Masterclass – Kyle Maclachlan [Champs Élysées Film Festival]

La silhouette de Kyle Maclachlan se dessine enfin dans l’obscurité de la salle. Elégant, une coupe de cheveux reconnaissable entre mille, arborant un doux sourire aux lèvres, il est accueilli par une ovation. La salle est composée en grande majorité de fans de David Lynch et en particulier de la série Twin Peaks. A deux reprises, la tendresse qu’inspire l’acteur va pousser des admirateurs à lui offrir une part de tarte aux cerises et quelques noix, sous les applaudissements de la salle. Sous ces heureux auspices commence alors l’interview.

Quels points communs y a-t-il entre tous les réalisateurs avec lesquels vous avez travaillé ? David Lynch, Steven Spielberg, Steven Soderbergh…

Ils partagent tous la même passion pour le « processus » du cinéma, pour le travail en train de se faire. Ils possèdent une véritable joie de création qui devient une force d’inspiration pour tous. J’ai tourné mes deux premiers films avec David Lynch (Dune, 1984 ; Blue Velvet, 1986) et il réussit toujours à partager avec ses acteurs ce qu’il veut dire du monde, il leur transmet cette vision et les accompagne à travers elle. Tous les réalisateurs avec lesquels j’ai tourné partagent cette même passion et ont ce même lien avec leurs acteurs.

La journaliste projette alors de nombreuses affiches de films dans lesquels K. Maclachlan a joué. Il en commente certains et dit la chance qu’il a eu de pouvoir tourner 41 films.

Je ne sais pas pourquoi, je n’étais sans doute pas si mauvais (rires). Mais de là dire que je suis bon… Je suis juste disponible vous savez (rires).

Vous dites toujours ressentir une forme de peur lorsque vous jouez pour la première fois à nouveau, pourquoi cela au vu de votre impressionnante carrière ?

Quand vous commencez un nouveau film, vous vous créez une nouvelle famille. Vous ne la choisissez pas mais vous devez quand même le faire puisque vous allez travailler avec ces mêmes personnes pendant longtemps. Cela se passe souvent très vite et vous apprenez à composer avec tout le monde, avec l’humeur du jour, avec ce que chacun apporte sur le plateau. Et c’est pourquoi la première fois que vous jouez, il y a toujours cette fraction de seconde où tout semble être nouveau et où vous vous demandez : « est-ce que je sais encore jouer ? », « est-ce que je vais me souvenir de mes répliques ? ». Après la première prise généralement ça va mieux tout de même (rires)…

On nous invite alors à visionner un extrait de Blue Velvet où le personnage que K. Maclachlan concède la fascination qu’il éprouve pour le mystère.

Le mystère a toujours été un aspect important des rôles que vous avez acceptés, pourquoi cela ? Est-ce parce qu’il est un symbole du cinéma lui-même ?

Oui, sans doute. J’aborde les films comme des puzzles géants : il s’agit de tout découvrir. J’ai besoin de tout savoir à propos du voyage dans lequel je m’engage. C’est pourquoi je travaille les scénarios autant que je le peux. Tout y est important, significatif. Ils sont comme les plans qui me permettent de construire mon personnage. Mais il n’y a pas que le travail. A force de creuser, une forme d’intuition vous saisit concernant votre personnage. Vous continuerez cependant à vous poser les questions « pourquoi dit-il cela ? », « comment ? », tout au long du tournage.

Quelle relation de travail entretenez-vous avec David Lynch ?

Nous sommes très à l’aise l’un avec l’autre. Dès le début nous avons entretenu une relation de confiance : il croyait en moi et savait que je pourrais faire à peu près tout ce dont il aurait besoin. Il est très terre-à-terre et direct, honnête. Il a une compréhension très claire du monde et demeure très lucide. Il est un réalisateur qui m’a vraiment influencé et je réalise dans cet extrait de Blue Velvet que j’étais un peu en train d’imiter sa façon de parler. Ce n’était sans doute pas conscient à l’époque (il l’imite à nouveau, rires).

Avez-vous eu l’impression qu’il vous fallait désapprendre le jeu que vous aviez développé avec David Lynch pour pouvoir jouer avec d’autres réalisateurs ?

Non, je ne dirais pas cela. Il est vraiment ancré dans le monde réel, pas du tout rêveur. Au mieux un peu décalé. Et comme j’incarnais souvent le personnage stable de ses films, je n’ai eu que très peu ce sentiment de décalage. De toute façon, chaque réalisateur a sa propre manière de tourner, ses propres techniques. Il faut donc à chaque fois s’adapter à de nouvelles méthodes de travail. Par exemple, Oliver Stone a un très fort caractère et aimait créer une ambiance chaotique sur son plateau. Je me débrouillais toujours pour l’éviter afin qu’il me laisse travailler en paix (rires – à l’occasion du tournage de The Doors). Steven Soderbergh en revanche a une manière de travailler très précise, très rigoureuse. Nous avons tourné I, flying bird, avec un Iphone et c’était parfois très troublant. Mais j’accueille avec bonheur tous ces changements, je parviens toujours à en faire quelque chose de significatif pour moi.

Twin Peaks, 1990 : quelles images, quels sentiments ce titre même évoque-t-il pour vous ?

Wow… Question difficile (rires). Ce rôle a tout changé pour moi. Cooper est un personnage incroyable. Je peux juste raconter une anecdote de tournage : David aimait toujours me garder occupé, à faire mille choses à la fois. Dans certaines scènes, je devais conduire, me recoiffer, lire… (rires) Mais je pense que l’impression que je retiens de cette série est que nous avions conscience de faire quelque chose de tout à fait différent. Quelque chose de si spécial que nous allions changer les codes de la télévision.

Extrait d’un épisode

Parce que la série a effectivement été diffusée à la télé en clair. C’était une autre époque. Beaucoup de choses ont changé et la série a réussi à faire parler d’elle avant même les réseaux sociaux […]. Il était difficile de prendre de la distance, de réaliser ce que nous étions vraiment en train de changer, de créer. Il existe trois films en un vous savez : celui du scénario, celui du plateau et celui qui est effectivement diffusé. Il est difficile pour un acteur d’imaginer comment sera accueilli le produit fini.

La journaliste l’interroge alors à propos du film Against The Wall (1994). L’acteur relate une anecdote tout à fait inappropriée pour les yeux délicats de nos lecteurs, par ailleurs intraduisible. Un indice, le mot « dick » fut prononcé…

Quelle différence existe-t-il entre un tournage de cinéma et un tournage de série ?

Eh bien, l’avantage avec la télévision et que l’on peut vraiment développer un personnage, passer du temps avec lui. Cela dépend bien sûr beaucoup de l’écriture et des dialogues, mais c’est ce qui fait la vraie qualité des séries pour un acteur. C’est sans doute pourquoi je préfère tourner pour la télévision, même si le cinéma peut permettre cette même qualité d’appréhension d’un personnage.

[…]

Un membre du public lui demande alors quel a été son terroir d’influence, ce qui l’a inspiré dans sa carrière.

Où j’ai vécu, sans doute. Une petite ville près de Washington, une enfance typiquement américaine, deux frères, une famille aimante et la liberté d’être un enfant. C’était une vie protégée. Quand j’y repense maintenant, j’étais un gosse très émotif. Je ne le montrais pas parce que ça ne se faisait pas à l’époque mais je ressentais les choses très profondément. Et je ne savais pas comment exprimer ces émotions, donc je réprimais tout cela. Même lorsque j’ai pris des cours pour apprendre à jouer, je faisais ça. Maintenant avec l’âge, on s’autorise davantage à pleurer comme un enfant (rires). J’ai donc eu cette éducation très saine, je suppose. Mes professeurs à l’université m’ont aussi influencé, puis David Lynch bien sûr. Le mélange de ses mondes étranges et de ma propre gravité, liée à ma personne et à mon éducation, ont fait que cette rencontre a vraiment fonctionné. J’ai accepté le monde d’où je viens, j’ai travaillé à partir de cela et c’est ce qui m’a aidé à vouloir approfondir toujours plus les personnages que j’incarne. Je veux les connaître, comprendre comment je peux les faire naître à la réalité et ainsi véritablement les honorer.

Un membre du public pose alors une dernière question très précise à K. Maclachlan à propos du court métrage The Staggering Girl où l’acteur incarne différents personnages qui croisent la vie de Julian Moore. K. Maclachlan explique à cette occasion qu’il a été choisi pour le rôle car il incarne selon son réalisateur « the universal male » ou le mâle absolu. De quoi conclure cette séance et se précipiter pour visionner toute la filmographie dudit mâle.

Mathilde Charras

Categories: Cinéma, reportage