Modèles

Théâtre | Théâtre du Rond-Point | En savoir plus


Modèles, écriture collective, mise en scène Pauline Bureau au Théâtre du Rond-Point.

Personnes ? Personnages ? La frontière se trouble d’emblée quand ces quatre femmes se campent en rang devant nous, devant ce public majoritairement féminin venu assister ce soir-là à la représentation de Modèles, dans la petite salle Jean Tardieu, pourvue de seulement 170 sièges. Une connexion, une collusion entre elle et nous se produit dans l’intimité de la salle, propice aux confidences. Elles parlent de leur passé, de leur présent, et, à travers elles, s’incarnent mille destins de femmes. C’est à travers ces prises de parole successives, face au spectateur, que Pauline Bureau, metteur en scène de cette pièce, parvient à éviter l’écueil des stéréotypes auxquels elle cherche justement à s’attaquer. Mais ils permettent aussi de montrer ces « modèles », ces idéaux auxquels les femmes semblent vouloir s’accrocher.

Ces prises de parole, que l’on pourrait qualifier de « monologue à plusieurs voix » – tant elles sont toutes murées dans leur solitude, et ce malgré le jeu des regards entre elles – , sont entrecoupées par des chansons que les comédiennes, tour à tour, interprètent, dans des registres différents, faisant songer aux 8 femmes de François Ozon. Ils sont également interrompus par la représentation d’entretiens avec de grands noms qui ont servi à leur manière la cause du féminisme : Pierre Bourdieu (interprété par une femme, comme un pied de nez à ce théâtre qui, jusqu’au XVIe siècle, était fermé aux femmes, ces dernières étant jouées par des hommes), Simone de Beauvoir, Virginie Despentes. Leurs mots éclairent les confidences des comédiennes qui se livrent sur des sujets tels que les premières règles, le viol, l’inégalité hommes-femmes vécue au quotidien à travers des anecdotes tour à tour drôles et tragiques.

Les discours sont parfois quelque peu convenus, éculés, même s’ils ne sont jamais assez répétés. Pauline Bureau en a certainement parfaitement conscience, et ce sont en fait ses choix de mise en scène qui confèrent de la profondeur à ce qui est dit : elle, est présente sans être vraiment là, son visage est projeté sur grand écran, elle intervient parfois, à voix basse, elle est comme à demi-morte d’être née femme. De même, les rappels des dates qui jalonnent l’histoire du féminisme, et, dans une certaine mesure aussi, les scènes d’entretien avec les personnages, sont un peu trop scolaires et nous font sortir parfois de la magie de la scène. Peut-être permettent-ils d’ancrer cette pièce dans une réalité dont elle ne veut pas se défaire.
Une pièce intéressante, drôle, parfois émouvante, qui en tout cas sonne juste. Laure Calamy est particulièrement lumineuse et nous étonne par son énergie et son coffre !


La pièce Modèles a été représentée au Théâtre du Rond-point, dans la salle Jean Tardieu, le jeudi 25 octobre à 21h. La mise en scène est signée par Pauline Bureau, artiste associée à la compagnie La Part des Anges. Ont participé à l’écriture Sabrina Baldassarra, Benoîte Bureau, Laure Calamy, Sonia Floire, Gaëlle Hausermann, Sophie Neveux, Marie Nicolle, Emmanuelle Roy et Alice Touvet. Vincent Hulot s’est occupé de la musique.

La pièce reprend des fragments de textes de Pierre Bourdieu, Marie Darrieussecq, Virginie Despentes, Marguerite Duras, Catherine Millet, Virginia Woolf, pour amener à une réflexion sur la femme, sa place dans la société et sa place face aux hommes. Dans cette pièce, cinq personnages féminins (quatre sur scène, un autre apparaît sur un écran) nous dévoilent au fur et à mesure leur vie, à travers des anecdotes, des souvenirs, des expériences. Elles expriment leurs sentiments, leurs désespoirs, leurs attentes. Elles retracent leur vie, nous confient des secrets. Ces femmes, au caractère singulier, alternent anecdotes personnelles, danse, musique, chants, interview et témoignages personnels. Cette pièce est à la fois une pièce intime, un manifeste, une performance, un concert, une recherche documentée et historique.

La pièce Modèles est intéressante en raison des références aux textes de Pierre Bourdieu, de Marguerite Duras, de Virginie Despentes. Un personnage incarne cet auteur et répond aux questions d’un journaliste incarné par un autre personnage. Ces références permettent de mener une réflexion sur la place de la femme dans la société, l’évolution ou non des mentalités. Le spectateur se trouve ému de ces récits de vie, des expériences marquantes comme l’avortement. Il est touché par ces différentes vies de femmes. Elles ont chacune une personnalité, ont chacune vécu des choses. Cette pièce mêle des projections filmiques, de la musique (piano, guitare, batterie, tambours), de la danse, des témoignages singuliers. Le spectateur peut se reconnaître, s’identifier à ces personnages féminins. On n’a pas le temps de s’ennuyer, on a envie que cela continue, on a envie de  revoir cette pièce. On rit, on pleure, on s’étonne. C’est une pièce à voir et à revoir.

Il aurait peut-être fallu que la pièce évoque Simone Weil et Simone Veil, qui sont des modèles de femmes ayant permis de donner une autre image de la femme, une image de femmes fortes et battantes. Cette pièce souligne le fait que la société a tendance à considérer la femme comme inférieure, plus faible que l’homme. La société a tendance à conditionner la femme, a leur assigner une place dans la société, mais c’est aussi la manière dont on pense qui nous conditionne. Les femmes n’ont pas à se penser faibles face aux hommes, mais égales à eux. Cela étant, il existe de nombreux cas d’inégalités, de harcèlement,…
Dans la pièce, ces femmes ont chacune leur histoire et nous font partager un bout de leur vie. Elles instaurent un lien intime avec le public. Elles esquissent différents modèles de la femme, à notre tour d’être un modèle de femme. – Samantha Cauvillac


Modèles est une pièce mise en scène par Pauline Bureau. La compagnie “La part des Anges” nous propose ici une pièce contemporaine sur le statut de la femme dans la société française. De l’aveu de la metteuse en scène, il s’agit à la fois d’une « pièce intime, d’un manifeste, d’une performance et d’un concert ». L’éclectisme ou, plus exactement, le travail des contrastes, est effectivement au cœur de la représentation, où tous les moyens sont utilisés pour exposer et dénoncer le clivage homme/femme. La gestion de l’espace scénique témoigne aussi de cette volonté de laisser une place à chacun : le théâtre et la danse pour le centre, les extrémités pour le chant et la musique, mais aussi le mur du fond pour les vidéos et l’étage supérieur pour les interviews avec des écrivains (Despentes, Duras) et chercheurs (Bourdieu). Le temps aussi est réparti entre témoignages et intermèdes musicaux, souvent joués par les actrices elles-mêmes.

Dans ce jeu de contrastes, Pauline Bureau tire un grand profit des correspondances entre ses personnages, quatre femmes pour quatre récits qui vont de l’enfance à l’âge adulte, du commencement de la domination masculine à la révolte. Chaque histoire est différente, présente un archétype bien précis (le garçon manqué, la femme soumise) mais trouve un écho chez les autres, écho qui va d’un détail de la misogynie ambiante jusqu’au crime sexuel. A ce titre, l’intervention des trois personnages tutélaires permet de démultiplier une nouvelle fois les sources de parole, et l’on peut saluer l’idée brillante d’avoir fait représenter Bourdieu par une femme. C’est là aussi une deuxième qualité de la pièce, qui ne se contente pas de mettre au jour les clivages, mais les interroge et parfois les met en question, notamment au travers de la transformation de la fille en homme au début de la pièce. On se consacre alors davantage à la notion de genre, passant de l’homme à la virilité, de la femme à la féminité.

A ce propos, on peut regretter que cette interrogation, subtile, n’ait pas été relayée tout au long de la pièce, laissant parfois la place à quelques clichés (les poupées de petites filles, la ménagère débordée, scène heureusement sauvée par l’humour contagieux de Laure Calamy). Par ailleurs, le mérite de La Part des Anges quant à l’expression de sujets rarement évoqués comme les règles, la masturbation ou les agressions sexuelles tombe parfois dans le glauque, et même l’insupportable avec un long récit d’avortement raté. On regrettera enfin que l’homme, souvent évoqué, ne soit jamais présent sur scène, contribuant malheureusement à faire de ce spectacle un témoignage de femme, pour les femmes. – Marine Coulloud


« On ne nait pas femme, on le devient, mais de quelle manière ? » Pauline Bureau, en mettant en scène Modèle, interroge la célèbre affirmation de Simone de Beauvoir, visage symbolique du féminisme. Quatre figures de femmes se succèdent devant les yeux des spectateurs, elles reviennent tour à tour en entremêlant leurs monologues sur leur identité, leur évolution et l’importance des influences extérieures sur ce qu’elles sont aujourd’hui.

La salle Jean Tardieu, presque exclusivement féminine ce soir-là, n’a pu que s’identifier, non pas tant à ces personnages, très individualisés, mais très certainement à plusieurs des nombreuses anecdotes égrainées tout au long de la pièce. Des anecdotes véridiques, rapportées par les divers intervenants au moment de l’écriture. Une compilation de faits, du garçon manqué qui se force à devenir petite princesse pour faire plaisir aux adultes à la femme qui pense que les douleurs qu’elle ressent lors de ses rapports sexuels sont dues à son stress et non à la brutalité de son partenaire, qui nous font prendre conscience de l’incroyable force de cohéritions d’une société où chaque sexe doit rentrer dans un moule défini. Et quand on croit que la femme se libère, qu’enfin elle s’émancipe et accède à la reconnaissance sociale, la comédienne Laure Calamy nous montre dans des scènes désopilantes par leur vérité, que ce nouveau critère de valorisation par « l’indépendance » ne se substitue pas mais s’ajoute aux critères faisant de la femme une bonne maitresse de maison. 

En ajoutant à ces morceaux de vies, ces anecdotes intimes les mots de Duras, Despentes ou Bourdieu, Pauline Bureau guide la réflexion ; on ne se contente pas d’émouvoir et choquer, on analyse la situation : quelle-est-elle ? Pourquoi ? A-t-elle évolué depuis ces interviews ? Comment va-t-elle ou peut-elle évoluer ? Les questions restent en suspens, la pièce témoigne, mais ne donne pas de solution, la solution est à trouver dans la prise de conscience. La pièce semble vouloir dresser un état des lieux, libre à chacun des 170 occupants des sièges de la salle, femmes comme hommes, de s’attaquer aux stéréotypes, aux réactions sexistes, aux préjugés qui sont en nous tous depuis des décennies.

La mise en scène stylisée et poétique, entrecoupée de passages musicaux ou d’interventions de Pauline Bureau par projection sur un écran, n’est jamais lourde malgré l’intensité de certains témoignages. Le ton simple, épuré, sans sur-jeu permet de mettre en valeur l’anecdote sans tomber dans le racoleur, on pense notamment à la narration d’un avortement par l’une des comédiennes qui pourrait virer au pathos mais reste touchant, sans en faire trop.

Ainsi, on peut dire que Modèle est une réussite, même si évidemment, certains arguments sont quelque peu déjà-vus pour les personnes s’intéressant déjà au problème, le propos n’est pas de faire du sensationnel. La pièce de Pauline Bureau a probablement pour but de faire réagir ceux et celles qui n’auraient peut-être pas encore conscience de l’ampleur du problème et est à voir en particulier par les plus jeunes, ceux qui vont prendre le relai dans le combat antisexiste. Car si les « modèles » utilisés dans cette pièce sont féminins, on voit apparaitre en négatif des modèles masculins, eux aussi dans des stéréotypes qui les enferment, ce qui prouve que le changement ne doit pas se faire uniquement par le combat des femmes, mais aussi par la prise de conscience des hommes, décidément trop peux présents parmi les spectateurs… – Clémence Dennebouy


Le moment d’attente avant de commencer le spectacle devient toujours un moment d’impatience. Dans ce cas là, l’expectative, la surprise et la curiosité ont été présentes pendant toute la durée de la représentation. Le rythme, la tension, la progression de l’action ne sont pas tombés dans une heure et quarante cinq minutes de jeu.
À partir des textes tant provocants que sincères, les actrices jouent leurs divers rôles avec lesquels les femmes peuvent se voir réfléchies d’une certaine manière. Cependant leur attitude et leur esprit est de plainte plus que de lutte. Elles sont déçues avec le rôle développé par la femme dans l’histoire. Les faux espoirs sur les droits de la femme et l’égalité avec les hommes que la société, la politique et les propres femmes ont inventé et imaginé toute au long de l’histoire, sont maintenant remis en question. Cette mise en question est exposée quelques fois depuis la colère, quelque fois depuis l’ignorance ou la tendresse. Chacune des actrices joue son rôle avec polyvalence. Cette polyvalence devient plus réelle avec les moments des interviews aux différents intellectuels, on pourrait presque dire que ces scènes se rapprochent du genre documentaire.

Il ne faut pas oublier la richesse de la scénographie avec tous les changements qu’on voit au fur et à mesure que la pièce se développe, ainsi que l’utilisation du multimédia, très bien intégrée à la mise en scène. L’autre grand rôle principal est tenu par la musique interprétée par Vincent Hulot en direct. Tout le reste de l’équipe nous donne une leçon de savoir-faire. – Yolanda Gutiérrez


Cette pièce est une pénétration féministe dans une société dans laquelle la femme croit se tailler une place égale à celle que l’homme veut bien lui concevoir sans pour autant virer dans la pathos. L’homme n’y est pas attaqué, c’est la société le cordon qui retient mentalement la femme, les formules et volontés d’égalités sont aussi inutiles que si l’on freinait et accélérait en même temps. Selon les auteurs de la pièce, elle ne fournit pas une place plus désirable à la femme, elle lui “offre” juste gracieusement la possibilité de l’illusion de posséder une place dite masculine tout en la renfermant dans ce carcan social et sociétaire de la femme, dans l’intimité de sa maison, de l’espace privé.

Le projet est original quant a ses manières d’explorer la scène, d’investir le terrain du théâtre contemporain avec une idée, une volonté de transparence de la place de la femme dans la société. Les quatre comédiennes présentent la femme sous tous les angles, toutes les coutures, tous les trous, tous les liquides, la sueur, le sang et l’eau. La femme qui pue, qui pête, qui aime, qui baise, qui joue, qui en a marre, qui pleure, qui se bat, qui n’ose pas frapper un homme, qui s’en veut de s’être fait battre, pas par culpabilité mais par faiblesse de n’avoir pas pu crier : “MOI FEMME je t’emmerde, va t’en, dégage, tu ne me fais pas peur.” Peut être est il dommage de n’avoir pas eu une voix plus masculine, un point de vue de mâle. – Coline Harel


Vue par une femme.
Une pièce intense qui nous propose de découvrir et d’interroger les nombreux sens qui peuvent être donnés au mot féminisme au travers des témoignages simples et sincères de cinq femmes. Fillettes, ados, mères ou épouses, amoureuses, indépendantes, ou isolées, égarées, convaincues ou indifférentes, engagées, résignées ou en colère, elles ont chacune leur histoire à raconter. Le jeu des quatre actrices est puissant et permet de donner à un texte tantôt difficile, tantôt lourd et tantôt léger une profondeur qui le rend à la fois drôle et très émouvant. Une mise en scène vive, originale, quelquefois osée et efficace donne du rythme et du corps à ce qui aurait pu être une simple succession de textes un peu reberbative.

On s’attache à ces féminités complexes qui se dévoilent devant nous. On se laisse porter, on s’étonne, on s’émeut. Peut-être est-ce parce qu’une petite part de nous se reconnaît dans ces témoignages, pourtant durs, qui montrent que, malgré tous les progrès qui ont pu être faits, il peut encore être difficile d’être une femme aujourd’hui. Et les garçons alors? – Anne-Louise Maillet


La pièce s’ouvre sur une scène vide plongée dans le noir ; seul brille un objet phosphorescent : un balai.

« Des histoires de bonnes femmes »

Plus qu’une pièce, c’est un témoignage percutant, un pamphlet contre une société genrée, une société qui encore en 2012, entretient le sexisme, terme non pas entendu comme un mépris à l’égard des femmes, mais bien comme le fait de diviser systématiquement les rôles, les caractéristiques et les comportements de chacun des deux sexes.
Elles sont cinq comédiennes, cinq femmes avec chacune ses propres expériences, parfois communes, parfois si différentes. Elles font partie de la compagnie La Part des Anges, « cette portion éphémère d’alcool vieillissant qui s’évapore ». C’est avec la contribution de la quinzaine de talents qui la composent que Pauline Bureau, accompagnée de la dramaturge Benoîte Bureau, a mis sur pied cette pièce, à la fois désopilante et dramatique, qui pousse à la réflexion. Ces cinq femmes ont été petites filles dans les années 80 et abordent aujourd’hui la question de la place de la femme dans notre société, à travers un large éventail de thématiques au cœur de nos débats contemporains : identité sexuelle, amour, travail, famille, sexe.

Mêlant vidéo, musique, danse, chant, elles parlent d’elles simplement, évoquant leur environnement de vie d’un œil critique. Face aux spectateurs, elles délivrent un constat pathétique de la société, si ridicule, même, qu’il fait souvent éclater la salle d’un rire franc, mais jaune. Puis le silence retombe, de plomb. Elles tentent de contenir la rage froide qui les anime, de la cacher derrière un charmant sourire de façade, mais la tension est palpable. Sans pudeur, tous les sujets sont abordés, même les plus délicats : architecture du sexe féminin, règles, avortement…

« Je n’ai jamais vu mon père débarrasser la table »

Si je ne peux vous cacher que l’homme n’est ici pas épargné, il faut néanmoins souligner qu’elles ont choisi de traiter ce sujet brûlant avec douceur, et non pas avec la hargne que l’on a coutume d’attribuer aux féministes. Sans émettre aucun jugement, elles ne font que relater des faits, et c’est ce qui donne de la force à leur discours. Citant le sociologue Pierre Bourdieu (La Domination Masculine) et les écrivaines Virginie Despentes (Baise-moi) et Marguerite Duras, elles évoquent même avec désolation un vice bien plus profond : cette tendance malsaine, perverse, qu’ont les femmes de se diminuer spontanément, d’être complices des clivages entretenus par la société. Héritières du lourd poids des traditions, elles fustigent l’industrie du jouet, les manuels scolaires, l’icône glamour Marylin Monroe, tous collaborateurs de cette société genrée.
Et tandis qu’elles déambulent vêtues de robes délicieusement désuètes, que leurs pieds nus semblent illustrer cette innocence fragile que l’on veut attribuer au sexe faible, un homme – le seul sur scène – se tient à l’écart, dans un coin ombragé. C’est Vincent, le musicien, qui vient fréquemment rythmer leurs performances artistiques et esthétiques.

Les seuls accessoires interviendront au beau milieu de la pièce : les ossements d’une cuisine – évier, placards, plan de travail – qui ne seront qu’éphémères, laissant juste suffisamment de temps à Laure Calamy pour se glisser dans la peau de la fameuse ménagère de moins de cinquante ans et nous livrer un sketch tordant, dont peu de spectateurs se remettront. La pièce se clôt sur une phrase-clef, que je ne dévoilerai pas ici, mais qui définit avec exactitude ce qu’assument être ces femmes. Et après une dernière scène qui laisse présager que l’heure de la vengeance est proche, la salle se confond en applaudissement et bientôt on entend des femmes enhardies s’exclamer « Bravo ! », « Ouais ! ». – Valentine Serres


Quel est le vrai rôle des femmes en tant que filles, mères, épouses, professionnelles ? Qui a donné le rôle ?…  la société ? … la famille ?  …elles mêmes ? Qui a posé le « modèle » à suivre ?
De la soumission, de la tendresse, de la délicatesse, de l’innocence, tout devient une rébellion, une incompréhension, une grande frustration quand les sentiments des femmes ont été réprimés pendant des jours, des années, des siècles. Cela c’est le thème de la compagnie “La Part des  Anges” avec la mise en scène de Modèles, œuvre de création collective présenté au théâtre du Rond-Point.
Bien que la réflexion se pose sur la féminité d’aujourd’hui, c’est-à-dire, sur la femme contemporaine, et plus exactement sur la femme contemporaine d’Occident, on ne peut pas oublier que la thématique peut être abordée dès le principe même de la création.Dans Modèles, en apparence on peut dire qu’il n’y a pas un argument linéaire, mais toute une séquence de scènes un peu détachées les unes des autres, qui au final se retrouvent bien coordonnées et abordent la problématique féminine dans un ensemble bien organisé.

Du début jusqu’à la fin, tout est plein de symbolisme et des styles dans la mise en scène : la musique marque chaque rôle et chaque sentiment, d’une douceur si brève de sons à la force finale des tambours, in crescendo : on peut les interpréter comme la furie féminine qui un jour, peut-être, explosera, dans la maison, dans les rues, dans les bureaux, dans les villes et dans les pays, et à l’intérieur d’elles-mêmes, dans leurs esprits. Le symbole du corps tout nu face à l’autre, le corps qui est plein de vêtements, comme si chaque tissu est un masque sur la peau de la femme. Des masques pour chaque jour, pour chaque situation, pour chaque âge. Les gestes et la voix d’une femme dans une vidéo sur grand écran, comme l’ombre de la conscience individuelle.  En revanche, certaines situations de la vie quotidienne sont représentées de manière très directe, mais amusante, comme celle d’être mère, salariée et épouse au même temps.
Mais, comment réfléchir artistiquement sur le rôle ou les modèles de la femme sans parler des grandes femmes et artistes qui ont participé à cette réflexion, à un moment donné de leurs propres vies, des femmes telles que Marguerite Duras, Virginie Woolf, Virgine Despentes, Catherine Millet et tant d’autres ?  Tout comme les opinions de Bourdieu. Elles sont alors toutes présentes dans l’œuvre, au  travers de la dramatisation des entretiens, dans un plan surmonté dans le scenario d’une façon très créative, comme la reprise du temps et la parole.
De la même manière qu’est évoquée la double identité sexuelle inhérente à chacun, Modèles aborde le thème de la vie intime de la femme, de la féminité et du lesbianisme sans aucune honte. La menstruation ou la masturbation sont présentées sans cachotteries, de manière directe et aussi provocatrice pour le public, ce public qui ne s’attendait pas à voir des bragues avec des taches de sang ou une femme en train de se masturber et être coupable ou heureuse au même temps.

La mise en œuvre de la globalité de la performance et de la formation des interprètes est évidente : elles sont actrices, chanteuses, jouent des instruments, et cette globalité rejoint une autre, celle de la fusion des arts et de la technologie puisque l’on trouve sur scène, un guitariste, Vincent Hulot, une chanteuse et de la vidéo.
Quant au genre théâtral, il est difficile de définir si l’on assiste à une comédie, ou bien à une tragi-comédie. Il s’agit du drame de la vie de beaucoup de femmes, prisonnières de schémas sociaux depuis des siècles, et qui les renforcent même car incapables de les casser. Depuis tous temps, les femmes reproduisent ces schémas, en tous lieux et de génération en génération. Cette pièce de théâtre doit être vue par tous, par les femmes pour qu’elles y retrouvent certaines situations de la vie réelle, et par les hommes, pour qu’ils réfléchissent sur leur rôle en tant qu’hommes, c’est-à-dire, en  tant que véritables hommes.
Pour conclure, qu’il s’agisse de la femme lesbienne, de la femme-enfant, de la femme douce, de la rebelle, de la riche ou de la pauvre, toutes sont représentées dans cette magnifique œuvre d’écriture collective. Sabrina Baldassarra, Pauline Bureau, Bureau, Sonia Floire, Gaêlle Hausermann, Sophie Neveux, Marie Nicolle et Alice Touvet, jouent toutes leur rôle d’une façon impeccable, et il faut remarquer aussi l’interprétation magistrale de Laure Calamy par sa polyvalence, sa maîtrise scénique et toute sa performance. Une excellente pièce de théâtre par des femmes, sur les femmes et pour tous. – Maria-Stella Urrego