Naufragé(s) / Gabriel F. – Théâtre du Rond-Point

Je ne sais pas ce que j’attendais de la pièce Naufragé(s). Le titre me faisait davantage imaginer une œuvre tragique, jouant sur les cordes sensibles du spectateur. Ce n’est pas à une œuvre tragique, en tout cas à proprement parler, que j’ai assisté, mardi 29 janvier dans la petite salle du théâtre du Rond-Point. Cette petite salle, intimiste, se prêtait d’ailleurs parfaitement à ce qui allait suivre. Sur scène Gabriel F. se livrait à la confession de sa vie, et de son histoire d’amour ratée avec un homme. Un rendez-vous manqué, laissant ce Brésilien perdu.

L’histoire peut sembler banale. Mais la manière de Gabriel F. de mélanger fiction et réalité dans cette pièce de théâtre (peut-on d’ailleurs parler de pièce de théâtre ?) a donné à son œuvre un aspect très poétique. Gabriel F. commence, nu sur scène, tentant des mouvements de danse, maladroit. Mais cette mise à nu en est-elle réellement une ? Il joue avec le spectateur, l’induit en erreur. La voix-off nous annonce qu’elle est la pensée de Gabriel F., il rétorque « non ! je pense bien plus de choses ! ». Entre fiction et réalité, on nous entraîne dans cette histoire d’amour perdue, on nous en sort aussi, avec l’arrivée de Gaspard qui surgit, et détruit le monologue de Gabriel F. Son monologue, et sa vie.  Ou peut-être la sauve-t-il ? Car Gabriel F. en effet, jouait son rôle, son personnage, mais était bloqué dans celui-ci. Contraint à la fiction. L’ensemble de la pièce joue donc sur les limites du théâtre, sur les limites de la fiction, et réfléchit à la manière d’en sortir. Le quatrième mur aussi est un jeu : Gabriel F. communique avec son public, mais ne veut pas de réponse. Il interroge ainsi notre rapport à la scène, avec une dimension poétique belle à voir.

Et il atteint son public. Sans jamais entrer complètement dans la fiction, on est touchés par le personnage, on rit avec lui. On se laisse aller dans cet univers loufoque, celui d’un être voulant embellir son histoire d’amour, avant de se rendre compte que, comme le dit Gabriel F. lui-même « l’amour n’a pas besoin de la fiction pour être beau ».

Roxane Gélineau

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Naufragé(s) ou l’expression du flou entre réalité et fiction 

Naufragé(s), monologue théâtral écrit, mis en scène et interprété par Gabriel F. se jouait au théâtre du Rond-Point en salle Roland Topor du 08 janvier 2019 au 03 février dernier. Un quasi seul en scène autobiographique, alternant moments rêvés et moments vécus par l’acteur lui-même, nous donne à voir une réflexion sur soi et le sens de la vie. 

Un monologue autobiographique chamboulé par une présence extérieure 

Gabriel F. hait les acteurs, c’est pourquoi il décide de faire appel à un Escort boy pour lui tenir compagnie sur scène. Ce jeune homme, qui se nomme Gaspard, ne doit jamais parler. Il est là pour faire de la figuration afin d’apporter un peu de chaleur humaine dans ce monologue sur la problématique de l’amour et de l’échec d’une relation. Toutefois, Gaspard ne parvient pas à se maitriser et intervient lors de la représentation. Gabriel F. ne tient plus et l’accuse d’avoir détruit son oeuvre. 

Gaspard n’est pas le seul à faire irruption sur scène. Une voix, intérieure, celle de Gabriel F, intervient à plusieurs reprises tout au long de la représentation. A travers elle, Gabriel nous donne à entendre la raison et la droiture qu’il a du mal à interpréter. Cette voix tente de ramener le personnage sur le droit chemin et grâce à des répliques cinglantes parvient à faire rire le public. Elle est présente pour raconter les faits tels qu’ils se sont produits, n’en déplaise à Gabriel lui-même. Mais à un moment, lassé de ses interventions, Gabriel l’arrête. Un réel refus face à la réalité, un des enjeux de la pièce est alors donné à voir aux spectateurs. 

« L’idéalisation d’une vie parfaite ou l’éternelle recherche du sens de la vie » 

Cette réalité, parfois rêvée par Gabriel, est remise en question par Gaspard qui semble incarner une sagesse apaisante et ancrée dans la vie quotidienne. Lui, ne comprend pas très bien son rôle sur scène. Il souhaite à plusieurs reprises aider Gabriel dans sa réflexion pour le faire avancer mais ce dernier refuse jusqu’à céder, emporté par la tristesse et la mélancolie. Gaspard ouvre les yeux de Gabriel sur la réalité et le monde extérieur et tente de lui faire comprendre qu’il est impossible de vivre comme au théâtre. La fiction n’est pas la réalité et inversement. 

Le narcissisme est omniprésent dans cette pièce. Rien qu’à travers le programme, nous nous rendons compte de l’importance de Gabriel F. Auteur, metteur en scène et acteur, il raconte sa propre histoire et ne veut personne pour altérer le cours du monologue. Cette sur-présence du « je » participe au comique de la pièce mais pose aussi la question de la différence entre réalité et fiction. 

Comédie poétique au croisement du comique et du sérieux 

Le recours au comique semble indispensable à Gabriel pour aborder le thème sérieux de la rupture amoureuse. Premièrement, le décor participe de cet effet de comique. Même s’il est quasiment inexistant, on découvre une mer constituée de sacs plastiques, un bob l’éponge gonflable et des guirlandes dorées. Ces quelques éléments disparates laissent imaginer l’état d’esprit dans lequel se trouve le personnage et donnent lieu à une réflexion : le comique ne serait-il pas utilisé pour cacher un mal-être profond de Gabriel ? 

Dans la même veine, nous pouvons parler des costumes. La pièce s’ouvre sur un Gabriel en tenue d’Adam, tentant en vain de se relever pour échapper peut être à une condition qui ne lui est pas favorable. Lorsqu’il revient sur scène, il est vêtu très simplement avec un pantalon et un t-shirt blanc, ce qui le ramène en quelque sorte à la réalité. Les deux personnages se retrouvent par la suite en maillot de bain, sorte d’intermédiaire entre la vie normale symbolisée par les vêtements classiques de Gabriel et la fiction mis en scène par sa nudité. 

En conclusion, une pièce atypique de par sa mise en scène et son thème ; qui donne à voir les travers du théâtre via un monologue fantasque et tristement ancré dans la réalité. Une pièce forte qui fait réfléchir autant qu’elle fait rire. 

Léa Thery

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La pièce de théâtre Naufragé(s) met en scène la tentative de Gabriel F. de raconter l’histoire d’amour de sa vie qui a duré un weekend. Afin de réciter son monologue correctement et de ne pas se sentir trop seul sur scène, il a embauché Gaspard, un escort qu’il a rencontré une heure auparavant pour lui tenir compagnie. Dès le début, une voix off -la voix de Gabriel- nous met en garde : même si Gabriel s’adresse au spectateur il ne faut pas lui répondre car malgré l’impression qu’il donne, Gabriel ne veut pas faire d’improvisation et ne désire par interagir avec le public car son spectacle est millimétré bien qu’il tente de donner une impression désorganisée.

Dès le départ, la frontière entre la représentation et le réel est donc volontairement ébréchée. Cette voix qui est celle de Gabriel mais qui parle de lui comme si elle ne lui appartenait pas expose la constructivité du théâtre et de la fiction, met en relief sa fausseté. En outre, la représentation se poursuit avec un public qui se voit sans cesse rappelé qu’il est au théâtre et que la pièce à laquelle il assiste est effectivement une pièce de théâtre.  Par exemple, Gabriel entame sa pièce par la scène finale, répète qu’il n’aime pas les acteurs, fait sans cesse appel à l’assistante éclaireuse, répète à quel point il est important que sa pièce reste un monologue. Les dessous du théâtre sont ainsi exposés, faisant alterner le spectateur entre un rire motivé par la destruction du quatrième mur et l’émotion mue par les histoires mises en scène. Il n’y a en effet pas qu’une seule histoire dans Naufragé(s). La pièce réussit le tour de force de raconter deux histoires sans y paraître : celle du weekend où Gabriel a rencontré celui qu’il décrit comme l’homme de sa vie et celle où il essaye de raconter ce weekend. Les deux histoires sont même fondues en une seule : une histoire qui tente d’expliquer l’emprise du réel sur la fiction et l’emprise de la fiction sur le réel. D’où la parenthèse du titre : y a-t-il un ou deux naufrages ? Gabriel est-il seul dans la solitude qu’il construit lui-même ? Ou Gaspard a-t-il réussi à abattre ses défenses ? Tous deux semblent échoués sur cette scène un peu au hasard. Peut-être l’aspect le plus important de leur naufrage est qu’il commence alors qu’ils sont séparés mais prend fin quand ils se retrouvent dans les vagues, apprenant à nager ensemble.

Revivre son weekend avec Gaspard a permis à Gabriel de vivre une autre histoire. Pendant leur baiser qui ne se voulait qu’un acte théâtral, une simple façon de figurer sur scène le baiser que Gabriel avait partagé avec son amant, la voix off de Gabriel pose la question : un baiser de théâtre est-il nécessairement faux ? La question reste évidemment sans réponse définitive mais le fait que les deux acteurs nouent une relation réelle en plus de leur relation théâtrale suggère que le mur entre réalité est fiction est poreux. Des échanges se font entre les deux parfois avec succès comme c’est le cas dans Naufragé(s) qui offre une histoire divertissante et touchante tout en entamant avec le spectateur une réflexion sur le dispositif qui s’offre à lui.  

Alix Blouet

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Dans le noir le plus complet, les notes de Lascia ch’io pianga enviassent la salle. Une lumière diffuse nous fait découvrir au centre de la scène une masse, un corps qui se déploie, se tord, reste en équilibre, se tord à nouveau, tombe. La voix off, celle de Gabriel, nous annonce qu’il va nous raconter la passion d’un soir, il va revivre sa plus belle histoire d’amour, il va la mettre en scène pour nous. Mais surtout ” Si Gabriel vous pose une question, s’il-vous-plaît, ne lui répondez pas. Il n’est pas du tout en mesure d’improviser. Chaque mot, chaque virgule, chaque pause, sont écrits et répétés. Chaque geste, si naturel soit-il, est chorégraphié.”

Il va la raconter sous forme de monologue, du moins, c’est ce qu’il a prévu. Mais entre fiction et réalité tout dérape. Aillant peur d’être seul sur scène, il revient de son shopping sur les Champs avec Gaspard, un escort boy tout juste rencontré et qu’il a engagé pour qu’il lui tient compagnie pendant la répétition. Mais Gaspard ne peut pas s’empêcher d’intervenir et le monologue devient un dialogue, dans lequel on ne sait plus si c’est Gabriel qui dirige et impose sa fiction, son souvenir idéalisé ou si c’est Gaspard, qui pointe les failles, la réalité.

Il s’agit d’un texte doux et dur à la fois, le personnage est une caricature de l’artiste égocentrique et solitaire qui cherche à immortaliser l’histoire qu’il a vécu et à la rendre plus belle : il y ajoute des paillettes, des tubes à la mode, le soleil d’été ; mais quand la réalité rattrape la fiction tout s’écroule.

Monica Mele

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Photo : Diego Bresani