Madame Bovary

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La pièce, adaptation du roman de Flaubert, fait vivre sur scène les passions et la chute tragique d’Emma Bovary. Le personnel comme le décor est minimaliste : quatre acteurs jouent l’ensemble des personnages en s’aidant seulement de quatre chaises, une table, du champagne, un paquet de cigarettes – si ce n’est leurs instruments de musique. Là réside en effet l’originalité de cette représentation ; la musique ajoute au lyrisme de la pièce et accompagne les divers états d’âme des personnages.

Les quatre acteurs parviennent aisément à représenter au spectateur le passage d’un personnage à l’autre lorsqu’ils en jouent plusieurs. Habitué sans effort à cette gymnastique de l’esprit, le spectateur devant une scène quasi nue n’a pas peine à se représenter, par exemple, la salle de bal du marquis d’Andervilliers, que les mots de Flaubert déclamés par les acteurs décrivent mieux qu’un décor. L’illusion théâtrale est produite par l’émotion transmise par les acteurs plutôt que par une représentation matérielle. Il n’y a pas de paysage provincial, les acteurs ne changent pas de costumes, Rodolphe a la même figure que M. Homais : intéressante forme de réalisme qui substitue à l’allure des choses tantôt les inflexions du jeu des acteurs, tantôt les mots de Flaubert.

La musique, la plupart du temps, est adaptée à l’action, quoiqu’elle soit moderne. Rodolphe apparaît par des accords rock à la guitare électrique ; ce choix est herméneutique, il développe et commente le texte de Flaubert. Un même thème revient au fil de la pièce, légèrement désaccordé dans sa reprise finale. Je ne peux savoir si cet écart est dû à un problème technique, les acteurs ne pouvant pas accorder leurs instruments au fil de la pièce, ou si c’est un choix signifiant par la reprise brisée du thème l’anéantissement du rêve romanesque qui guidait la vie d’Emma.

Quoique la pièce reprenne assez fidèlement le texte de Flaubert, elle est bien obligée de condenser et d’abréger le roman. La plupart des morceaux de bravoure et des moments importants s’y retrouvent, mais chacun regrettera de ne pas y avoir vu son passage préféré. Il serait assez difficile cependant de critiquer cette pièce pour son incomplétude étant donné qu’elle parvient à concentrer les principaux souffles du roman. Elle donne ainsi, comme Flaubert, un double point de vue sur l’action, montrant comment les amours d’Emma sont pathétiques mais aussi comiques. C’est alors une vraie tragédie à laquelle assiste le spectateur, Emma sombrant peu à peu dans la folie.

On pourra reprocher à la pièce, cependant, ses derniers mots, qui s’écartent du texte de Flaubert et font comprendre que Berthe subira le même sort qu’Emma, quoique pire parce que dans une classe sociale inférieure. Ce renforcement du mécanisme tragique, exprimé de façon particulièrement triviale et pessimiste, semble tout à fait contraire à l’effacement sublime des personnages à la fin du roman de Flaubert. Ce rajout procède de la pratique parfois gênante, à travers la pièce, de tout rendre explicite au spectateur. Certains considéreront utile d’insister sur le fait que le sort d’Emma Bovary est celui de bien des femmes. Mais puisqu’à part cette tendance à tout expliquer, cette pièce est réussie, votre critique amateur grommèlerait qu’il faut, enfin, qu’on fasse confiance aux acteurs pour traduire les plus abstraites évolutions de leurs personnages et qu’on fasse confiance au public pour les comprendre.

Céline Dupret

Madame Bovary, “la grande épopée d’Emma Bovary” ?

Tel est le terme employé pour décrire l’adaptation à la scène de Sandrine Molaro et Gilles-Vincent Kapps dans le livret de présentation de la pièce. Et à l’auteur du libelle de poursuivre ainsi :”Le combat instinctif, isolé, tragique, d’une femme qui refuse de se résigner à sa condition et cherche, quel qu’en soit le prix, à faire l’expérience sensuelle et exaltante d’une vie où figurent l’aventure, le plaisir, le risque, la passion et les gestes théâtraux. […] Pour donner chair à la sensibilité, l’ironie et la force poétique de l’écriture de Flaubert”.

L’ironie, parlons-en. Elle donnait l’impression d’être la grande absente sur scène, hier soir, au Théâtre de Poche. Comment qualifier d'”épopée” cette œuvre si foncièrement ironique, désabusée, d’un Flaubert repenti du Romantisme ? Au contraire, Madame Bovary est une œuvre de l’ennui, car c’est l’ennui qui traverse et que vit constamment Emma Bovary. Il n’y a pas de combat. Il y a une tentative de conciliation entre les romans dont Emma s’abreuve, et de la réalité, avec l’orgie de ce mariage qui n’est pas si impressionnant par sa qualité que par sa grossièreté rurale, avec cette parade de la petite aristocratie qu’est le bal de la Vaubyessard, avec cet amant au rabais qu’est Rodolphe. Madame Bovary elle-même est traitée avec une ironie sans merci par le narrateur. S’il y a ironie, ce n’est pas celle qu’on a crue hier, orientée strictement d’Emma vers la société qui l’entoure. De même, où a-t-on vu une “tragédie” chez cette femme, qui, enferrée dans ses espérances romanesques, qu’elle juxtapose sans cesse et vainement sur le monde, se gaine, seule, dans les dettes contractées auprès de L’heureux, et finit par se tuer par son propre libre-arbitre? Point de noblesse dans une mort “par endettement”. Qu’y a-t-il d’une “héroïne” dans cette petite-bourgeoise qui, loin d’être en lutte avec un milieu hostile, en fait partie intégrante?

On l’aura compris, le premier fonds d’interprétation me semble un contre-sens. Elle m’a sincèrement donné l’impression de confondre la vision d’Emma Bovary avec celle du narrateur, erreur courante d’interprétation de l’œuvre. Si l’ironie flaubertienne se porte bien sur la médiocre société de Yonville-Labbaye, elle n’en exclut pas Emma Bovary. S’il est bien un personnage qui peut susciter l’empathie, c’est Charles Bovary, l’imbécile heureux, sans ambition (l’opération du pied-bot, échec qu’on lui attribue, n’est-elle pas de l’initiative d’Homais et d’Emma ?) et sans hypocrisie, qui n’a qu’amour pour sa femme. Or, et c’est presque paradoxal, cette dimension fut particulièrement présente dans l’interprétation d’hier soir; généralement, lorsque l’on fait d’Emma l’héroïne romantique, on veut, comme par nécessité, faire de Charles le dindon de la farce.

Une lecture fine a donc permis l’addition de nuances hétérodoxes à ce que serait une interprétation “faussée” de l’œuvre. Qui plus est, la représentation était parsemée d’excellentes idées de mise en scène. Rappelant la polyphonie si caractéristique du style flaubertien, elle s’est présentée comme un récit mené à tour de rôle par chacun des acteurs, et enrichi de scènes représentant les moments forts de l’œuvre. Cette façon de procéder avait le défaut de réduire excessivement la durée du spectacle (1h30 à peine) et d’occulter tout à fait la dimension de “roman de l’ennui” essentielle à l’œuvre de Flaubert. Elle le restreignait à des étapes fortes, actives, dans un récit dominé par la passivité. Le premier écueil aurait pu être évité facilement; le second pose une véritable problématique d’interprétation, dans la mesure où représenter un non-événement (car la vie d’Emma Bovary n’est pas autre chose) porte nécessairement, soit à travestir l’œuvre d’origine pour la plier à des impératifs dramaturgiques, soit à créer une pièce d’un ennui mortel, parce que pur reflet de la médiocrité de la vie réelle. Ce n’est pas cela que l’on cherche, lorsque l’on va au théâtre, et l’échec du naturalisme dans ce genre l’aura bien montré. Entre les deux extrêmes, un intermédiaire n’aurait pas été impossible, là où les partis pris de la représentation m’ont semblé pencher très clairement du premier côté de la balance. Autre excellente idée : quand Emma sombre dans le désespoir, accablée de dettes, une idée simple mais géniale a été de placer Sandrine Molaro (dans le rôle d’Emma), entourée de chacun des autres acteurs qui lui tournaient le dos.  Expressive façon de représenter l’abandon du personnage par ceux qu’elle avait crus ses héros !

Finalement, il n’y avait pas que du mauvais dans cette représentation.

Guillaume Azouz

L’idée a de quoi étonner : adapter le roman le moins impressionnant qui soit, celui que Flaubert lui-même appelait le livre sur rien. Pourquoi pas Hugo ou Balzac ? Tous deux se prêtent plus naturellement au spectaculaire de la mise en scène. Pensons aux discours de l’homme qui rit, ou à la mort du père Goriot : mais rien de tout ça chez Flaubert, rien sinon la mort triviale, inutile presque, de Madame Bovary, une mort inutile et qui n’intéresse personne.

Pourtant le spectacle que l’on joue au théâtre de poche n’a rien de bavard, ni d’ennuyeux. La première bonne idée est d’avoir confié à quatre comédiens l’ensemble des rôles. Nous avons affaire à un spectacle total. Les acteurs se font conteurs, chanteurs, musiciens, ils endossent tous les rôles, contrefont toutes les voix. Et ça fonctionne à merveille : l’émotion répond à la satire, l’ironie à la pitié, et toujours avec un goût très sûr et parfaitement adapté au roman.

L’autre très bonne idée est d’avoir gardé le texte original de l’œuvre : c’est le moyen idéal de rendre plus accessible la prose flaubertienne. C’est aussi l’occasion de se rendre compte à quel point son style est éloigné de toute sécheresse. La phrase de Flaubert est traversée par la sensualité et l’ironie. C’est une langue vivante, énergique, et à laquelle les acteurs rendent justice avec brio. Leur ton est aussi vrai dans l’élégance que dans la bouffonnerie, dans la narration que dans l’âpreté des dialogues.

L’originalité du spectacle vient enfin de Madame Bovary. Dans le roman, le narrateur sur elle un regard froid et acerbe Tout en restant fidèle à l’œuvre, la mise en scène éclaire peut-être davantage la poésie du destin d’Emma.  La pauvre est mariée avec un homme à « la conversation plate comme un trottoir de rue » : comment faire exister la poésie dans un tel environnement ? Il y a quelque chose de Don Quichotte dans cette Madame Bovary. Et la formidable Sandrine Molaro nous livre une prestation épatante. Elle réveille le romanesque et l’extraordinaire qui dorment dans nos vies.

Henri Portal

Chanter Madame Bovary, ça réussit l’épreuve du gueuloir en beauté

C’est une adaptation d’une heure trente seulement mais qui garde tout l’esprit du chef-d’œuvre flaubertien qu’ont choisi de mettre en scène Sandrine Molaro et Gilles-Vincent Kapps au Théâtre de Poche ce printemps. Madame Bovary, déçue de son mariage ennuyeux et sans passion, refuse cependant de renoncer au rêve d’une vie meilleure, signée de la main d’un idéal romanesque. Malgré tous les revers essuyés, elle n’y renoncera jamais, et finira par en mourir, tant est insupportable sa chute ultime dans le monde matériel et social. Mais dans le roman, ce n’est pas que l’histoire qui séduit. Flaubert a créé toute une écriture pour témoigner de cette existence tragiquement humaine. Y est interdite notamment toute poésie sonore qui eût pu laisser croire l’idéal atteignable. D’où sa fameuse épreuve destinée à contrôler toute phrase écrite en la faisant relire à haute voix. Car la voix humaine est condamnée, elle aussi, à rester cloîtrée dans la banalité du monde matériel, n’étant qu’un «  chaudron fêlé » incapable d’« attendrir les étoiles ». Comment donc traduire en langage théâtral cette écriture vocale qui fait toute l’originalité et toute la puissance de l’œuvre ?

Molaro et Kapps ont su trouver la meilleure des réponses. Permettant à ceux qui osent de plaquer l’imaginaire sur le réel le temps d’une pièce, la scène incarne déjà le tourniquet réel/rêve qui affole tant cette femme malheureuse. Et nos deux metteurs en scène le savent. Tout au long, nous ne voyons que quatre comédiens : Molaro et Kapps eux-mêmes, accompagnés soit de Felix Kysyl soit de Paul Granier ainsi que de David Talbot. De premier abord, leur habillement ne nous permet pas d’ancrer l’histoire dans une époque précise. Entre un choix vestimentaire qui accueille parfaitement une guitare électrique, un look plutôt moderne et une robe plutôt démodée, c’est une incohérence gênante qui règne. Ces pions se laissent envahir ensuite par l’énergie créatrice de la narration flaubertienne, relatant les évènements d’une seule voix, se distinguant à d’autres moments en différents esprits. Les personnages flottent dans l’air, inidentifiables à un seul acteur (ou actrice). Nous sommes amenés ainsi à voir au-delà de l’aspect physique de la pièce pour entrer dans le monde du rêve nous-mêmes. Voir, ou plutôt entendre pour voir. Des instruments musicaux marquent les temps forts de la narration, les voix des personnages s’émoussant dans un microphone lorsque le rêve prend le dessus sur la réalité. Et quand celle-ci en viendra à s’effacer presque entièrement, le parler de Madame Bovary se transformera en chant, des tableaux visuels renforçant ce mouvement sonore de l’imagination.

Mais la matérialité imparfaite y demeure quand même. Et ces techniques ne servent pas à nous bercer du Beau idéal, mais à faire du bruit, à faire vibrer le rêve, jusqu’à ce que les cris rauques de la folie en brisent le verre protecteur pour nous ramener au monde réel. Aussi l’écriture vocale du roman se voit-elle transformer en une musique vocale tout aussi vivante, tout aussi fêlée et qui joue avec le visuel. En effet, on aurait pu craindre que cette production ne fasse de la voix humaine un instrument sans faille de la poésie lyrique, en promettant de « chanter » le personnage chéri de Madame Bovary. Mais dans cette petite salle-tourniquet où la scène veut presque se placer aux côtés des spectateurs, nous sommes loin des effusions nébuleuses de l’Opéra-Garnier. Une mise en scène donc qui fait preuve de tant d’imagination et de tant de justesse que l’on serait tenté de croire que Flaubert en était lui-même l’auteur.

Louise Ferris

A priori, mettre en scène Madame Bovary n’est pas un défi aisé à relever. De manière générale, les adaptations théâtrales de romans, d’essais, de dialogues, de genres qui ne sont pas voués à être portés à la scène, relèvent de la gageure, et souvent le spectateur peut être déçu et le metteur en scène tomber dans les écueils d’une formalisation trop inadéquate ou au contraire d’un manque d’inspiration scénique.

L’adaptation de Paul Emond, mise en scène par Sandrine Molaro et Gilles-Vincent Kapps, est en de nombreux points très réussie. L’atout majeur de cette adaptation est bien sûr les quatre comédiens, qui, à eux seuls, et sans décor précis, parviennent à nous faire revivre une histoire qui se passe il y a 150 ans. En plus d’être des acteurs impressionnants (certains d’entre eux incarnent plusieurs personnages du roman) et touchants, ils sont également des musiciens aguerris, ce qui permet d’offrir un spectacle à la fois visuel et sonore. On se croirait au cinéma.

Le deuxième tour de force est l’adaptation théâtrale et la mise en scène qui parviennent à rendre vivante, rythmée et même enjouée une œuvre pourtant réputée pour un être un roman qui ne se démarque pas par un nombre étourdissant d’intrigues. Flaubert disait d’ailleurs vouloir écrire un « livre sur rien », c’est-à-dire un livre dont la force reposerait uniquement sur son style, sur la plume de l’auteur. Là encore, la pièce du Théâtre de Poche-Montparnasse se distingue en ce qu’elle parvient à pallier le manque d’un élément essentiel de l’œuvre originale, Flaubert.

Enfin, et c’est peut-être là que réside un des plus importantes qualités de la pièce, est qu’elle permet au spectateur de (re)découvrir et de se remémorer une œuvre phare du paysage littéraire français, sans pour autant proposer une adaptation pompeuse, larmoyante ou pathétique. Tout en simplicité et modestie, Emma Bovary renaît devant les yeux du spectateur le temps d’un moment éphémère. Et délicieux.

Marion Rosset

Sur une toile au fond de la scène on voyait des images des champs. Le décor était très simple : une table et quatre chaises.

Un jeu de lumières accentuait les mouvements des comédiens et les différentes ambiances.

Les costumes, sans être complètement anciens, ils n’étaient pas modernes non plus mais donnaient une sensation d’époque. Ça sert à accentuer l’intemporalité du sujet traité.

Dans certains passages la musique d’ambiance servait à souligner les émotions. A d’autres moments c’est les comédiens qui jouaient des instruments (guitare, accordéon, harmonique, violon). J’ai trouvé cette idée pertinente mais le jeu des musiciens laissait à désirer.

Les comédiens utilisaient toute la scène. La salle était presque pleine. Il n’avait pas d’interaction avec le public. La salle étant petite, tout le monde peut profiter du spectacle confortablement. Le son était agréable et on comprenait clairement les dialogues.

J’ai beaucoup aimé que chaque comédien joue plusieurs rôles, ce qui accroche plus notre intérêt à l’histoire. La seule qui ne change jamais de rôle c’est Madame Bovary. J’ai trouvé que les quatre étaient des bons comédiens et qu’il y avait une réelle interaction entre eux.

Encore une fois, comme chaque comédien interprète plusieurs rôles, cela l’oblige à changer d’âge, de sexe, et donc il varie sa diction, sa tenue et le jeu était parfaitement crédible.

Le parti pris de l’adaptation était l’humour, l’ironie sans oublier la tristesse et la réflexion. Le sujet est toujours d’actualité puisque ça traite entre autre d’un couple dépareillé dans l’un rêve et l’autre pas. Globalement j’ai aimé cette pièce que je conseille vivement.

Miriam Ortiz Torres
Photo : Brigitte Enguerand