Mary said what she said / Robert Wilson – Darryl Pinckney / Théâtre de la ville – Espace Cardin

Ce lundi 24 juin, je sors du métro Champs – Élysées – Clémenceau pour me
rendre au Théâtre de la Ville voir Mary said what she said. Cette pièce est la nouvelle création de Robert Wilson avec pour seul et unique personnage Isabelle Huppert. Autant dire que ce spectacle signe le retour de ces deux grands du spectacle, déjà réunis il y a 13 ans.

Je suis pleine d’appréhension, les critiques n’ont pas été tendres : pour beaucoup cette pièce est une pure catastrophe. Moi qui viens voir pour la première fois Isabelle Huppert sur scène j’ai peur de trouver le temps long et d’en ressortir déçue. Extrêmement surprise, dès les premières minutes je comprends qu’en réalité j’assiste à une véritable performance scénique, mais aussi artistique. Ce monologue met en scène la vie de Marie Stuart, ou plutôt conte l’épopée de la reine d’Écosse et de France. Cette héroïne a fait l’objet de nombreuses mises en scène, notamment du fait de son destin tragique.

Durant 1h30, Robert Wilson pousse le genre historique à fond : le costume, la musique de Ludovico Einaudi. Pourtant la pièce est bel et bien contemporaine. Après un nombre incalculable de films sur ce sujet ( Marie Stuart, Reine d’Écosse en 2018, Marie, Reine d’Écosse en 2013…), le metteur en scène ne se gêne absolument pas pour rapprocher théâtre et cinema, scène et écran. En effet, d’un point de vue scénographique, le seul décor présent est un large écran dont jaillit une lumière blanchâtre. La lumière varie en fonction des gestes d’Isabelle Huppert, l’écran s’agrandit et se rétrécit. La comédienne mène la danse, son personnage dicte la scène et son décor. La musique est également un élément central, elle donne le rythme à la pièce. Elle est forte et puissante, elle en devient presque un personnage donnant la réplique à Marie Stuart. Tous ces éléments, ensemble, donnent une force incroyable à la pièce.

Pourtant ce qui est réellement grandiose ici, c’est bien Isabelle Huppert
et son texte. Le texte de la pièce a été écrit par Darryl Pinckney. Il relève d’un véritable exercice de style. On y retrouve des allitérations, assonances, des vers, mais surtout des répétitions. Le rythme de diction quant à lui est tantôt extrêmement lent ( nous rappelant le slow motion) tantôt très rapide ( nous rappelant l’accéléré du cinéma ). Il en deviendrait presque indigeste, pourtant Isabelle Huppert arrive à le rendre intelligible, audible. Je dirais même plus : hormis le fait que l’on ne s’ennuie pas une seule seconde de fait, la beauté de la langue nous est révélée. La pièce en devient d’autant plus grandiose, car Isabelle Huppert ne se laisse pas déborder par son monologue, au contraire, elle le dompte et le module de façon à faire de Mary said what she said une
véritable performance de diction. Un micro l’aide à se faire entendre de
tous, le droit à l’erreur est donc proscrit, la perfection est de mise.

Au-delà du côté prodige de ce monologue, ce qu’il raconte est tout aussi intéressant. Il rentre dans l’intimité de Marie Stuart, grande figure historique feminine, nous la rend familière. Il montre l’emprisonnement de cet emblème féminin du XVIe siècle. En passant de son adolescence à sa vie de femme puis sa mort, Marie Stuart nous est montrée comme prisonnière de son mariage puis de son titre. À une époque où la femme n’a pas son mot à dire : il faut être chaste et pieuse pour avoir une quelconque autorité dans ce monde dominé par les hommes. Elle est donc reconnue en tant qu’épouse, mère, Reine ou chef de l’Église, mais jamais en tant qu’elle-même pour ce qu’elle est réellement. Sa beauté est constamment mise en avant, sa maternité aussi, ainsi que sa chasteté. Une femme de pouvoir ne peut susciter le scandale, sa couronne ne tient qu’à un fil. Dans ce tourbillon sociétal, Robert Wilson nous livre un véritable plaidoyer sur la place d’une femme dans le milieu politique à cette époque. La pièce en devient donc profondément féministe et engagée. Elle nous pousse à nous poser des questions sur notre propre société, par des phrases intemporelles, le lien entre le XVIème et le XXIème siècle se fait.
Pour toutes choses qu’un homme avait automatiquement, Marie Stuart a dû se battre pour l’obtenir : sa légitimité, son trône, le droit à la parole ainsi que le droit décisionnel, l’autorité, la crainte des autres. Son cercle de fidèles ? Elle se le créa en prouvant sa détermination, son courage et sa fiabilité. Des femmes aussi se mirent en travers de son chemin, par jalousie, mais surtout par ambition, elles aussi seules dans un milieu profondément masculin. Sa vie ne fut donc qu’un perpétuel combat, bien plus que celle d’un homme de son rang à son époque. Le point final de son combat, sa vie, est traduit par quoi ? Avoir le droit de rentrer dans l’histoire, faire de son histoire un des rares moments où une femme régna sur deux royaumes tout en pouvant prétendre à un troisième. On en vient finalement à se demander si le rôle de la femme dans les milieux de pouvoir a réellement changé et évolué ? Si un homme de par sa naissance ne continue pas à garder ses privilèges qui lui sont octroyés par automatisme ? Et de fait aura beaucoup moins à prouver
qu’une femme afin de légitimer son statut ?

Leah Agranat

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Mary said what she said est une pièce de théâtre écrite par Darryl Pinckney dont la première mondiale a eu lieu le 22 mai dernier. Création du théâtre de la ville, elle est mise en scène par Robert Wilson, et présente Isabelle Huppert dans le rôle de Marie Stuart, reine d’Ecosse et des Îles. Quelques heures avant sa condamnation à mort par la reine Elizabeth Iere d’Angleterre, celle-ci revient sur les angoisses, les doutes et les regrets qui ont ponctué sa vie.

Je reviendrai tout d’abord sur la prestation d’Isabelle Huppert, que j’ai trouvée surprenante en Marie Iere d’Ecosse. Son jeu, nerveux et précipité, était aux antipodes de la sobriété à laquelle je me serais attendue. Son désespoir, que j’aurais pensé grave et résigné, est représenté de manière beaucoup plus amer et orgueilleux : on comprend que Marie est rendue folle par l’isolement, que sa voix est sa seule compagnie. Pour cette raison, elle ne peut s’arrêter de parler, et quand elle n’a plus rien à dire, elle répète ce qu’elle a déjà dit. Son rythme est frénétique, acharné, elle alterne constamment entre folie furieuse et folie douce ; dans les moments de colère, on ne comprend pas ce qui est dit. La musique est forte, le débit est trop rapide, le micro grésille et empêche l’articulation parfaite des mots. Au contraire, quand le calme revient, Isabelle Huppert fait vivre le texte d’une manière impressionnante. Elle prend son temps, se pose, s’écoute et écoute le silence avec justesse. Cette cyclothymie, cette alternance entre l’état tranquille et orageux met en valeur la capacité de métamorphose de l’actrice. Au-delà de ça, c’est un exercice d’humilité pour le spectateur qui a conscience de la difficulté de la performance livrée, de l’énergie demandée, et donc des ressources extraordinaires d’Isabelle Huppert, qui, malgré tout, n’est pas complètement inhumaine : ainsi son micro laisse échapper un juron quand, emportée par son élan, elle manque de se fouler la cheville sur les escaliers de l’avant-scène.

L’espace scénique, lui, contribue à placer Isabelle Huppert dans un état de solitude absolue. L’actrice évolue sur scène, comme figée dans son corps, telle une poupée qui danse. Si le lieu n’est pas explicité, on s’imagine aisément une cellule, les lumières aux couleurs froides aidant. Cependant, ce n’est pas le plateau qui est la vraie prison, car Isabelle Huppert s’y déplace sans problème, avance vers l’avant-scène et sort du cadre. Pour moi, la vraie prison de Marie n’est pas sa cellule mais son corps. Effectivement, il est contorsionné, il se déplace comme doué d’une volonté propre, chacun de ses membres obéissent différemment, sans forcément de rapport avec ce qui est dit. La chorégraphie est sèche, elle l’exécute comme si elle était automatique, comme si une force invisible, un surmoi royal, la poussait. Ses bras, et parfois son corps entier, sont secoués de spasmes incontrôlables ; ses mains sont tordues, rigides ; son être entier semble contrôlé. De plus, il est intéressant de noter que, au-delà des standards de l’époque, chaque partie de son costume la comprime, son cou, son dos, son ventre ; la libération ne survient qu’à travers le visage et les mots. Son visage, d’ailleurs, est blanc – j’ose dire : fantomatique -, il ressort sur sa robe sombre. Marie est proche, très proche de la mort. 

A vrai dire, il m’a semblé que tous les éléments de la pièce n’étaient que prétextes au jeu, des accessoires venant soutenir l’énormité du travail fourni par Huppert. Ainsi, le texte en lui-même ne présentait pas un grand intérêt d’après moi, principalement du fait qu’il était souvent inaudible. Le tourbillon de pensées de Marie ne s’adresse pas réellement au spectateur, mais à elle-même. Pour tout autre qu’elle, il n’est qu’une logorrhée incompréhensible, un magma de mots hermétique. Pour moi, ce flot de conscience n’est pas destiné à être entendu, mais à être dit : c’est un moyen de plonger le spectateur dans la détresse de cette reine déchue, qui, dans ses derniers instants, se perd dans ses souvenirs. De fait, la pièce a du mal à atteindre un but, si tant est qu’elle en ait un. Plusieurs thèmes sont évoqués, plusieurs problèmes soulevés, mais rien n’est approfondi, aucune solution n’est apportée. Marie parle de ses époux, de son fils, de ses suivantes aussi nommées Marie, de la politique. Mais ce sont les mêmes tirades qui sont répétées, en boucle, inlassablement, du début à la fin. Le jeu d’Isabelle Huppert évolue, passe d’une fureur déterminée à une rage désespérée, traduite par la peur, la fatigue, la perte de la précision des mouvements ; mais le texte reste le même, il ne nous emmène nulle part. Telle que je l’aurais imaginée, la pièce aurait retracé le parcours de deuil de Marie Stuart, commençant par le déni, enchaînant par la colère, les négociations, la dépression, pour finir sur l’acceptation. J’ai senti la colère et la dépression, mais de manière disproportionnée ; pour moi, négociations et déni étaient suggérés mais de manière trop superficielle ; quant à l’acceptation, j’estime qu’elle manque pour clôturer la pièce.

Le gros reproche que je ferais à la pièce porte sur toute la partie auditive. Le son n’est pas à la hauteur. Le texte est assez répétitif, et même dans son phrasé, Huppert a du mal à y apporter des nuances. On y entend surtout de la colère, du désespoir et autant de variations de sa folie, mais les émotions sont donc un peu absentes du discours. J’aurais tendance à penser que la présence du micro, qui m’a gênée car la salle n’en nécessite pas l’utilisation, a renforcé cette impression.

Le problème de son est particulièrement insoutenable au début, d’autant plus que le spectateur est dans le noir et doit donc se concentrer sur ce qu’il entend. Le souci, c’est qu’entre le volume excessif de la musique et des sons extérieurs, le grésillement du micro et le texte strident prononcé à une vitesse inimaginable, tout cela ressemble à un brouhaha fort désagréable : il y a trop d’informations à traiter, et c’est épuisant pour l’oreille attentive. De plus, certes l’image noire-grise du début est immobile, noble et sublime, mais les deux néons parallèles qui enferment la scène, s’ils évoquent probablement la claustration, sont pénibles pour la vue. De la même manière, il est assez troublant que le mouvement de la mâchoire d’Isabelle Huppert dans la pénombre ne corresponde pas aux mots prononcés, comme si on avait eu recours à une voix off enregistrée. Ce peut être un choix pour signifier une dissociation du corps et de la voix de Marie, une discordance entre ce qu’elle est et ce qu’elle dit ; mais cela peut aussi être un moyen de ménager les cordes vocales de l’actrice…

En revanche, j’ai été conquise par la photographie, soutenue par les lumières, et de manière générale la partie visuelle de la pièce. J’ai trouvé magnifiques les poses de l’actrice, son immobilité statuaire renforcée par le maquillage blanc, comme si elle n’était pas une femme mais une œuvre d’art exposée, admirée. Derrière elle, l’énorme cyclo blanc pourrait avoir tendance à l’écraser, mais il nous la présente en fait comme un tableau clair/obscur, sur lequel l’ombre portée persiste quelques secondes même après qu’elle se soit déplacée.

J’ai donc regardé ce spectacle avec intérêt et attention, mais sans passion. La mise en scène était certes très esthétique et spectaculaire, mais de manière déséquilibrée car portée sur la forme, voire parnassienne, avec un rapport trop abstrait au texte. Mon regard est donc forcément resté en partie extérieur, et très peu impliqué émotionnellement. Ce que j’ai le plus apprécié, et c’est pour moi le grand intérêt de la pièce, est la force, la démesure des éléments qui s’assemblent et s’enchaînent, se mettre en marchent comme une machine infernale et inévitable, contre laquelle Marie/Isabelle doit lutter pour les dominer ; et elle est mise à la torture, elle est éprouvée de manière physique et psychologique, et en quelque sorte, ce combat contre la musique, le texte, les lumières, les souvenirs, est un moyen pour elle de briller une dernière fois avant de s’éteindre.

Ilona Jacotot

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Une entrée… Fracassante, grâce à la voix off, celle d’Isabelle Huppert qui, sur scène, dos à nous, a une allure royale parfaite.

Cependant lorsqu’elle se retourne pour faire un play-back sur cette voix pré-enregistrée, nous assistons à un drame. Des paroles et des lèvres qui ne coïncident pas. Serait-ce fait exprès ? Une alternance entre play-back réussi et raté qui surprend et gêne. Je guette les réactions du public, plusieurs personnes baissent les yeux et préfèrent écouter. En effet, la forme de livre audio serait plus adaptée.

Mais la prouesse physique de la comédienne nous ébahit :un corps en tension permanante, un regard magnétique, des expressions du visage étonnantes…Quant à la mise en scène, elle ne nous éblouit que peu avec un écran qui diffuse quelques couleurs, deux accessoires seulement mais qui ne captivent pas. Pourtant une scène ne s’oublie pas. Nous y retrouvons Mary entourée de fumée derrière un mur en transparent. La bande son omniprésente dérange quelque peu et la voix de la comédienne surgissante lorsque qu’elle n’est pas enregistrée nous fait penser à des exercices d’ articulations, ce qui peut gêner ou amuser, mais cette intention du metteur en scène nous déstabilise et l’on se questionne.

Ainsi, nous n’en sortons pas indemnes . Finalement, c’est Isabelle Huppert et sa superbe énergie lors du finale qui nous fait dire que quelque chose s’est réellement passé. Pourtant, en plein milieu de celui-ci, l’actrice chute et lance un juron qui casse la magie de cette fin. 

La pièce nous dérange et c’est ce qui fait sa force, mais tous les amateurs du théâtre classique et de ses codes ne seront pas satisfaits. A vous de tenter l’expérience, si le cœur vous en dit. 

Melany Courtin

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Photographe : Lucie Jansch

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