Les solidarités mystérieuses, Pascal Quignard

Les solidarités mystérieuses, écrit par Pascal Quignard et publié aux éditions Gallimard.

Chronique littéraire de Colin Guérand.

Mystérieux, le titre lui-même l’est. Seule, une citation placée en quatrième de couverture, vient éclairer de sa faible lueur la pénombre de cette formule, presque mystique : le nouveau roman de Pascal Guignard, on le devine, traite des relations humaines; de relations sous-terraines mais puissantes, presque incompréhensibles, et belles.

Ces solidarités, le roman les décline autour de quelques personnages, pris au milieu de la trame narrative, parmi lesquels une figure domine, noyau à partir duquel se tissent progressivement les histoires annexes : Claire.
En effet, la première partie s’ouvre, d’une manière très sobre, sur le voyage de Claire, qui se rend seule au mariage de sa cousine, en Bretagne. Les descriptions sont simples, essentielles, saines. Le personnage de Claire est pour l’instant obscur. On ne la connaît pas, elle ne nous est pas présentée. Cette amorce remplit avec efficacité le double rôle que Quignard lui a assigné : ramener Claire dans sa Bretagne natale, chargée de toutes les joies, mais aussi toutes les tares de son enfance, et l’introduire dans la narration.

Et ce n’est pas pur hasard si ces deux mouvements du personnage, l’un géographique, l’autre fictionnel, s’entremêlent : la Bretagne, à la manière d’une pièce « in camera » de Racine, est l’endroit dans lequel l’action se passe, l’endroit nécessaire à l’action. On pourrait même dire que l’endroit est action. Dans cette histoire, Dinard, Saint-Enogat, La Clarté sont autant de jalons qui marquent la Bretagne de Claire, autant de trésors ou de boites de Pandore enfouis dans la lande, relégués au fond de l’inconscient breton durant l’exil parisien, et qui ne peuvent ressurgir que devant sa présence. La lande, l’océan, les falaises, sont des images mouvantes qui peuplent la pensée de Claire, la modifient, agissent sur son être. Et cette complexité, ce caractère actif de l’arrière-plan est repris, traduit et modulé par le système narratif de Quignard : à mesure que Claire s’enfonce dans les monde clos de la Bretagne, elle s’empêtre dans la narration du roman, dont les entrelacs se dessinent en fond derrière la simple trame, et rejoint la Bretagne au rang des manipulateurs cachés de l’expérience romanesque.
Durant cette première partie, consacrée à Claire, le style est posé, jamais grandiloquent, mais toujours efficace. Lui aussi, s’est vu attribuer une utilité double : celle, d’abord, d’imprimer au texte cette légère mélancolie, sournoise et persévérante, qui enveloppe en permanence le personnage de Claire, et teinte son monde d’une grisaille bretonne. Et celle, d’autre part, de permettre, par sa calme sobriété, les changements constants de points de vue, de schémas narratifs, des temps du récit, qui, malgré toutes les désorientations qu’ils font subir au lecteur, reposent sur cet élément connu, continu et quelque part rassurant du style.

On ne trouvera pas, dans le roman de Pascal Quignard, de descriptions faites à grands coups de plume, mais au contraire, des petites touches vraies qui se multiplient pour former un tableau cubiste. En effet, les descriptions partielles et plurielles qui caractérisent ce roman s’apparentent quelque peu à un Picasso : un personnage y est décrit d’un point de vue particulier, qui est ensuite abandonné, et repris par d’autres personnages, d’autres voix, qui apportent à la description précédente de nouveaux éléments, la complètent, la réajustent, de sorte que l’on visualise le sujet de la description sous différents éclairages, ou différents angles, comme si l’on pouvait voir tous les aspects d’un être de volume.
De plus, on observe, au sein de la partie explicitement dédiée à Claire de savants changements de temps, qui viennent altérer la nature de la narration, la modifier légèrement dans un sens ou un autre. Ainsi, on notera un exemple frappant de l’utilisation par Quignard de l’éventail des temps grammaticaux à la page 59, lorsque Claire rentre dans la pharmacie de La Clarté au présent, et s’en échappe au passé, après avoir subi un traumatisme émotionnel. Si l’on analyse ce passage, on remarque que, fidèle à l’esprit stylistique développé jusqu’alors, sobre et distant, Quignard passe du présent au passé simple lorsque survient la crise émotionnelle de Claire, puis, une fois Claire enfuie, poursuit par de l’imparfait, pour ensuite retourner au présent. Comme si, devant la violence du choc émotionnel, le présent, qui accompagnait Claire dans sa banale promenade, se rétractait en un passé simple de mise à distance, avant de revenir vers elle progressivement, par la transition d’un imparfait de soulagement. Ainsi, la continuité mélancolique de la narration est préservée, et l’émotion, bien qu’elle soit partiellement camouflée par ce procédé, se fait sentir, plus subtile.
Ce sont ce jeu narratif, ces ellipses perpétuelles semées dans le récit qui forment le côté discontinu du roman, et qui se construisent autour de la base stable qu’est le ton mélancolique du récit. L’histoire est fragmentée, pas le style. Du moins, pour la première partie.

Nous ne sommes pas au bout des surprises que nous réserve Quignard. Lentement, mais sûrement, la description de Claire prend du volume dans les parties suivantes, se précise, parfois se contredit. Au fur et à mesure que les points de vue défilent (celui de Simon, de Paul, de Juliette…), on découvre des facettes cachées de Claire, ou plutôt Marie-Claire, de son amour pour le pharmacien de La Clarté. L’auteur, à la façon d’un nouveau romancier, ménage des effets de transition, des zones d’ombres partiellement chassées par des révélations, des illuminations progressives rendues possibles par la multiplicité des points de vue. Un procédé d’autant plus efficace qu’il est servi en écho par une multiplicité des styles, qui s’accordent avec la personnalité des protagonistes : la partie dédiée à Paul, par exemple, fait montre d’une langue plus resserrée, plus dense que celle de Claire. Chez Paul, les phrases s’allongent, s’accumulent, alors qu’une certaine rareté, un principe d’économie caractérisaient celles de Claire.

C’est donc une merveille de complexité que nous livre Quignard avec ce dernier roman, un fouillis de mots, de voix qui parlent à la fois à l’unisson et à contretemps, qui mélangent accords et désaccords, qui se complètent ou qui s’infirment. Un fouillis qui n’est régi que par l’histoire distendue de Claire, qui apparaît en pointillés dans le texte, et dont la ligne directrice est donnée par le ton dominant du roman, celui de la mélancolie, celui de la Bretagne.
L’histoire est simple, son utilisation est plurielle, subtile, volumineuse.

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One thought on “Les solidarités mystérieuses, Pascal Quignard

  1. Ce matin, je déambule au travers du fratras de futurs cadeaux de Noël… Non, mon errance est à contre-courant du vent, du froid, de la senteur iodée des joncs. Claire me précède avec ses longues jambes de héron, son profilé de marbre effleurant la lande au raz des falaises. J'ai envie soudain d'une escapade la-bas, d'une reconnaissance des lieux, d'une résurgence du drame  imagé de son relief,de sa senteur, de son éternelle humanité. Le livre se prolonge bien au delà de ses deux cent cinquante trois pages. Il m'habite Je l'effeuille, je le déguste par lampées. Il détient la teneur de ce qui fait le prix de la vie, son insondable profondeur,son infinie diversité.
    Merci !
    Denise Lovag
     
     
     
     

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