La ménagerie de verre

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 « Moi, je vous présente la vérité sous l’apparence plaisante de l’illusion. » nous dit le narrateur-personnage au début de la pièce. C’est une vérité bien sombre que met en scène La Ménagerie de verre de Tennessee Williams. Tom, le protagoniste principal, nous dévoile ses souvenirs. Les souvenirs d’une mère tyrannique, qui fait peser de trop lourds espoirs sur ses enfants, faisant de sa maison une véritable prison. Le parti-pris de mise en scène de Daniel Jeanneteau joue sur cette idée d’enfermement. Des voiles et rideaux matérialisent une séparation entre le passé, les souvenirs du narrateur et la situation d’énonciation, mais également entre l’intérieur et l’extérieur. Les voiles forment une pièce carrée qui symbolise la mémoire, ainsi que la prison créée par la mère, Amanda. Un seul personnage fera irruption dans le trio constitué des deux enfants et de la mère, personnage qui menacera et même brisera un équilibre familial bien fragile.

Le titre de la pièce est révélateur de cette scénographie du mal-être et des désillusions. La ménagerie de verre est d’abord la collection d’animaux en verre de Laura, la fille infirme et maladivement timide. Afin d’échapper à l’oppression qui règne dans la maison, elle écoute de la musique et prend soin de ses objets en verre. Ces animaux sont fragiles : des objets sont brisés deux fois au cours de la pièce.

La ménagerie de verre est également le système instauré par Amanda. Elle veut créer un univers brillant, ce qui la conduit à adopter à outrance le comportement d’une ménagère de maison accueillante lorsque Jim, le « galant », arrive. Cependant cet univers est avant tout fragile. Tom explose et finit par partir. Laura ne connaît qu’à un seul moment l’espoir, lorsque le « galant » l’embrasse. Mais le galant est fiancé à une autre et brise par inadvertance la licorne en verre qui perd sa corne et devient un cheval « comme les autres ». Embrassée, Laura oublie un instant son infirmité et croit pouvoir s’en sortir, mais c’est au prix d’une brisure et d’un abandon. Devenir comme les autres, se fondre dans le moule de la masse ordinaire, est-ce perdre sa spécificité ? Finalement, même lorsque Tom aura fui le carcan familial, il ne pourra oublier Laura. Son souvenir assurera en quelque sorte la permanence de la prison bâtie par une mère qui ne sait plus distinguer fantasmes et réalité.

La ménagerie de verre peut qualifier enfin la mise en scène elle-même, une mise en scène à la fois brillante et douce, où la douceur et la subtilité semblent caresser le spectateur. Quelques chocs viennent heurter la tranquillité d’une pièce qui pose, à travers un registre assez sobre, la question du souvenir, de la perte, de la frontière entre rêve et réel, de la solitude, de l’errance. La prestance des comédiens donne tout son lustre à une pièce et une mise en scène qui mêlent si habilement divers niveaux de signification.

Adèle Fontaine

La mémoire nous hante

Daniel Janneteau nous a présenté au Théâtre de la Colline La ménagerie de verre, pièce de Tennessee Williams. Le narrateur, Tom Wingfield, se remémore ses souvenirs, en intervenant plusieurs fois dans la pièce. Sa mère, Amanda Wingfield a été délaissée par son mari, qui a quitté sa famille. Amanda est nostalgique de sa jeunesse révolue et préoccupée par la réalisation des projets qu’elle destine à ses enfants. Tom a aussi une sœur, infirme et d’une timidité telle, qu’elle est coupée du monde réel. Elle se réfugie dans sa petite ménagerie de verre. Le trio vit chichement grâce au travail de Tom à l’entrepôt, qui pourtant rêve de s’évader de ce monde clos. Un invité à la table des Wingfield, Jim va précipiter la fatalité à laquelle Amanda et Laura sont condamnées et la fuite de Tom qui choisit de suivre sa propre route.

Daniel Janneteau a délimité l’espace du logis familial par des parois en voile transparent qui troublent la vue des personnages. La représentation de la mémoire est particulièrement réussie, et l’on croirait que les personnages foulent un sol nuageux. Cet espace semble coupé du monde. On distingue la ménagerie de Laura – Solène Arbel – qui se trouve hors de ce cadre aux airs oniriques. Pourtant, ça n’est pas le réel : la petite ménagerie de verre est une échappatoire au logis familial et à sa timidité écrasante. En plus de ce travail remarquable sur les lieux, Tom apparait sous les traits du narrateur, puis du frère attendri ou l’homme qui travaille, lie le temps passé au présent. Le plateau est parfois éclairé par une lumière tamisée, et à d’autres moments la lumière est si blanche que l’on pense à une concordance entre ses souvenirs lumineux et d’autres plus flous. Il revient quelques années après sur les évènements qui le hantent. Olivier Werner (Tom) brille dans ces différents rôles. Peut-on se défaire de notre mémoire ?

Le jeu des acteurs est saisissant, et rappelle qu’un homme se comprend par la multiplicité de ses visages quel que soit le rôle qu’il joue au sein du cercle familial. Le jeu de la mère semble parfois exagéré: dans les bras de Tom elle nous apparaît comme un pantin, puis se fait autoritaire et les corps se raidissent. C’est une réussite de la mise en scène des transformations de la mémoire aux souvenirs. Au lustre suspendu, on attribue une dégradation de la mémoire par les lambeaux de tissu qui tombent lamentablement. Les acteurs laissent peser les silences, avec lesquels le violon strident se confond presque. La lenteur, qui caractérise certaines scènes, rendent certains souvenirs de Tom irréels, comme celui des corps de Laura et Jim qui lentement se rapprochent.

La mère à son tour endosse un rôle de narratrice, et se remémore sa jeunesse perdue. Dominique Raymond excelle dans son jeu. D’une voix grave et fumeuse ses paroles raisonnent dans ce lieu sans espoir, tandis que d’une voix rêveuse elle évoque les prétendants qui accouraient à ses pieds. Jim et Tom incarnent le monde extérieur, et leur avenir semble prometteur. Pierric Plathier joue un Jim réaliste, naturel et spontané. Son jeu contraste avec les attitudes presque fantasmées des deux femmes.

Tennessee Williams s’oppose aux conventions, parce que pour lui le théâtre est par essence l’expression de la réalité, mais cette expression passe par une transformation de la réalité. Daniel Janneteau parvient à rendre cette vision du théâtre dans sa mise en scène. Il ne trahit pas T. Williams, mais fait la pièce sienne. Il matérialise la mémoire de ce carré de voile, symbole du confinement des souvenirs et où la dépravation des êtres nous apparaît plus forte que jamais.

Élise Lafages

La pièce La Ménagerie de verre de Tennessee Williams, jouée au théâtre national de la Colline, est mise en scène par Daniel Jeanneteau. Elle est écrite en 1944. La pièce se déroule dans un petit appartement à Saint Louis, aux États-Unis, dont on voit le salon. La mise en scène est assez minimaliste mais frappante à cause du tulle entourant la scène, il reste alors entre les acteurs et le spectateur. La plupart du temps les acteurs restent dans le salon et donc derrière le tulle, ce qui crée une distance entre les acteurs et nous. Il nous éloigne de ce qui se passe en scène mais il symbolise aussi le fait de cacher des choses du spectateur. Cependant, quand ils sortent du tulle et se rapprochent de nous à des moments précis, ceci nous impressionne d’autant plus.

Il y a quatre personnages : la mère Amanda, le fils Tom, la fille Laura et Jim, le jeune collègue de Tom. Tom est aussi le narrateur et il est par moments devant la scène pour nous parler. Il est charmant et probablement le personnage le plus sain et normal de la pièce, ce qui fait de lui un bon narrateur assez objectif. La mère est très hystérique et bavarde à première vue. Elle est très dominante au début de la pièce. Elle est donc irritante. Mais avec son changement de costume, une robe de couleur vive et ses maniérismes exagérés mais sympathiques, elle devient charmante. Sa forte présence pendant la première moitié de la pièce, diminue et laisse place au sujet principal qui est Laura, 23 ans, et sa relation avec ses animaux en verre qu’elle collectionne. Elle est douce et fragile. Sa voix est apaisante. Elle a une beauté fragile. On sympathise facilement avec elle. Quand elle raconte sa passion pour sa collection d’animaux en verre -ce qui semble ridicule-, elle réussit à nous émouvoir. La collection de verre symbolise sa fragilité et son impuissance contre la vie. Elle est très émotionnelle mais n’est pas assez courageuse pour être vulnérable. Ainsi, elle ne reste que dans son monde à elle, avec ses petits animaux. Avec le tournant du destin, elle se retrouve son amour du lycée. Elle s’ouvre à lui, petit à petit. Ils dansent et s’embrassent pour la première fois : Cette scène est très romantique et touchante. C’est le moment le plus fort de la pièce. Mais l’histoire est très réaliste car le romantisme ne dure que très peu… Les performances de tous les acteurs étaient impressionnantes. Il n’y a quasiment rien de négative à dire sur la pièce ou sa mise en scène.

Imre Ozkoray

La Ménagerie de verre (1945) a été la première pièce écrite par le dramaturge américain Tennessee Williams (1911-1983). Malgré sa structure classique, Daniel Jeanneateau offre aux spectateurs du Théâtre National La Colline une mise en scène originale. Elle se caractérise surtout par le choix de créer une atmosphère qui amène émotionnellement aux spectateurs à la mémoire de Tom, celui qui raconte l’histoire. Il est un jeune homme qui se sent oppressé par sa vie familiale partagée avec sa mère, qui ne fait que se souvenir de son passé heureux, et sa sœur Laura, dont sa maladie et timidité extrême lui font se refermer dans son propre monde, où seule sa collection d’animaux en verre occupent son temps.

D’abord, l’atmosphère des souvenirs de Tom a été créée à partir de la scénographie. Sur scène, on perçoit une boîte fermée, à mode d’une deuxième scène, qui n’est possible de regarder qu’à travers un rideau semi-transparent. Celui-ci représente l’incapacité d’avoir accès aux souvenirs de manière directe. Bien que le rideau empêche les spectateurs de bien regarder les visages des personnages et donc, leurs expressions, on finit par s’habituer à la présence de cet élément qui s’interpose à la vue. Cela renforce déjà les paroles de Tom au début : « Mais je suis le contraire d’un magicien professionnel. Lui sait donner à l’illusion une apparence de vérité. Moi, je vous présente la vérité sous l’apparence plaisante de l’illusion ». La pièce joue ainsi avec la méta-théâtralité, car elle met en évidence le fait qu’il s’agit bien d’une représentation. La narration de Tom et la présence du quatrième mur, normalement invisible mais toujours présente au théâtre, construisent donc cet effet qui produit chez le spectateur une tension entre le besoin de réfléchir sur les actions représentées et le fait de se laisser guider émotionnellement par elles.

Aussi, la musique choisie ainsi que le contrôle des lumières aident à produire l’atmosphère souhaitée. La musique est souvent lente et provoque des sensations de nostalgie. Les lumières sont allumées et éteintes lentement pendant les transitions, ce qui contribue au but d’amener aux spectateurs à un temps passée perdu et revécu avec douleur et nostalgie. En effet, les derniers mots de Tom au public, où il exprime le sentiment de perte et ses souhaits de trouver à sa sœur confirment sa nostalgie par rapport à son passé troublante avec sa mère dominante et sa sœur malade.

Katia Yoza

« Cette pièce est un voyage dans une conscience malade, entre l’angoisse et le rire ». Ainsi parle le metteur en scène de la pièce » La Ménagerie de verre « sur un texte de Tennessee Williams, actuellement jouée à la Colline.

Le fils Tom (Olivier Werner) ouvre le bal de ce drame familial, et présente les personnages : Amanda, la mère, hantée par sa jeunesse perdue, Laura, sa sœur, affectée d’une mystérieuse infirmité, un galant. Apparait alors, projetée en grand, la photo d’un père absent qui a envoyé un jour un carte postale avec le simple mot « Goodbye », présence transparente, comme pour mieux installer le manque affectif qui parcourt la pièce.

Il prévient aussi : « la pièce se passe dans la mémoire et n’est donc pas réaliste ».

Nous sommes très vite intégrés à la vie familiale de cette famille pauvre, à Saint Louis, Missouri, autour de quelques scènes-clés : le dîner où la mère impose sa loi par des remarques sur la manière de se tenir à table et gave ses enfants d’aliments. Celle où l’on apprend, toujours par la bouche de la mère, que Laura, inscrite dans une école de dactylo, ne s’est jamais présenté. Elle a passé son année à errer dans la ville.

S’intercalent quelques scènes où la mère revit sa jeunesse radieuse quand elle avait de multiples galants. Elle est alors volubile, triomphante, dans la toute-puissance féminine.

Ça souffle le froid et le chaud, les nuages noirs alternent avec les soleils joyeux, au gré des souvenirs ou des projets de la mère dont l’imaginaire domine la pièce comme il domine la vie des enfants. Tom, toujours en opposition rageuse, aimerait bien « se tirer » et échapper à cette « vieille pie bavarde » mais il reste.

Laura, figée dans une timidité extrême, passe son temps, face à nous, à contempler sa « ménagerie de verre ».

Cette douce prison commune est représentée par un décor simplissime .La scène est séparée des spectateurs par un très léger rideau blanc, qui indique qu’il s’agit bien d’un drame intime et qui d’une certaine manière, tient à distance le spectateur, entretient le flou. Si le sol de la maison ressemble à un cocon de coton, la cage en voile qui enserre la scène, confirme l’impression que la famille est un piège où alternent merveilleusement la joie et la dépression, l’amour perdu ou encore possible. Parfois le clair-obscur s’éclaire d’un simple chandelier comme un flambeau d’espoir lorsqu’arrive le supposé fiancé convoqué par la mère pour sa fille.

On ne peut que constater l’économie des moyens de la scénographie.

Le choix des comédiens est également remarquable et joue sur les contrastes. Dominique Reymond tient le rôle majeur, celui de la mère, avec un nombre incroyable de registres et de capacités d’expression. Elle s’investit à fond dans une parole envahissante mais elle danse  aussi, corps replié ou déchainé selon les moments. Laura (Solène Arbel) joue tout en retenue, en silence, en hésitations, presqu’immobile.

On sort de là en quelque sorte rincé d’avoir assisté à tant de drames secrets, de décalages et de troubles de la présence.

Oui décidément, dans » la Ménagerie de verre », comme le disait Tennessee Williams, « la mémoire se permet beaucoup de licences poétiques » et c’est le charme de la pièce.

Marie-Luce Fily-Kerever

Jeudi 14 avril 2016 Daniel Jeannetau a choisi de transformer les planches du théâtre de la colline en un matelas géant. On n’eut sans doute pas pu monter la Ménagerie de Verre de Tennessee William sans un tel décor. Les acteurs se seraient brisés au moindre choc. En peu de mot, la ménagerie de verre raconte l’histoire d’une mère qui s’occupe de ses enfants comme on s’occuperait des dernières pièces d’une collection. Amanda Winsfield vit à Saint-Louis, Missouri  avec son fils : Tom, poète travaillant dans une fabrique de chaussures, cinéphile pour fuir l’ennui, et sa fille Laura, jeune fille touchée par une mystérieuse infirmité qui l’empêche de mener une vie normale. Hantée, par le cortège fantasmagorique de ses « 17 galants de blue mountain », pièces d’une collections à jamais disparue, cette mère mène ses enfants au bonheur par la tyrannie, pour voir briller en eux les derniers reste d’une jeunesse perdue ou rêvée. « Reste fraîche et jolie c’est l’heure où nos galants vont arriver » dit-elle à sa fille, d’un air hagard comme pour se reconnaître en elle.  Déchirée entre l’attente frénétique d’un bonheur à espérer pour ses enfants, et le besoin de voir en eux un avatar possible du sien propre, Amanda maintient Tom et Laura dans l’Apathie de l’état domestique, les choie comme ces animaux rares et précieux que compte la collection de verre de sa fille. L’espace scénique, qui figure le souvenir que garde Tom de ses derniers instants dans le logis maternel, apparaît d’ailleurs aux yeux du spectateur comme une cellule capitonnée, une prison hermétique où les pas des personnages se multiplient dans un bruit mat et assourdissant, où la sécurité interdit l’accès au bonheur et à son doux bris. Contre toute attente, lors de la visite inespérée de son galant, Jim O’connor, alors que son frère et sa mère la jugent inapte à envisager toute notion de changement, Laura s’engage dans une danse virevoltante, et haletante avec son amour de jeunesse. Incarnation mouvante de l’expérience, de l’imprévu cette folle chorégraphie entraîne évidement la cassure d’une des plus belles pièces de la collection de verre de cette jeune fille. Au comble du drame au sens strict du terme, c’est-à-dire de l’action, Laura accueille avec fatalisme la perte de ce joyau, et affirme avec un calme d’une sagesse effrayante  que la conservation de sa ménagerie de verre ne fut jamais la protection d’un spectacle immobile, mais bien la contemplation obstinée d’une vibration infime, d’une blessure imminente. Ainsi, sublimée par la mise en scène de Daniel Jeannetau, l’écriture de Tennessie Willam laisse entendre dans un son cristallin que l’accès au bonheur est promis à ceux qui acceptent de vivre leur rêve plutôt que de rêver leur vie.

Sylvio Cast
Photo : Elisabeth Carecchio