Lucrèce Borgia

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Pendant un mois –du 25 mai au 25 juin-, le théâtre « Les Déchargeurs » nous propose en coréalisation avec « Les Livreurs » : solo théâtre. Très belle initiative qui invite chaque soir les spectateurs à (re)découvrir une pièce de théâtre. Pendant une heure, un interprète nous fait revivre aussi bien Tchekhov que Molière. Dans cette salle intimiste, c’est une unique voix qui nous fait entendre les émotions, les caractères et qui vient peu à peu s’effacer pour ne laisser place qu’à l’histoire.

La première représentation était Lucrèce Borgia de Victor Hugo. Un choix audacieux pour les spectateurs qui connaissent souvent très bien ce texte ou ont pu voir la pièce. Pourtant, la très jeune et extrêmement juste interprète, arrive à donner une tonalité singulière à ce texte. Chaque personnage est extrêmement travaillé et les coupes effectuées dans le texte n’enlèvent rien à l’histoire. Le format très court et très rythmé de ce « solo » permet de ne jamais perdre le spectateur.

Cette interprétation de Lucrèce Borgia était très intéressante en ce qu’elle donnait à entendre une nouvelle version du texte. Ici, l’aspect dramatique de la pièce s’efface pour laisser la place au comique de celle-ci. Notamment, un comique de répétition qui plusieurs fois a déclenché l’hilarité des spectateurs. Cet effet de comique séduit la plupart des spectateurs qui découvrent le texte sous un autre angle mais aussi agace certains qui ne retrouvent pas le drame de la famille des Borgia.

Cette première interprétation donne envie de retourner au théâtre « Les Déchargeurs » tout au long de ce mois de « solo théâtre ». En effet, la production « Les Livreurs » rejette « élitisme et hermétisme » et ces interprétations s’adressent à un très large public, nous pourrions même dire des spectateurs de 7 à 77 ans.

Ameziane Bouzid

Le programme Solo Théâtre, pour cette saison au théâtre Les Déchargeurs, est une série de représentations de classiques littéraires et dramaturges, par la compagnie Les livreurs. Un comédien lit, seul sur scène, une pièce en une heure. Aucun costume, aucun accessoire, juste une voix et un visage pour interpréter de nombreux personnages. Lucrèce Borgia, de Victor Hugo, un peu raccourcie pour l’occasion, était lu avec brio par une jeune comédienne en robe rouge, qui a su moduler sa voix pour différencier une multitude de rôles, notamment toute une gamme de ténors masculins, avec même un ton réservé aux didascalies. On rentre dans la pièce très vite, et malgré la scène sobre de ce tout petit théâtre (une vingtaine de places), on se retrouve dans un palazzo vénitien entourés de soldats. La diction est claire et dynamiques, les voix se distinguent sans problème, l’histoire écrite pas Hugo se retrouve facilement dans cette version écourtée. A peine pourrait-on regretter l’inconfort des chaises disparates installées dans une cave transformée en minuscule théâtre, mais la pièce est si courte qu’on a peu de temps pour s’en rendre compte. On suit avec plaisir les déboires de Donna Lucrezia pour révéler à son fils leur lien de parenté, sans s’en faire haïr à cause de sa terrible réputation. Le texte est beau et se suffit à lui-même : si on ferme les yeux un instant, on est transporté dans la grande salle du palais d’Alfonse d’Este, où Lucrèce est forcée d’empoisonner sont propre fils, ou dans la salle de bal où Gennaro découvre l’identité de sa mère au moment où elle rend son dernier soupir, poignardée de sa main. La pièce en trois actes est rythmée simplement par l’extinction des lumières à la fin de chaque acte, et par la lecture des didascalies et résumés rapides des quelques parties laissées de côté. L’atmosphère est conviviale et joyeuse, l’aspect tragique de la pièce adouci par le sourire de la comédienne, et on ressort content, si un peu frustré de la brièveté de la représentation.

Flore Picard

Le Théâtre des Déchargeurs à Paris propose de remettre le texte au cœur des problématiques théâtrales aux mois de mai et juin de cette année grâce à un programme nommé Solo Théâtre. L’idée est simple et efficace, les comédiens sont confrontés à un texte. Parfaitement seul en scène, ils doivent l’interpréter.  Ce type de représentation qui tient de la performance offre une vision différente de l’espace théâtral. Ainsi, lors de la représentation du 25 mai dernier, c’est la pièce de Victor Hugo Lucrèce Borgia qui a été revisitée.

Seule en scène, une jeune comédienne lit le texte depuis sa tablette et tente d’exprimer avec justesse le rôle de chacun des personnages. Sans décor, sans costume et dans une lumière frontale face à un public très réduit, elle tente en une heure d’interpréter la pièce.

Si l’idée de départ est intéressante, le résultat est décevant. Il est très difficile de rendre une longue pièce comme Lucrèce Borgia en une heure et le texte est donc sauvagement coupé ne laissant alors plus que l’image mélodramatique de l’action. Lucrèce apparaît comme une femme gémissante, loin de la force réelle du personnage. De plus, l’exercice de lecture étant loin d’être facile, la comédienne, si elle rend un très bon Alphone d’Este, époux de Lucrèce, elle ne peut être juste avec tous et par conséquence, Gennaro (le fils caché de Lucrèce) semble affaibli, comme dénué du caractère fougueux de sa jeunesse.

Il reste que cet exercice est intéressant et que chaque comédien qui s’y soumet fait preuve d’un courage louable.

Margaux Spruyt

Quand Les Livreurs revisitent Hugo…

Lucrèce Borgia, version Solo Théâtre

Dans le cadre de son cycle Solo Théâtre, le théâtre des Déchargeurs a invité Les Livreurs, groupe de Lecteurs sonores, à prendre la scène du 25 mai au 25 juin 2016. L’espace de plusieurs soirées, tout un florilège d’œuvres théâtrales (de Tchekhov à Molière, en passant par Shakespeare, Sophocle ou encore Marivaux) est revisité par une personne, seule sur scène, faisant vivre le texte et ses personnages par sa voix. C’est ainsi que Lucrèce’ Borgia, drame romantique de Victor Hugo, s’est trouvé être adapté et interprété dans la petite cave intimiste des Déchargeurs le 25 mai dernier.

Lucrèce, seule face à elle-même

La pièce, jouée pour la première fois en 1833, nous plonge dans l’Italie du XVIe siècle pour nous conter la tragique histoire de Lucrèce Borgia’ et de son fils Gennaro. Digne héritière de la riche et puissante famille Borgia, Lucrèce est crainte dans toute l’Italie pour son pouvoir de vie ou de mort sur ses concitoyens. Après le fratricide de l’un ses frères, avec lequel elle donna incestueusement naissance à Gennaro, elle cherche à nouer contact avec son fils pour lui manifester son existence et lui demander pardon. Ce dernier, brave soldat élevé loin d’elle dans des conditions modestes, va découvrir que sa mère n’est autre que la terrible et cruelle Lucrèce Borgia et non la femme bonne et vertueuse qu’il imaginait, augurant une fin tragique.

Une personne pour plusieurs rôles

Dans un face-à-face quasi-direct avec les quelques vingt spectateurs, la comédienne alterne, seule, les différents rôles de la pièce (tronquée, pour durer une heure environ). Sans décor, avec un simple projecteur braqué sur elle, elle lit le texte à voix haute sur sa tablette (qui pourra en déranger certains d’ailleurs, ne serait-ce que pour la lumière qu’elle dégage) en variant les gestes, le ton, les mimiques et les postures pour jouer les personnages. La voilà qui passe d’un air et d’un ton bonhomme pour jouer Gennaro à une posture féminine et une voix plus nuancée pour incarner Lucrèce. Puis voici qu’elle plisse le front, hausse le ton, baise la tête pour se mettre dans la peau de tel ou tel personnage. Et change à nouveau pour revenir à Lucrèce… Une mue plus ou moins fluide et réussie selon les cas, bien qu’intéressante d’un point de vue théâtral.

Un retour au texte qui donne de l’élan au drame

Avec sa voix et sa gestuelle pour seuls alliées, la comédienne, habillée d’une simple robe rouge, incarne le drame en trois tableaux principaux. La pièce étant dépouillée de toute didascalie ou élément de décor, l’attention se porte plus que jamais sur le texte. Son élégance, son rythme, sa profondeur. Et sa densité tragique. Aussi la progression de l’histoire prend ici une autre mesure avec l’incarnation des personnages par une seule et même personne. Le fils et la mère, le mari et la femme, l’assassin et la victime, la maîtresse et le servant… Tous sont joués l’un à la suite par la comédienne, renforçant la dimension tourmentée et mélodramatique de la pièce. Si l’effet de style peut être surprenant au premier abord, il devient captivant par la suite. Un seul lieu, une seule comédienne, pas de décor… Néanmoins, de quoi voyager en Italie et redécouvrir la pièce d’Hugo sous un jour nouveau !

Philip Boisvieux

Au théâtre des Déchargeurs, jusqu’au 25 juin, un lecteur se saisit chaque soir d’un grand texte, et en fait vivre à lui seul tous les personnages, ce pendant une heure. La première de ces soirées solo théâtre a eu lieu le 25 mai. Une lectrice s’est emparé de Lucrèce Borgia de Victor Hugo. Les Livreurs nous proposent de vivre une expérience originale, conviviale et sans prétention. On descend quelques marches, et on se retrouve dans une cave sombre et fraîche, sous une voûte en pierre, dans une toute petite salle qui compte à peine une vingtaine de chaises et quelques petites tables rondes. La scène ne comporte aucun décor. La lectrice se tient debout devant un iPad. Vêtue d’une robe rouge qui sied assez bien à Lucrèce Borgia, elle se saisit des rôles un à un : d’abord timidement, puis vigoureusement. Elle change de voix, si bien que nous comprenons aisément quel personnage est en train de s’exprimer.

De l’union de la terrible Lucrèce Borgia et de son frère Jean Borgia est né Gennaro. Jean Borgia a été tué par son frère César Borgia, lui aussi épris de sa sœur. Gennaro a grandi sans savoir qui étaient ses véritables parents. Lucrèce suit Gennaro et lui parle à Venise, cachée derrière un masque. Alors qu’il se laisse séduire, ses amis l’avertissent. Il s’agit de la terrible Lucrèce Borgia. Gennaro commet alors un crime de lèse-majesté en effaçant le B de Borgia sur la façade du palais de la duchesse. Don Alphonse, l’époux de Lucrèce, lui donne sa parole : l’affront sera lavé par l’exécution du coupable. Lucrèce n’apprend que trop tard que le coupable n’est autre que son fils Gennaro, que son mari soupçonne d’être son amant. Elle parvient cependant à le sauver en lui remettant un contrepoison. Gennaro hésite avant de le boire : ce que Lucrèce lui dit être un contrepoison n’est-ce pas plutôt cela même qui risque de l’empoisonner ? Elle lui demande de quitter Ferrare sans se retourner. Elle sait qu’elle ne reverra pas son fils et voudrait entendre de lui une parole aimable : après tout, ne vient-elle pas de lui sauver la vie ? Gennaro lui demande alors de lui jurer qu’elle n’est en rien responsable des malheurs de sa mère. Lucrèce ne peut alors pas lui jurer une telle chose. Au lieu de quitter la ville, Gennaro se rend à une fête. Lucrèce y empoisonne les hommes qui l’ont calomniée à Venise. Parmi eux, se trouve Gennaro. Elle le supplie de boire à nouveau le contrepoison. Il refuse et veut la tuer pour venger ses amis. Elle lui avoue alors qu’il est le fils de Jean Borgia. Gennaro croit un instant que Lucrèce est sa tante. Il la transperce d’un coup d’épée. Dans un dernier souffle, Lucrèce lui dit : « Je suis ta mère ! ».

La lectrice, dont on peut déplorer que le nom ne figure nulle part, passe d’un personnage à l’autre avec une grande fluidité. Elle donne du relief aux moments cruciaux en les disant avec lenteur et intensité. Son interprétation est fine, sensible, et témoigne d’une réelle envie de faire vivre le texte. Cette proposition minimaliste met en relief la beauté du texte de Victor Hugo. On goûte chaque mot, puisque aucune représentation, à proprement parler, ne vient nous faciliter la tâche. L’aspect comique de la pièce se trouve amplifié. La salle rit aux éclats quand don Alphonse rétorque à donna Lucrezia : « Les serments, cela est bon pour le peuple. » La dimension tragique de la pièce semble cependant plus difficilement pouvoir se passer d’images, et la scène du matricide peine à susciter chez le spectateur tout le trouble que la vue aurait aisément provoqué. Quelques rires se font même entendre dans la salle lors de cette scène finale. La lectrice, non sans humour, nous remercie d’avoir assisté à « cette comédie de Victor Hugo ».

Stéphanie Morel
Illustration : Costume de Mlle George dans le rôle de Lucrèce Borgia, 1833, via Wikimedia Commons