Ma chambre froide

Informations

texte & mise en scène : Joël Pommerat

 scénographie & lumière : Éric Soyer
costumes & corps d’animaux : Isabelle Deffin avec Morgane Olivier & Karelle Durand
sculptures & têtes d’animaux : Laurence Bérodot & Véronique Genet
son : François Leymarie & Grégoire Leymarie
compositions musicales : Antonin Leymarie

avec :  Jacob Ahrend, Saadia Bentaïeb, Agnès Berthon, Lionel Codino, Ruth Olaizola, Frédéric Laurent, Serge Larivière, Marie Piemontese, Dominique Tack


Chroniques des étudiants


Daphné Benmaor

Dans une salle en forme d’arène, le spectateur est d’emblée positionné en observateur,  il voit « de haut » presque en ethnologue et porte un regard quasi scientifique sur la scène qui se déroule devant ses yeux.
Tout commence par une voix-off dans l’obscurité, une voix de femme lit et commente le journal intime d’Estelle, une employée d’un supermarché à l’aspect sordide, dont le décor quoique succinct donne le ton d’emblée : néon blafard et table de formica vétuste. Sous les ordres de Blocq, le patron, mais aussi de tous les autres employés, Estelle accomplit ses tâches sans sourciller, ne se plaignant jamais. Méprisée parce qu’incomprise, Estelle évolue comme une sainte dans un monde du travail que Pommerat représente au vitriol, affligeant de mesquineries, de rivalités et de misère sociale. Seule Estelle dénote avec sa manière décalée de voir les choses, elle voudrait changer les individus en bien et, pour elle, même l’odieux patron, Mr Blocq, est bon dans le fond. Si elle est la seule à le penser, il lui est donnée une chance de montrer à ses collègues et à Blocq sa perception du monde.
Estelle a en effet l’occasion de s’exprimer dans une pièce de théâtre censée rendre hommage à ce patron tant haï de ses collègues. Elle se heurte cependant à la difficulté de mettre en scène son imagination débordante mais indisciplinée. Cette mise en abîme séduit le spectateur par la fenêtre qu’elle ouvre sur une réflexion sur la création, douloureuse, complexe et bien souvent incomprise.
En parallèle la pièce s’enfonce dans une satire sociale de plus en plus désespérante, par un retournement de situation qui propulse les modestes employés à la tête de l’entreprise. Ceux-ci deviennent alors leurs propres bourreaux, et ceux des autres employés, se révélant en fait pires que le patron lui-même. Pommerat dresse un noir tableau de la conscience humaine qui ne peut se détacher de son intérêt personnel. Estelle se distingue une fois de plus par son humanité mais aussi par l’emprise qu’elle a sur les autres, son aspect manipulateur, son personnage s’approfondit et se complexifie à travers sa relation ambiguë à Blocq et la dualité douce-amère de son caractère.
La pièce oscille  toujours cependant entre drame et comédie, le baragouinage incompréhensible de l’employé chinois qui voudrait jouer Blocq, l’accent des comédiens, les allocutions trainantes d’Estelle donnent une distance comique à leurs paroles crues et à leurs réflexions sordides. Le spectateur rit, frémit, au rythme des changements de décors toujours simples mais terriblement efficaces, la scène qui semble réduite au départ prend vie et densité grâce à un éclairage soigné, toujours pointé sur les comédiens et donnant une atmosphère plutôt glauque, voire carrément sordide au plateau.
Avec Ma chambre froide, Pommerat signe une œuvre envoûtante grâce à la fantasmagorie qui perce à travers les rêves d’Estelle mais aussi par son réalisme cru, tableau qui témoigne d’une misère et d’une détresse sociale qui glace le spectateur tout en donnant lui  donnant les clefs d’une échappatoire possible, la création, qui sublime autant qu’elle révèle un monde pas toujours réjouissant.


Éloïse Sauvion

Pommerat,  l’amour insomniaque

Ma chambre froide, le titre de la première création de Joël Pommerat à l’Odéon l’annonce clairement: c’est notre propre histoire qui va nous être montrée. Si ce sont les acteurs de la Compagnie Louis Brouillard qui vont être soumis à notre regard pendant deux heures quinze au centre du plateau circulaire des Ateliers Berthier, ne nous y trompons pas, c’est nous qui allons sous nos propres yeux être disséqués et observés à la lumière sublime d’Eric Soyer.

Sous le prétexte éculé du journal intime retrouvé, la première partie de la pièce développe l’histoire peu ordinaire de gens très ordinaires : Estelle travaille dans un supermarché. Elle est polyvalente, c’est-à-dire qu’elle peut tout faire, à toute heure du jour et de la nuit. Elle est gentille aussi, c’est-à-dire que ses collègues peuvent tout lui demander. Estelle a beau avoir un quotidien morne, elle s’interroge beaucoup : sur la mort des étoiles, sur l’avenir des excréments, sur ce qu’il y a dans la tête de son patron Blocq pour qu’il soit aussi méchant.

Or Blocq apprend qu’il va mourir prochainement. En roi Lear du 21ème siècle, il propose à ses employés qui le haïssent de devenir les héritiers des trois entreprises qu’il dirige. En échange, ils doivent s’engager devant notaire à célébrer chaque année le souvenir « du type qui leur a tout donné ». Et Estelle de dynamiter la situation : elle propose de monter une pièce de théâtre qui, à la manière des hagiographies médiévales, raconterait la vie de Bloch et serait jouée chaque année en sa mémoire.

C’est alors que l’histoire se dédouble : d’une part, dans un renversement à la Brecht, les employés exploités deviennent patrons mis au pied du mur devant les difficultés de gestion, les inéluctables fermetures d’usines, les tentations de la cupidité ;  d’autre part, le soir, après la journée au magasin, après les réunions interminables de ce nouveau conseil d’administration collégial, Estelle met en place des séances de répétition. Suspicion d’une époque violente où la gentillesse est une faiblesse, ou juste pressentiment de ses collègues ?  Quelque chose cloche chez Estelle, incarnée par la très troublante Ruth Olaizola. Pourquoi son mari, si doux en apparence, la frappe-t-il le soir ? Qui sont tous ses frères qui apparaissent les uns après les autres ? Pourquoi, surtout, a-t-elle eu cette idée de pièce de théâtre ?

Toute la mise en scène de Pommerat travaille cette tension entre un réalisme à pleurer – des mesquineries quotidiennes aux réunions interminables – et un onirisme à couper le souffle, non seulement lors des figurations inoubliables sur scène des rêves les plus fous d’Estelle mais aussi tout au long de l’histoire dont il faut se rappeler qu’elle est introduite par les mots « dans la vie, tout est fiction ». L’écriture de Pommerat est constituée de mots très simples, très quelconques dont les acteurs créent avec talent la violente poésie grâce à une diction étrange souvent modulée par des accents dont on ne saurait dire d’où ils viennent et dans un timbre de voix rendu intense et très proche de l’oreille du spectateur par le discret système de micros. Comme dans Cercles/Fictions, la lumière semble surprendre les personnages dans des situations où ils sont figés, comme saisis de stupeur ou d’horreur devant les catastrophes qu’ils découvrent. Autour d’eux, l’obscurité profonde des Ateliers Berthier donne l’impression effrayante que ces humains sont seuls, dans le vide, dans un infini cauchemar.

On ne le comprend qu’à la fin, mais toute l’histoire de Ma chambre froide  est une histoire d’amour.  Bien sûr, il y a l’horreur économique, la satire sociale, la question du double mais au-delà de tout cela, il y a l’idée géniale qui clôt la pièce et qui nous interroge directement : qu’est-ce qu’un être mû par l’amour, dans toute sa complexité, son paradoxe et sa noirceur, aussi dense que les ténèbres qui entourent les acteurs de Ma chambre froide ?

Joël Pommerat s’est engagé à écrire une pièce par an pendant quarante ans : l’avenir s’annonce donc noir – mais tellement brillant !