L’île du rêve

Opéra | Athénée Théâtre Louis-Jouvet | En savoir plus


L’adaptation en un opéra de trois actes du roman de Pierre Loti, Le mariage de Loti par Reynaldo Hahn et sa mise à la scène le samedi 10 décembre au Théâtre Louis Jouvet, avec une mise en scène d’Olivier Dhénin, une direction musicale de Julien Masmondet et la participation de l’Orchestre du Festival Musiques au pays de Pierre Loti, s’est voulue une restitution de l’exotisme caractérisant l’œuvre de l’auteur. L’histoire était une de ces tragédies normales, dont les personnages ont bien souligné l’itération : un militaire occidental trouve une jeune fille autochtone sur une île de Polynésie, dont il s’éprend et qui s’éprend de lui; mais l’amour est contrarié par la tradition qui enracine la jeune fille dans son pays natal, et le colon-aventurier doit bientôt s’en aller, rappelé par ses maîtres.

Ce n’est donc pas par son argument que cette pièce pouvait briller, par la force des coups de théâtre ou par celle des grandes tirades. Sur le sujet, il était difficile de faire face aux monuments qui ont déjà investi l’amour en opéra en lui octroyant ses grandes heures. Le schéma triptyque adopté, rencontre-amour célébré-séparation, aurait difficilement pu rivaliser avec les malheurs de Madame Butterfly, dont les stances lyriques ont saisi l’auteur de cette critique dans ses premières expériences d’opéra. Confrontation défavorable, donc, si l’on opère ce rapprochement, pas moins que ceux qui reprochèrent à Pierre Loti son exotisme et son éloignement des exigences naturalistes occupant (quasiment au sens militaire) l’espace littéraire français de la fin du XIXème siècle.

Jugeons Loti avec Loti, et Renaldo Hahn avec Reynaldo Hahn. Sans prétention d’une vraisemblance aigue ou d’une scientificité dans le rapport au vécu[1], Reynaldo Hahn exprime l’onirisme béat et la sensualité enivrante dont le souvenir de son voyage à Tahiti était imprégné. La rupture culturelle, bien soulignée dans le contraste entre les jeunes filles choristes, jambes et pieds nus, et les militaires français en uniforme, devait rappeler dès le début la barrière sociale qui aurait raison de cet amour. Les jeux d’éclairages et la projection sur des panneaux amovibles  de paysages de cartes-postale visaient à complémenter l’exotisme et l’onirisme thématiques de l’œuvre.

L’encadrement de la pièce, par deux phases typisant la culture, était expressif : le chœur, composé d’une dizaine de jeunes femmes, était disposé de biais par rapport au public, assis et en deux rangées de quatre disposées face à face, dans une disposition toute particulière. Cet encadrement, chanté, devait rappeler la dimension rituelle et communautaire de ce monde, où les visites d’étrangers font événement. La pièce se clôt ainsi en marquant un retour au point de départ. La culture a fait barrière à cet amour dangereux qui se serait dénaturé en échappant au cadre de sa naissance, ce coin de paradis : ceci, les chants (en français) ont beau jeu de le rappeler. Ainsi plongé dans cette atmosphère si suave et sensuelle, le spectateur pouvait se laisser emporter à un doux songe d’1h30, porté par une mélodie sans grands éclats, mais fredonnante, rythmée, régulière…

[1] Par exemple, notons avec le livret que «sa botanique est d’ailleurs très réduite, se limite à une dizaine d’espèces qu’il connaît mal, et laisse dans l’oubli les arbres les plus caractéristiques et les plus répandus » : un exemple magnifique d’une critique à côté de la plaque par Albert T’Serstevens, publiée dans Le Monde du 10 janvier 1950

Guillaume Azouz

L’île du rêve, est un opéra de Reynaldo Hahn basé sur un épisode de la vie de l’explorateur Pierre Loti (Enguerrand de Hys). Cette œuvre en trois actes raconte l’arrivée de Loti, un marin français à Bora-Bora ainsi que son histoire d’amour avec Mahénu (Marion Tassou) une jeune autochtone. Le premier acte raconte la venue de Loti sur l’île et son l’amour naissant avec Mahénu, le second est focalisé sur l’histoire de Téria (Éléonore Pancrazi) qui était mariée au frère de Loti, devenue folle depuis son départ. La troisième acte est celui du mariage de Mahénu et Loti, qui n’aura pas lieu car ce dernier doit repartir en France, il propose à Mahénu de venir avec lui mais elle ne le suivra pas.

Dans la très jolie salle à l’italienne du théâtre de l’Athénée Louis-Jouvet, s’ouvre un chœur de vahinés qui nous conte les plaisirs et les beautés de leur île. Le metteur en scène (Olivier Dhénin) place cet ensemble derrière un rideau légèrement transparent les formes de ces chanteuses sont fantomatiques et intrigantes, impression que Loti a du ressentir à son arrivée. La mise en scène est très épurée, on trouve des éléments mobiles à l’arrière de la scène, couplés parfois à des photos d’époque de Tahiti. Ce choix donne un aspect moderne à un opéra qui est tout à fait traditionnel. On trouve des tableaux scéniques très bien composés, par exemple dans le troisième acte, au moment où Loti et Mahénu doivent se marier sur le fond de la scène, derrière de grandes plaques transparentes bleues ou roses, danse des vahinés avec des marins pendant que l’action principale continue en avant-scène.

Le livret est écrit par André Alexandre et Georges Hartman. La musique est interprétée par l’orchestre du Festival de Musique au pays de Pierre Loti, et dirigé par Julien Masmondet. Marion Tassou est de loin la meilleure dans son rôle, la jeune soprano est excellente et passionnée.

L’île du rêve, un opéra traditionnel avec une intrigue très classique sans grandes surprises, mais renouvelée par une mise en scène contemporaine qui sert efficacement les intérêts artistiques.

Arianna Bocca

« […] cet « instrument de musique de génie » qui s’appelle Reynaldo Hahn étreint tous les cœurs, mouille tous les yeux, dans le frisson d’admiration qu’il propage au loin et qui nous fait trembler, nous courbe tous l’un après l’autre, dans une silencieuse et solennelle ondulation des blés sous le vent. »

Marcel Proust

C’est dans la somptueuse salle du théâtre de l’Athénée-Louis-Jouvet que l’on a pu assister à la représentation de l’Ile du rêve de Reynaldo Hahn, une opérette pleine de délicatesse, mise en scène par Olivier Dhénin avec l’Orchestre du Festival Musiques au pays de Pierre Loti dirigé par Julien Masmondet.

Reynaldo Hahn est né à Caracas en 1874, d’une mère vénézuélienne et d’un père allemand. Il immigre tôt en France et montre très vite de grandes aptitudes pour la musique. Il se fait alors un nom dans les salons parisiens qu’il est bon de fréquenter pour un jeune homme plein de talent et d’ambition et il devient rapidement l’un des compositeurs les plus renommés de la Belle Époque. C’est d’ailleurs dans ces salons que celui qu’on aime à appeler “Le Vénézuélien de Paris” fait la connaissance de Marcel Proust qui deviendra son amant et ami intime (il restera sans doute comme l’un des êtres que Proust aimait le plus chèrement).

Reynaldo Hahn, au tout début de sa longue carrière qui le mènera jusqu’à diriger le prestigieux Opéra de Paris, choisit d’adapter Le mariage de Loti, roman autobiographique de Pierre Loti, inspiré de ses voyages à Tahiti, qu’il présente en trois actes à l’Opéra Comique. On y retrouve déjà les grands thèmes qui parcourront l’ensemble de son œuvre comme l’exotisme, la mélancolie mais aussi une certaine légèreté pétillante qui convient tellement à l’onirisme caractéristique du roman.

Hahn déclarait n’avoir qu’un seul rêve – en plus de “pouvoir manger de la bonne cuisine sans engraisser” – celui “d’avoir un cœur léger”. Dans sa représentation, Olivier Dhénin fait le choix de rendre compte de cet esprit d’apesanteur si cher au musicien que Proust évoque avec grâce lorsqu’il parle d’ « une silencieuse et solennelle ondulation des blés sous le vent ». La mise en scène est extrêmement sobre et laisse la musique et les voix à elles seules emporter le spectateur dans l’univers exotique de Loti où se mêlent mythe occidental de la vahiné-enfant et fantasmes non avoués. C’est par le choix des costumes, par ailleurs très simples et à l’harmonie très pure, que Olivier Dhénin parvient à apporter quelques touches de modernité à cette composition.

Paul Facomprez

Mon premier Opéra. J’ai une place dans une loge près de la scène, je suis à deux pas du plus grand opéra de Paris, l’orchestre vient de la ville de mes années de lycées… Bref, la soirée devrait bien se dérouler malgré mon retard.

J’écoute et je regarde. J’entends des roulements de R à l’infini et je vois des décors simplistes. Des chanteurs qui ne jouent pas et des acteurs qui ne chantent pas. Normal après tout mais un je-ne-sais-quoi ne me plaît pas.

J’entends dans une autre loge une femme s’exprimait ainsi à son mari : « C’est bien mais ça manque… ». C’est ça je ne m’y connais pas en Opéra mais ce soir ce que j’entends manque d’un quelque chose. Je l’ai toujours imaginé comme transportant ; comme la danse vous transporte, comme la musique, comme un livre, etc. Et ce soir je ne ressens rien, je suis passivement cette histoire d’amour invraisemblable. En 2 phrases le personnage principale se fait influencer et change d’avis. Elle finit par chanter en touchant le sol de très près avec son visage. Mon approche peut sembler satirique mais j’avais plus envie de rire que de pleurer avec eux. Des tragédies mise en scène il y en a des milliers et même si cela reste un genre qui peut facilement être porter à la comédie si il est mal jouer, il reste un sujet moderne. Le metteur en scène a d’ailleurs voulu moderniser cet opéra par sa scénographie. L’idée des différents plans, du bois et des vieilles photos étaient bonnes. La scénographie était belle mais simpliste et quand elle est accompagné d’une histoire qui l’est aussi on s’ennuie rapidement. J’aurais préféré que l’histoire soit plus moderne ou que le jeu le soit. Cette fiche est parfaitement subjective, je ne peux que vous conseillez de voir cet opéra pour vous forger votre propre avis.

Circé Malnoy

Vierge de toute expérience à l’opéra, c’était ma première fois. La rencontre avait lieu à l’Athénée Théâtre Louis-Jouvet (Paris 9e). L’appréhension laissa place à l’intuition pour aborder L’île du rêve. Composée à 17 ans par Reynaldo Hahn, la pièce s’inspire de l’écrivain Pierre Loti et relate son voyage en Polynésie. L’ivresse insulaire s’empare de celui qui découvre l’abondance d’une nature paradisiaque. Il est question d’amour durant 1h15. Un jeu de séduction croquant fait office de préliminaires. L’histoire d’amour déchu de l’écrivain avec une jeune polynésienne révèle ensuite une mélancolie plus amère. Finalement, le déchirement puis la distance donnent un accent tragique à la pièce.

D’emblée, je suis saisi par les performances vocales servies par une mise en scène soignée. La mise en lumière offre pour sa part un jeu d’ombres subtil. Il s’en dégage une esthétique bien que des éléments de la pièce paraissent m’échapper. Installé dans la fosse orchestre qui est ma partenaire pour mon premier rapport à l’art lyrique, je tâtonne avant de rentrer dans la pièce. Le scénario demeure en effet difficile à suivre. Une fois la première demie-heure passée, je manque de décrocher, la pièce me paraît parfois ardue. A ce moment-là je n’ai qu’une envie, que le premier acte se termine le plus vite possible. Une dizaine de minutes plus tard, l’entracte est ainsi la bienvenue.

Néanmoins, à défaut de tout comprendre, je me laisse doucement bercer par les sonorités envoûtantes. La mélodie empreinte de notes boisées et teintée de légèreté m’emporte. Je cède à la tentation. L’évocation des parfums, des fleurs et des étoiles m’enveloppe. L’île du rêve prend tout son sens. C’est une surprenante invitation au voyage qui m’emporte vers un exotisme onirique. L’éclat de sensations se révèle tout à fait plaisant. Les effluves paradisiaques m’ont doucement arraché à la réalité, là est l’essentiel. Toutefois, la résonance de quelques notes polynésiennes demeure trop brève pour me combler. Si ma première fois ne reste pas inoubliable, j’en garderai un souvenir ému. Grâce au plaisir de la découverte, je ne suis plus sot.

Valentin Thibaut-Sochay
Photo : Athénée Louis-Jouvet