Elisabeth Carecchio

Ce ne andiamo per non darvi altre preoccupazioni

Théâtre | Théâtre de l’Odéon | En savoir plus


Ce ne andiamo per non darvi altre preoccupazioni (Nous partons pour ne plus vous donner de soucis) est une création de Daria Deflorian et Antonio Tagliarini, avec Anna Amadori, Daria Deflorian, Antonio Tagliarini, Valentino Villa. Elle a été représentée au théâtre La Colline en 2014 et cette année à l’atelier Berthier de l’Odéon, en langue italienne et sur-titrée en français. La pièce a été écrite à partir d’une image tirée du roman grec Le Justicier d’Athènes de Pétros Màrkaris, dans lequel quatre personnes âgées choisissent de se suicider pour ne plus être un poids pour l’Etat. A partir de cette actualité fictive qui toutefois est représentative de la réalité contemporaine, les quatre comédiens s’interrogent sur l’importance du choix et sur la difficulté de dire non ; il s’agit donc d’une fiction dans le théâtre. La courte durée de la pièce (1h15) peut être envisagée pour signifier que la vie est courte, mais cela peut aussi bien découler du style des auteurs qui ont créé une pièce similaire, Reality (durée : 1h).

Ce ne andiamo … est l’opposée du thème abordé : alors que les quatre femmes ont agi en mettant fin à leur jour, nos quatre comédiens n’agissent pas. Il n’y a aucune action dans la pièce, la réflexion prime, et les mouvements scéniques sont limités. Pendant dix ou même vingt minutes, des comédiens restent debout immobiles dans le fond de scène à écouter l’avis de leur ami, de leur partenaire de jeu. Le public ne sait pas vraiment s’il a affaire au comédien qui incarne un rôle ou au comédien qui est lui-même puisqu’il s’agit de théâtre dans le théâtre – les auteurs ont créé une double mise en abyme théâtrale. Le rythme est lent mais n’est en rien soporifique, ce qui permet au spectateur de réfléchir lui-aussi sur les questionnements avancés alternativement par les comédiens. Toutefois, il semble ne pas y avoir d’espace-temps ; de plus, la sincérité de leur jeu et le décor réduit à l’essentiel portent la pièce dans une intemporalité qui laisse entendre que la période de crise, qu’elle soit en Grèce ou ailleurs, est longue et douloureuse. Afin de nous montrer la mort de ces femmes, les auteurs ont eu l’idée de la signifier par les costumes : au fur et à mesure que la mort envahit la scène, les comédiens enfilent des vêtements noirs de façon à être entièrement recouverts. Cela est ni violent, ni repoussant. Le reste des costumes est de couleur neutre et froide (gris et bleu clair), il y a une table et trois chaises (marron), et un néon au-dessus de la table. Les autres lumières servent à réduire l’espace scénique qui est désormais encadré par l’obscurité, pour nous dire que la vie tend inéluctablement vers la mort qui se referme petit à petit sur nos existences. Les pointes d’humour sont primordiales du fait qu’elles permettent de ramener la gaieté sur scène. Par moment, un comédien mettait de la musique sur son portable, de même qu’il est courant de le faire aujourd’hui entre amis. Ainsi, avec toute ces simplicités dans le décor, dans la mise en scène et de l’effet théâtre dans le théâtre, les comédiens se donnent à voir comme des personnes ordinaires, tels que nous spectateurs, ils se montrent impuissants face au «non» de ses femmes, ce refus qu’ils tentent d’éclaircir non sans difficulté.

L’enjeu de Ce ne andiamo per non darvi altre preoccupazioni est de sensibiliser le spectateur aux petits riens qui nous rendent heureux, de sorte qu’en approchant de la fin, nous ne regrettions pas de ne pas avoir vécu.

Cindel Cattin

La pièce « Ce ne andiamo per non darvi altre preoccupazioni » est présentée aux ateliers Berthiers cet hiver, en même temps que la pièce qui la prolongea quelques années plus tard : « Il cielo non è un fondale ». Créée en 2013 au Teatro Palladium à Rome par les deux metteurs-en-scène/acteurs Daria Deflorian et Antonio Tagliarini,  rejoints sur le plateau par  Anna Amadori et Valentino Villa, elle s’inspire d’une image tirée du roman Le Justicier d’Athènes de Pétros Markaris. On y voit quatre retraitées grecques, condamnées par l’endettement et lassées de leur impuissance. Leur seul moyen d’agir est de se donner la mort ensemble, en laissant sur la table, à côté de leurs cartes d’identité proprement disposés, une note : « nous partons pour ne plus vous donner de soucis ».

Sur un plateau nu et froid, à l’image d’un lieu hypothéqué, les objets se font rares. Il n’y a que trois chaises, une table et quatre personnages dans le fond noir. Un néon à la lumière crue éclaire le milieu de la scène. Les costumes sont les plus neutres possibles avec des distinctions claires : jupes pour les femmes, pantalons pour les hommes. Rien ne semble accrocher l’esprit du spectateur. On ne regarde  pas des personnages stéréotypés dans leurs habits, dans leurs gestes, dans leurs discours ou dans les objets qui les entourent. Rien ne définit ces figures. Chacun à leur tour, les acteurs s’adressent au public   dans une sorte de monologue anxieux, parfois entrecoupés d’interventions de leurs camarades. Une contradiction émerge : bien qu’ils semblent se retrouver sur le même plateau, partageant un sentiment d’angoisse, unis dans le partage de ce sentiment, chacun semble si seul face à des angoisses personnelles.

« Non ». Voilà la première intervention. Non, nous ne dirons pas quelque chose ce soir. Non, nous ne sommes vos débiteurs malgré toutes les transactions financières qui ont précédé le spectacle. Non, nous sommes las de parler et de construire quelque chose sans échos. Il ne reste alors que de simples êtres humains venus raconter leurs préoccupations.

Comment faire pour ne pas ennuyer le public ? Pour le maintenir en haleine ? L’intervention doit suffire. La prise de parole seule est en soi un évènement et c’est peut-être cela que nous devons comprendre de la pièce. L’absence d’éléments parasites sur le plateau effraie tout en permettant à la parole d’être pleinement entendue. Selon une interview donnée à l’Odéon, les deux metteurs en scène déclarent que le travail sur un roman va beaucoup plus loin qu’une simple réadaptation. Si l’appropriation du texte se fait d’abord dans la lecture du récit sur le plateau, les interrogations finalement soulevées sont celles de la troupe. Ce sont ces interrogations qui constituent le spectacle. Le spectateur ne peut quitter la salle indifférent. Certes, le discours moralisateur est absent de ce texte, car les grandes réflexions se concentrent autour du principe de la dette économique et de quelle manière celle-ci influe directement sur nos vies. Il s’agit plus de faire ressentir une empathie que de véritablement accuser le public. Même dans ces aspects les plus privés d’une existence, la dette, l’argent modifie notre rapport au monde et aux autres. « Qu’est-ce qu’on peut faire ? ». Une fois que l’on a tout donné ? Le corps est le seul bien qui nous reste…

Claire Herbert

Ateliers Berthier, 20h, les spectateurs se précipitent sur leurs places, la scène pratiquement vide, juste quelques chaises et une table, le spectacle est sur le point de commencer, les lumières de la salle s’éteignent, avec quelques minutes de retard les quatre acteurs sortent des coulisses pour nous annoncer qu’ils seront incapables de jouer la pièce, qu’ils seront incapables d’interpréter le rôle de quatre vieilles femmes grecques qui se sont suicidées collectivement dans une banlieue athénienne, suite aux pénuries qu’elles souffraient. Avec ce dédoublement narratif commence Ce ne andiamo per non darvi altre preoccupazioni, une pièce de Daria Deflorian et Antonio Tagliarnini inspirée par une image du roman Le Justicier d’Athènes de Pétros Márkaris, interprétée aussi par Deflorian et Tagliarnini accompagnés de Valentino Villa et Anna Amadori et mise en scène de façon collective par l’ensemble de la troupe. Ce fait divers va déclencher une série de réflexions chorales sur l’expérience tragique de la vie, le passage à l’obscurité et le vide.

La mise en scène se procure de façon remarquable de bien canaliser ces éléments donnant un rythme sombre, parfois mélancolique à l’ensemble avec des grandes pauses qui nous installent dans l’instabilité et même dans l’angoisse existentielle. De plus, la confusion narrative entre l’histoire des femmes et les réflexions personnelles des comédiens, maitrisée de forme très subtile, contribue aussi au renforcement de cette esthétique angoissante et à la consolidation de certains éléments de réflexion sur la décadence vitale et des rapports humains dans les sociétés postmodernes, cet attachement si intense à la réalité et cette volonté de jeu non-standardisé, non-dramatisé est le comble d’une production qui nous secoue et qui prétend ne laisser personne indifférent.

Par ailleurs, l’utilisation de l’espace scénique est peut-être la clef de voûte du spectacle et ce qui est le plus réussit de toute la pièce, en imprégnant la scène d’une obscurité spectrale qui met en évidence ce chemin aseptique vers la mort et vers l’effacement matériel des personnages, ceci lié à l’absence de décors futiles (il y a juste quelques chaises et une table) et à un son qui renforce les échos et qui souligne de façon magistrale les silences, nous insère dans un jeu esthétique envahi intégralement par le vide.

Ce ne andiamo per non darvi altre preoccupazione est une pièce qui rejoint de forme magistrale la tradition du théâtre existentiel italien avec Luigi Pirandello comme principal représentant et nous pousse vers une réflexion très profonde sur nos rapports avec les autres, sur le passage inexorable à la vieillesse et à l’obscurité, nous faisant nous interroger  sur la solidité de nos fondements moraux dans une société en décadence.

Antonio Rodriquez Cruz

Mercredi 7 décembre se tenait la dernière de Ce ne andiamo per non darvi altre preoccupazioni de Daria Deflorian et Antonio Tagliarini aux ateliers Berthier du théâtre de l’Odéon.

Pièce relativement courte (environ 1h), celle-ci est inspirée d’un roman de Pétros Márkaris : en Grèce, après que la crise a durement frappé la société du pays dans son ensemble, quatre femmes dans la soixantaine dont les retraites avaient été radicalement réduites ont décidé de se donner la mort pour ne plus être un poids. Les quatre comédiens nous présentent une réflexion partant et autour de ce fait divers.

Une heure durant, les spectateurs observent la mise en scène dépouillée dans laquelle évoluent les quatre personnages : une table, des chaises et quelques autres objets, le tout sombre, sobre. On découvrira plus tard les pièces de tissu noir, invisibles, cachées dans l’ombre des rideaux.

La lumière nue — un simple néon central — souligne avec force et donne une résonnance particulière à l’émotion véhiculée par les mots : rien de trop dans l’environnement, et c’est ce qui permet l’intensité présente dans la salle.

Le choix de la musique est à noter aussi. Aucun accompagnement musical durant la plus grande partie de la pièce. Et quand il y en a, elle sort du téléphone portable d’un des comédiens. On l’écoute se déverser, seule, et avec elle couler le sentiment de solitude et la mélancolie.

Le texte est, pour l’essentiel, grave mais on n’essaie pas d’imposer des réponses et de mener à tout prix le spectateur vers une conclusion bien établie, toute faite, et cela est appréciable : c’est ce qui donne aux mots prononcés leur force vibrante.

Le propos pourrait vite s’avérer pesant mais il oscille régulièrement et subtilement vers des moments plus légers et drôles dans les interactions avec le public : questions rhétoriques adressées à la salle ou prise à partie du public en tant qu’un unique cinquième personnage muet.

La scène se clôt par un dialogue entre les comédiens, qui, tout en parlant, se recouvrent, eux et tous les objets présents sur scène, de tissu noir, métaphore de la mort — et magnifique tableau final — qui laisse une impression forte au spectateur dans le silence total qui accompagne le déclin de la lumière.

Reprise cette année à l’occasion du Festival d’Automne après avoir été représentée l’année dernière et celle d’avant au théâtre de La Colline, Ce ne andiamo n’est pas de ces pièces qui font jubiler à peine le rideau tombé mais installe indéniablement chez le spectateur une réflexion propice au questionnement. On ressort pensif et fortifié de ce plaidoyer pour la dignité.

Elodie Ruhier

Cette pièce très moderne s’interroge, parfois avec humour, sur les problèmes de notre société d’aujourd’hui à travers l’histoire de quatre retraitées grecques ayant décidé de se suicider ensembles car elle ne pouvaient plus payer leur dettes. Elles voulaient cesser d’être un « poid » pour la société. Cette histoire est celle d’un roman, celui de Pétros Markaris dans Le Justicier d’Athènes.

Cette pièce est linéaire, les acteurs nous racontent des anecdotes et des réflexions personnelles sur la société et les problèmes qu’ils ont pu rencontrer. Il n’y a pas de bouleversements ou de changements de tons, ce sont les quatre même personnages du début à la fin parlant tour à tour pendant plusieurs minutes. Ils ne s’interrompent pas et quand un personnage parlent, les 3 autres sont souvent en retrait et le regardent, sans rien dire. Ce n’est qu’à la fin de la réflexion d’un premier comédien qu’un deuxième va éventuellement exprimer un avis pour mieux enchaîner sur sa tirade.

Cette pièce courte (1h), symbolisant le peu de temps restant aux retraitées, met en scène quatre acteurs habillés très sobrement, pantalons ou jupes noirs et haut sombres, dans un décor très minimaliste, un simple néon éclaire la scène. Le noir prédomine durant toute la durée du spectacle. Au milieu de la pièce, un des comédiens apporte sur scène ce qu’il y a de décrit dans le roman, une table, quatre chaises, une bouteille de vodka, quatre verres ainsi qu’un flacon de somnifères et les quatre cartes d’identités posées en évidence sur la table. La pièce se termine lorsque les personnages finissent par se recouvrir entièrement de noir ainsi que les objets présents sur scène : la table est recouverte d’un drap noir, les verres et les chaises également ainsi que les comédiens : cagoules, gants, pulls et chaussures noires. Tout cela fini par se fondre entièrement dans le décor pendant que la lumière s’éteint peu à peu nous signalant la fin de la pièce.

Le jeu des comédiens est à l’image de toute la représentation, sobre. Il n’y a pas de grands gestes ou de cris et ils ne cherchent pas non plus à imiter les quatre vieilles dames, seulement parfois ils tentent de se mettre à leur place et de se demander ce qu’elles pouvaient penser à tel ou tel moment. Les comédiens parlent normalement, marquent parfois des pauses pour appuyer leur propos ou peut être nous laisser réfléchir, mais ils ne dialoguent pas entre eux. Ils se laissent parler et réagissent presque uniquement lorsque c’est leur tour. Quand ils ne parlent pas, on les oublierait presque, ils sont souvent dans l’ombre et écoutent sans rien dire, à l’image du spectateur, le comédien qui parle.

Je pense que le but de cette pièce est avant tout de nous faire réfléchir et de soulever des problèmes de sociétés, sans nécessairement prétendre pouvoir y répondre, juste en partageant avec nous leur problèmes ou pensées. Les comédiens s’adressent avant tout aux spectateurs dans cette pièce (qu’ils interpellent d’ailleurs parfois directement) et ils sont toujours face à la scène lorsqu’ils parlent. J’ai trouvé cette pièce très bien faite, ni trop courte ni trop longue, et l’humour amené sur des sujets même aussi graves m’a beaucoup plu. Les spectateurs, tout comme moi, ont eu l’air d’apprécier le spectacle puisqu’il y a eu plusieurs rappels et quelques personnes debout.

Juliette Salama

Sur fond de crise économique grecque, quatre retraitées décident de s’ôter la vie pour ne plus être à la charge de la société : « nous partons pour ne plus vous donner de soucis ». C’est cette image puissante que Petros Markaris donne à voir dans son roman policier le Justicier d’Athènes[1]. C’est ce geste inconcevable que les metteurs en scène Antonio Tagliarini et Daria Deflorian tentent, sans scénariser le texte de Markaris, de porter sur la scène du théâtre avec Anna Amadori et Valentino Villa. Antonio Tagliarini et Daria Deflorian sont aussi acteurs, auteurs et performeurs. Ils travaillent ensemble depuis 2008, mêlant arts contemporains et réflexions philosophiques, sociologiques et politiques.

Sur la scène des Ateliers Berthier, annexe du Théâtre de l’Odéon, et dans le cadre du Festival d’Automne à Paris (7 septembre – 31 décembre 2016), ils présentent Ce ne andiamo per non darvi altre preoccupazioni, pièce qui connut un grand succès au Théâtre de la Colline.

Depuis un plateau nu, duquel surgissent seulement trois chaises et la lumière crue d’un long néon, les quatre comédiens interpellent le public. Comment lui faire comprendre ce geste incompréhensible que fut celui des quatre retraitées suicidaires ? Comment représenter l’irreprésentable, comment dire l’indicible ? Tour à tour, ils prennent la parole, s’interrogeant sur et se révoltant contre une société en débâcle, s’adressant au public sur le ton de la confidence.

Une heure de représentation suffit à bouleverser le spectateur : ce « temps bref » est, selon Antonio Tagliarini, promesse d’intensité, et d’intimité. L’économie, de temps, de moyens et de mots, est le pivot de cette œuvre. Le « non », que crient les retraitées au visage de la société qui se délite, est le mot-clé de cette œuvre : ce « non » qu’il est toujours possible de lancer au pouvoir, selon Daria Deflorian. Cette dernière précise qu’il s’agit, avec humour et délicatesse, et grâce au théâtre, de construire quelque chose nouveau contre « la débâcle – avant tout morale – qui nous entoure ».

Pari tenu pour ces quatre artistes qui rappellent que le théâtre est un lieu inscrit dans la vie civique, qu’il doit faire surgir des questions sur notre propre société et sur la place que nous y occupons. Si les comédiens n’offrent aucune solution concrète aux problèmes qui ont mené quatre retraitées grecques à quitter le monde, ils tissent cependant un lien fort entre ces vieilles dames et nous, amenant à une prise de conscience citoyenne et humaine. Mais après la réflexion, doit venir le temps de l’action.

[1] MARKARIS, Petros, Le Justicier d’Athènes, Editions du Seuil, coll. Policiers, 2013, trad. Michel Volkovitch

Ambre Franquesa-Tahon
Photo : Elisabeth Carecchio