talent. En effet, à chaque tableau un danseur se démarque des cinq autres, dansant en solo tandis que les autres mènent une même danse.

La légèreté de leurs déplacements tranche avec la sombreur du thème. A plusieurs reprises, les danseuses semblent ainsi prendre leur envol, se mouvant avec la prestesse et la frivolité d’oiseaux. Cette dimension aérienne est nourrie par les larges mouvements de bras des danseurs. Toutefois, cette virtuosité ne saurait masquer un aspect plus sombre de cette performance. Les visages des danseurs restent ainsi souvent fermés et fermes. La perdition de l’amour se reflète dans celle de l’homme. Effectivement, au fur et à mesure du spectacle se dessine une mécanisation des corps, au départ si souples. Ainsi, un homme est pris de spasmes réguliers qui lui donnent des airs de robot.

Les corps sont envoutants, particulièrement le dos du premier homme à s’élancer sur scène et qui s’apparente à une sculpture rodinienne prenant vie. La danse des artistes est ponctuée de cris et autres sons du corps (les danseurs se frappent le torse) qui dynamisent encore le spectacle.

Les spectateurs, situés de part et d’autre de la scène et sur des sièges plus ou moins hauts de sorte qu’il n’y ait pas de laissé pour compte, ovationnent le travail des artistes, à la fois de la créatrice, des équipes et des danseurs. S’ils sont restés silencieux tout au long du spectacle, plongés dans une admiration et un respect certains des artistes, plusieurs rappels et autres « bravo » et sifflements acclament ces derniers à la fin de la représentation.

Aurore Denimal

Il parait qu’il est plus facile de critiquer que dire du bien de quelque chose. Mais bizarrement, j’ai eu du mal à apprécier OCD Love et.. c’est compliqué à expliquer. C’est pourquoi je ne vais pas m’attarder sur le concept de la représentation mais rentrer directement dans le vif du sujet.

La danse tout d’abord. La première partie de la représentation est constituée d’un couple qui avance lentement, de manière très raide. Ce n’est ni esthétique, ni une prouesse technique. A vrai dire c’est un peu ennuyant. Mais ce qui m’a le plus ennuyé c’est que la danseuse n’était ni raide, ni souple. Comparée à son partenaire – un vrai piquet – elle contrastait, m’empêchant de rentrer dans la proposition. Je ne dis pas qu’il s’agissait d’une mauvaise danseuse, loin de là. Mais cela rendait encore plus difficile l’immersion dans la représentation.

Le reste de la performance, et notamment les chorégraphies de groupe m’ont beaucoup plus enthousiasmées, de même que le duo entre deux danseurs. Visuellement c’était beau, un peu dérangeant mais très esthétique. Il n’y avait pas l’impression de déjà vu de la première partie mais au contraire, j’avais l’impression de découvrir un univers, une sensibilité. Etant néophyte ce point de vue est cependant très personnel. L’autre aspect qui m’a beaucoup intéressé était la posture des danseurs. Ils étaient plus que de simples exécutants, plus que des artistes performeurs. Ils étaient à la fois mimes et chefs d’orchestre. Dirigeant et subissant la musique.

La musique d’ailleurs est le dernier point, que je souhaite aborder. Et peut-être celui qui m’a le moins séduite. Il y avait définitivement une volonté de créer un lien fort entre les danseurs et la musique, comme lorsqu’ils semblaient devoir jouer du violon à l’infini, tentant la pose des musiciens pendant de longues minutes ce qui – pour ceux qui ont essayé- est très douloureux. Répétitive, lancinante, rythmée, on sentait qu’il était important mais impossible de comprendre pourquoi. A part quelques moments, notamment quand les cordes prennent le dessus, il était impossible de dire en quoi c’était un élément clé de la représentation.

En résumé, OCD Love m’a laissé dubitative. J’ai aimé sans vraiment savoir pourquoi alors que la plupart du temps, j’avais l’impression de regarder une parodie de spectacle moderne. Si c’était le cas, s’il s’agissait de dénoncer les pseudos spectacles artistiques qui se ressemblent tous c’était parfait. Dans le cas contraire j’ai eu un sentiment global d’inachèvement, car extraits de la performance globale, certains moments étaient magnifiques. Mais au final, j’ai trouvé qu’il y avait un problème de cohérence. On en ressort frustré car il y avait du potentiel. Ou est-ce parce que ce spectacle était trop moderne, trop profond pour que l’on comprenne et qu’on est passé à côté.

Héloïse Dung

L’amour est un mal connu de tous temps, et la compagnie israélienne Batsheva Dance Company en a donné une interprétation ce samedi 29 avril 2017 au Théâtre National de Chaillot.

Je vais être franche dès le début de cette critique : je n’ai guère apprécié la représentation, et finalement j’ai apprécié que cela ne dure « que » 55 minutes. Une troupe de 6 danseurs, de 3 filles et 3 garçons, était sur scène. La mise en scène était très simple : le public se trouvait de deux côtés de la scène, aucun décor et les danseurs avaient tous des costumes différents, mais tous les tissus étaient noirs. Un début un peu trop long à mon gout avec une seule danseuse répétant les mêmes mouvements. Puis les autres danseurs arrivent, la musique devient plus intense et l’histoire commence à se dessiner.

Un personnage s’est plus différencier au long du spectacle : celle qui était malade. En effet OCD veut dire Obsessive Compulsive Disorder, ce qui se traduit par une personne qui a des tocs, qui est bipolaire, et ici à cause de l’amour. La metteuse en scène, Sharon Eyal explique sur le site du théâtre national de Chaillot ceci : « Je vois tout très sombre dans cette pièce, sombre et dans l’ombre. Toi et ton ombre qui danse. Le travail est très largement inspiré du texte OCD de Neil Hilborn. Ce texte est particulièrement fort pour moi, j’ai l’impression qu’il me reflète énormément. »

Lorsque tous les danseurs étaient sur scène ils se rassemblaient souvent par deux pour donner leur interprétation de l’amour, un amour bon ou conflictuel.

Les moments que j’ai le plus apprécié sont quand les danseurs dansaient tous ensemble de manière synchrone et au moment où on voyait un personnage se détacher du groupe, c’est-à-dire où le trouble revenait.

Charlotte Dutron

Le 29 avril 2017 j’ai eu l’occasion de voir le spectacle de danse OCD Love de Sharon Eyal et Gai Behar. Il s’agissait de la dernière représentation au théâtre de Chaillot de ce spectacle qui était produit en France pour la première fois et dont une suite, Love Chapter 2, est prévue pour le festival Montpellier Danse au mois de juillet. La chorégraphe, Sharon Eyal, a dansé dans la Batsheva Dance Company de 1990 à 2008 avant de fonder sa propre compagnie, L E V Dance Company, avec son compagnon Gai Behar.

OCD Love fait intervenir sur scène six danseurs, trois hommes et trois femmes, habillés en body noir pour les femmes et torse nu pour les hommes. La thématique de cette création est frontalement annoncée par le titre : « OCD Love » fait référence aux troubles obsessionnels compulsifs dans un cadre amoureux. La pièce explore les états possibles du corps torturé par un amour obsessionnel : les danseurs se désarticulent, se déploient et se recroquevillent au fur et à mesure qu’ils se rencontrent les uns les autres. L’ouverture de la pièce se fait par une danseuse seule sur scène, qui tourne lentement sur elle-même au son d’une musique dont les battements évoquent le rythme de l’horloge. Après ce début où la danseuse essaie tour à tour de nombreuses positions dont l’inconfort et le manque de naturel sont criants, un danseur arrive, l’ignore d’abord, tourne autour de la scène, puis la rejoint. Par la suite les scènes font intervenir tous les danseurs, parfois ensemble, parfois en duo ou en groupes fragmentés. L’une des spécificités de cette pièce est de n’être pas dansée sur une scène à l’italienne mais sur une scène centrale, installée dans le foyer du palais de Chaillot, de manière à ce que les spectateurs voient les mouvements selon des angles différents. Cette insistance sur le point de vue unique de chaque spectateur nous rappelle que le mouvement en danse est entier, total, et n’a pas à être vu d’un seul point de vue, de face seulement. Le corps tout entier est pris dans la danse, et chaque spectateur le perçoit à sa manière. OCD Love nous montre un engagement total dans la danse : chaque danseur s’investit en poussant son corps jusqu’à ses limites, autant par l’amplitude de certaines postures que par le travail pour saccader des mouvements qui nous paraissent familiers.  La pièce dure à peine une heure, mais elle bouleverse totalement le rapport au corps que l’on vit quotidiennement : ici tout est plus palpable, aussi bien l’harmonie entre les êtres, parfois, que le déchirement et la maniaquerie qui peuvent nous envahir. La scénographie et les costumes sont sobres et orientent notre attention sur les corps des danseurs, qui sont au fond le seul sujet de la pièce : le corps quand il va chercher au plus loin de ses possibilités pour rendre compte des émotions et des obsessions. Dans une interview Sharon Eyal disait que pour elle OCD Love sent « comme des fumées poussiéreuses », et c’est bien le cas, à ceci près que la fumée ne se dissipe pas.

Marie Huber

« Ma première vraie création, sans réserve ». C’est en ces mots que Sharon Eyral parle de OCD Love, une production de sa compagnie L-E-V réalisée avec Gai Behar. Ce ballet contemporain est inspiré du remarquable poème OCD de Neil Hilborn qui narre à la première personne la déception amoureuse d’un homme pétri de TOC (Troubles Obsessionnels Compulsifs, OCD en anglais). Sharon Eyral crée avec instinct et cela se ressent : chaque geste, esquissé avec une précision chirurgicale, semble venir du cœur. La musique, mixée en live par le musicien et DJ Ori Lichtik, est totalement intégrée à l’esthétique globale de l’œuvre.

Sur une scène à la hauteur d’yeux séparant le public en deux parties, une femme s’avance pour un long solo introductif. La lenteur et le contrôle extrême de chaque mouvement ainsi que la musique minimaliste et répétitive installent une atmosphère particulière, d’abord déroutante puis fascinante. Un homme entre à son tour et commence à effectuer des tours de scène, réitérant en boucle les même gestes brusques, mécaniques, compulsifs. Son investissement total est celui d’un acteur, jusque dans son regard fixe et inquiétant. Les quatre autres danseurs font ensuite leur apparition et on assiste à une succession de tableaux contrastants, de la danse énergique de groupe au déchirement intérieur solitaire. L’histoire mise en scène est d’abord difficile à saisir exactement, semblant être laissée à l’interprétation du spectateur, cependant la lecture (ou mieux, l’écoute) du texte de Hilborn éclaire tout ; les couples qui se forment le temps d’un duo puis se séparent, la femme qui porte des coups par l’intermédiaire des autres danseurs ou encore les gesticulations tourmentées sont autant de stylisations de la déception amoureuse du narrateur du poème.

On pourrait définir un TOC (ou OCD) comme un malaise que seuls peuvent dissiper des gestes rituels, souvent irrationnels. Ici, tout cela est esthétisé. Certains mouvements sont machinaux, artificiels à l’extrême, répétitif, véritable paroxysme de ce que pourraient être ceux d’un grand névrosé. Le malaise naît des contorsions, de la musique parfois dissonante, de la nudité des corps, de l’expression faciale des danseurs qui semblent par moments possédés.

Les costumes, noirs et différents pour chaque danseur, laissent de nombreuses parties des corps dénudées. Ainsi la lumière des quelques projecteurs braqués sur les artistes met en valeur leur musculature, créant un jeu d’ombre fascinant sur les corps, comme un ballet dans le ballet. Outre la dimension sensuelle que cela apporte, rien de vient ainsi détourner l’attention des mouvements des danseurs, ni cacher la perfection des gestes.

La musique est ininterrompue pendant toute la durée du spectacle. Son volume fort et son côté répétitif et hypnotique contribuent à faire de ce ballet une expérience sensorielle à part entière.

OCD Love est une œuvre où n’est laissé au hasard : éclairage, costume, musique, disposition scénique, expressions corporelle et faciale des danseurs, tout cela contribue à créer un tout homogène expressif et narratifs, fascinant et esthétiquement très réussi.

Adrien Kerebel

Longtemps la danse a eu pour idéal l’équilibre, la légèreté infinie des gestes, la grâce surhumaine des mouvements. Effacer surtout tout indice de douleur, d’effort ou de travail ; la beauté classique est à ce prix.

Nijinski le premier cherche à exprimer la souffrance à travers la danse. Pas une « tristesse majestueuse » : non, le déséquilibre visible qui atteint corps et âme l’homme moderne. La danse contemporaine introduit la rupture, la disharmonie, la discordance.

« OCD Love » sonne comme un oxymore. « Obsessive-compulsive disorder » ou TOC en français désigne un trouble mental qui se caractérise par la répétition obsessionnelle de pensées ou de comportements anxieux. C’est donc l’histoire d’un amour compulsif, ou d’une convulsion d’amour que se propose de mettre en scène cette création de Sharon Eyal et Gai Behar, inspirée par un poème de Neil Hilborn. « Il ne faut pas y chercher une volonté de faire quelque chose de triste mais plutôt quelque chose que je devais sortir de moi, comme une pierre sombre que j’ai dans la poitrine », déclare Sharon Eyal.

Les corps des six danseurs mi-nus, mi-vêtus de noir, tout droit arrachés du cœur de la chorégraphe, semblent en effet taillés dans une pierre sombre, à la manière de statues de Rodin. Chaque muscle est tiraillé, sculpté par une tension continue. La sueur, visible, lisse leurs membres satinés, creusés par les jeux d’ombre et de lumière.

Le spectacle commence par un duo, un homme et une femme. Ils occupent l’espace entier, ils pourraient danser ensemble mais leurs mouvements sont victimes d’un décalage irréductible : ils ne se touchent jamais. C’est donc un duo inachevé, irréconciliable. La séparation est accentuée par le choix inédit de la scénographie : le public est lui-même divisé et placé d’un côté et de l’autre de la scène, chaque partie des spectateurs joue le miroir de l’autre. Les regards des danseurs fixent successivement l’un des deux côtés, inaccessibles à l’autre.

Chaque chorégraphie exprime une puissance grandiose, engagée dans un rapport de force avec les autres danseurs présents. Chaque chorégraphie illustre également un profond désespoir. Les corps sont animés de violence, de spasmes. Les danseurs se battent, ils convulsent. Certains gestes sont empruntés aux machines et traduisent les mécaniques insupportables de la folie, les engrenages de l’angoisse. D’autre sont empruntés aux oiseaux, aux félins ; ils traduisent l’animalité redoutable, belle et dangereuse inscrite dans les profondeurs de l’être humain.

La musique, composée par Ori Lichtik, accompagne avec précision le sentiment d’oppression véhiculé par le spectacle. D’abord impitoyable comme le battement d’une horloge, ou du cœur, elle mesure le temps qui passe, qui revient, qui se répète : le silence assourdissant d’un dialogue impossible.

Justine Leret

OCD Love « [ç]a sent comme des fumées poussiéreuses, avec une odeur de fumoir. C’est coloré dans une pureté de gris, de noir et de bleu foncé. Ça sent comme la Lune… » nous explique Sharon Eyal. La danseuse et chorégraphe israélienne et Gai Behar s’inspirèrent pour la création de ce ballet contemporain pour six danseurs présenté au Théâtre National de Chaillot d’un texte du poète Neil Hilborn. L’histoire d’une femme amoureuse empêtrée dans sa relation par les troubles obsessionnels compulsifs de son conjoint.

« Si j’avais gardé tout cela en moi plus longtemps, cela m’aurait posé des problèmes ». C’est que cette danse est un exutoire, une thérapie et le nirvana à la fois. Et c’est là toute la complexité, mais aussi la force, de ces OCD, ou Troubles Obsessionnels du Comportement (TOC). Ils sont bruts et brutaux, incontrôlables et primaires. Pourtant ils expriment le geste pur, entier, à la beauté saillante. Et ce tout autant qu’ils dérangent et effraient par leur inadéquation avec les carcans de la normalité. L’Expression même, qui « vient des tripes ». En cela, la danse offre une forme de catharsis. Si les danseurs se déchaînent de leurs passions, de leurs troubles, des ratés des mécanismes de leur vie, le spectateur ne peut qu’être happé dans cette spirale d’introversion extravertie. Ceci est d’autant plus probant que la scène est encadrée en cour et jardin par le public. Celui-ci  ne peut que faire face à sa propre humanité par le miroir de réactions et d’émotions qui lui est présenté, voire imposé. Chacun se retrouve face à soi tout autant qu’il est face à un autre, face à l’Autre.

Unité et dissociation, harmonie et tétanie. Dans la pénombre se déploient des corps ramassés, torturés. Mais c’est à une éclosion que l’on assiste. Peu à peu chaque danseur sort de sa chrysalide pour épanouir sa créativité dans une sensualité croissante. Tableau d’une immense pureté, presque d’une candeur ingénue de ces âmes mises à nu. Une extrême sensibilité, exposée à fleur de peau, passagèrement tranchée, battue par d’animales chimères. Ruptures d’équilibre, mouvements arrêtés – et pourtant perpétuel ajustement. Hypnotique, chamanique, exutoire, c’est comme si la danse faisait partie intégrante de la vie et y offrait l’osmose. Ils se protègent les uns les autres, mais dans cet unisson chacun est inaccessible, seul dans ce qu’il ressent, face à son propre dérèglement des sens. Mais la musique, septième danseur à part entière, par ses basses au violoncelle de plus en plus pénétrantes, à la fois viscérales et mécaniques, transcende ces gestes abruptes pour les magnifier, les extasier.

« J’ai besoin de les voir danser avec leur âme ». Et celle bien celle-ci que chaque danseur nous offre singulièrement pour que nous atteignions les subtilités de la nôtre.

Isaline Mallet

Le samedi 29 avril je me suis rendue au théâtre national de Chaillot au Trocadéro, superbe endroit. J’étais intriguée par ce qu’allait être OCD Love, je m’attendais forcément à y voir de la danse, avec comme thème les troubles obsessionnels compulsif liés à l’amour. Cette pièce, composée par Sharon Eyal et Gai Behar, est inspirée d’un poème de Neil Hilborn. De plus, elle est produite par la compagnie de danse L-E-V et on doit sa direction technique à Arlon Cohen. Enfin les danseurs sont Gon Biran, Darren Devaeny, Rebecca Hytting, Mariko Kakizaki, Keren Lurie-Pardes et Shamel Pitts. Pour Sharon Eyal, la chorégraphe, le texte de Neil Hilborn “était déjà de la chorégraphie, en tout cas un moule dans le quel couler son inspiration, se couler soi-même.”

Au début de la pièce, une femme rentre sur scène avec comme fond sonore une musique faisant penser au tic-tac d’une horloge, symbolisant certainement le temps qui passe. Très vite, tous les danseurs sont présents, et on sent comme une ambiance pesante. Les lumières, supervisées par Thierry Dreyfus, ne permettent pas un éclairage équilibré de la scène durant la totalité du spectacle. Un cadre assez sombre est créé. C’est d’ailleurs ce qu’en dit Sharon Eyal : “Je vois tout très sombre dans cette pièce, sombre et dans l’ombre. Toi et ton ombre qui danse.” On comprend rapidement le thème majeur, qui est l’amour.

La mise en scène rythme les déplacements des danseurs. Ils se tournent beaucoup autour et font naître une ambiance oppressante. Ils communiquent avec le public en usant de jeux de regards, assez effrayants. On peut également entendre des cris venant de certains d’entre eux. Tout cela confirme le titre de la pièce : OCD. En effet, le trouble obsessionnel compulsif est un trouble mental caractérisé par l’apparition répétée de pensées intrusives (les obsessions) produisant de l’inconfort, de l’inquiétude, de l’appréhension et/ou de la peur; et/ou de comportements répétés et ritualisés (les compulsions) pouvant avoir l’effet de diminuer l’anxiété ou de soulager une tension.

Quant à la scénographie, il n’y a pas de décor, la scène est neutre, et les costumes sont très sobres. Les femmes portent des body noirs, et les hommes sont torse-nus. Cela permet de dévoiler leur corps svelte et d’assimiler davantage les mouvements. Ces derniers peuvent parfois rendre le spectateur mal à l’aise, car les danseurs, malgré une gestuelle aérienne, se déplacent avec animosité. Enfin, la disposition de la salle, qui place deux publics l’un en face de l’autre avec la scène au milieu, oblige les danseurs à respecter les préceptes de la danse contemporaine, c’est-à-dire à ne pas faire de face-public, contrairement au moderne jazz.

Camille Michelin
Photo : Regina Brocke