Les Marchands

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Le mercredi 16 octobre, au théâtre de l’Odéon, se tenait la représentation d’une pièce pour le moins originale. Les Marchands, pièce écrite et mise en scène par Joël Pommerat, s’inscrit dans une dynamique contemporaine. La pièce n’est ni une reprise une re-création mais un spectacle sorti d’une « mise en sommeil » de deux ans comme le souligne Joël Pommerat lui-même. Les Marchands s’inscrit dans le dernier volet d’une trilogie entamée par Au Monde et D’Une seule main. La pièce invite à réfléchir sur  la valeur et l’idéologie du travail. Bien entendu, elle ne se résume pas qu’à cela mais cette première piste apporte un éclairage intéressant. Le metteur en scène fournit une véritable réflexion sur les rapports qu’entretiennent narration et espace scénique, parole et espace théâtral. L’originalité de la pièce tient d’abord au fait qu’une narratrice dépeint l’histoire en voix off c’est-à-dire qu’elle mime les paroles qu’une bande sonore retransmet. Le défi est de taille, ressusciter des évènements passés dans le présent tient presque de l’oxymore. Qui de nous peut prétendre à retranscrire des souvenirs par définition immatériels en actes théâtraux concrets ? La pièce s’articule autour de quelques grands concepts à savoir la valeur du travail, la question de la mémoire et la mort. Ces trois directions forment un horizon assez large, qui, finalement, conduit le spectateur à une réflexion sur la politique, la société et surtout sur son existence propre.

Qu’est-ce-que le travail ? Dans Les Marchands, il est synonyme de vie, il est un droit et même un besoin. Le point de vue de la narratrice incarnée par Agnès Berthon (qui prédomine amplement) considère le travail comme une valeur essentielle à l’homme. Le metteur en scène s’attache pourtant à rendre les passages du travail à la chaine dans l’usine Norscilor sombres et pesants. L’éclairage est faible, le bruit assourdissant et les gestes robotiques n’ont plus rien d’humain. Le travail est source de capital, certes, mais il n’est pas la promesse d’une meilleure santé comme le soulignent les jeux de contrastes lumineux sur les visages devenus blafards. Si le mot matérialiste semble correspondre à la vision qu’entretient la narratrice, celui de spiritualité vient s’opposer. Son amie, dont le rôle est joué par Saadia Bentaïeb, ne travaille pas. Le décor de son appartement est sec et dépouillé. Seule une télévision et quelques chaises jonchent le sol. Son manque d’argent est sans doute à mettre en parallèle avec l’incommunicabilité qui pèse entre les membres de sa famille et elle-même. Ses relations humaines sont amputées par le déficit budgétaire dont elle est victime. L’argent semble donc être une condition aux liens sociaux. D’avantage attachée à la spiritualité, elle entretient des liens avec des gens qui ne sont plus de ce monde. Cette dernière est éloignée de la sphère des travailleurs, elle ne possède pas les compétences requises. Du haut de son 21e étage, elle semble davantage absorbée par l’au-delà que par les préoccupations sommes toutes « terre à terre ». En haut de sa tour, elle se rapproche d’une dimension spirituelle et même métaphysique. Or, c’est elle qui empêche la fermeture définitive de l’usine. Est-ce par peur ou par nécessité? Le metteur en scène souligne l’attachement qu’a cette femme pour l’usine, bien qu’elle n’y travaille pas, elle souhaiterait néanmoins y obtenir un poste. La scène du déchirement entre les gardiens de l’usine et cette femme est assez représentative, les cris sont perçants et les coups qu’elle donne sont ridicules face à la force de ces hommes machines. Le silence pesant qui occupe la scène lors de la mort ou plutôt du meurtre de son fils souligne un aspect tragique. La femme tue son fils comme l’usine tue ses travailleurs. En ce sens, l’aspiration à travailler déshumanise l’homme. Ce dernier place dans le travail une valeur qui dépasse celle de la famille et franchit ainsi les limites de la raison. En d’autres mots, la folie de cette femme reflète la trop grande valeur placée dans le travail.

Le concept de la voix qui résonne s’inscrit dans un cadre en forme de boîte. Il est tentant de faire la comparaison entre la boîte et l’esprit, la scène serait une retranscription de ce qui se passe dans la tête de cette narratrice. Cette voix intemporelle est le fruit d’une mémoire brumeuse, de vagues souvenirs souvent flous et incertains. Cette femme semble en proie au vide, au néant qui absorbe toute précision de son passé.  Parler du passé n’est pas chose aisée, si l’on veut le retranscrire il faut faire appel à son imaginaire. Si le rapport au réel est une dimension importante de la pièce, il ne faut toutefois pas omettre que l’imaginaire est bien présent.  C’est ici que Joël Pommerat est subtile, il réussit à concilier réel et imaginaire ou du moins, il parvient à faire en sorte que cet imaginaire renvoie à notre propre condition.
La vie n’est qu’un halo pâle, affirme l’amie de la narratrice. Elle n’est que fausseté et illusion. En effet, les scènes censées dépeindre un quotidien vivant sont parfois aux limites d’un monde imaginaire. Lorsque la narratrice décrit son travail à l’usine, la scène est plongée dans une inquiétante obscurité, les bruits sont assourdissants voire hurlants. Ces travailleurs aux mouvements saccadés ressemblent davantage à des robots qu’à des humains. Voilà ce que représente la vie selon la narratrice, somme toute fière de son usine. De l’autre côté du miroir, son amie qui ne travaille pas considère que le monde vrai est autre chose. C’est la mort. Le spectateur peut d’ailleurs constater que les apparitions fantomatiques de ses parents défunts paraissent étrangement réelles, même plus humaines que le travail à Norscilor.

La représentation est rythmée par des moments forts qui s’accroissent, sans cesse la narratrice ajoute des évènements qu’elle qualifie de toujours « plus extraordinaires » et la pièce semble ne jamais pouvoir s’arrêter, telle une machine. Car il s’agit bien d’une machinerie, parfois ses rouages s’accélèrent, d’autres fois  ils grincent, grippés par le temps. Mais toute chose a sa fin de même que toute représentation théâtrale éclot du vide pour retourner au néant. On soulignera la réflexion du théâtre sur le théâtre que le metteur en scène envisage dans les passages du chanteur qui, après des évènements durs, se donne en représentation devant les autres comédiens. Ici, le comédien se met en scène lui-même pour incarner un chanteur, il se donne en spectacle. Son public, c’est nous, mais c’est aussi les autres comédiens. Ce chanteur renvoie surement à notre situation. Nous allons au théâtre pour nous divertir et pour combler notre vide existentiel devant nos semblables qui incarnent des personnages que l’on espère fictifs. Or ici, chacun des personnages est un fragment de ce que peut-être le quotidien. Finalement, comme l’indique à juste titre la narratrice, nous sommes tous les « marchands » de notre vie. Les comédiens vendent leur temps pour distraire le notre.

Bastien Mirandel

Une femme nous conte la vie de son amie qui nie l’existence de ce monde. Seul celui des morts est véritable. La narratrice travaille chez Norscilor, l’usine locale. En raison d’une explosion, cette dernière se trouve menacée de fermeture. La voilà qui tremble de perdre son gagne-pain, son défouloir, son alibi. L’amie, en dépit de son oisiveté, craint plus que tout cette fermeture. L’usine semble être le pont entre les vivants et les morts. Elle jette alors son fils par la fenêtre de son appartement, situé au vingt-et-unième étage. Ses parents, qui l’attendent dans le vrai monde, lui ont soufflé cet expédient. Leur prophétie se révèle exacte, cet héroïsme macabre conduira à la réouverture de Norscilor.

La pièce souffre surtout d’un choix narratif coûteux : les acteurs sont privés de parole. Cette confiscation n’est pas compensée par une certaine finesse, profondeur du récit. La voix se contente de nous énoncer ce que le dialogue aurait pu transmettre d’une façon autrement plus habitée. Cette décision aurait peut-être été justifiée si l’amie avait conté sa propre histoire. Son monologue intérieur aurait assurément été saisissant. La narratrice, au lieu de cela, énonce et répète des platitudes. La fixité allégorique des personnages déçoit plus qu’elle ne fascine. On tombe dans un réalisme de l’invraisemblable.

La pièce est néanmoins sauvée par la puissance de ses péripéties et des paradoxes auxquels elles conduisent. La personne qui tient le moins à ce monde parvient à le remettre à flot. L’amie est pour les uns une criminelle, pour les autres une héroïne. Chacun choisit son camp en fonction de ses intérêts propres. Ainsi, si la pièce possède un certain charme descriptif, elle peine à épouser les méandres de son intrigue.

Stéphanie Morel

Il me semble que je ne suis pas la personne la mieux placée pour donner un avis un tant soit peu objectif sur Les Marchands, pièce de Joël Pommerat, créée en 2006 au Théâtre national de Strasbourg et jouée ce mois-ci sur la scène du Théâtre de l’Odéon à Paris, et ceci au sens propre comme au sens figuré. Assise au niveau du second balcon, j’étais sujette à un double vertige : celui dû à ma place et celui bien spécifique provoqué par la pièce elle-même qui réussit à plonger son spectateur dans le monde aliénant et angoissant d’une cité industrielle à l’avenir incertain.

Joël Pommerat transmet directement cette aliénation à son spectateur grâce à une mise en scène sobre, brutale mais efficace. C’est une voix qui nous raconte son histoire, une histoire d’amitié que le chômage sépare mais que les pratiques divinatoires unissent : deux femmes se réunissent pour entrer en communication avec les morts. Dès le début de la pièce, la voix happe ceux qui l’écoutent dans son monde où tout se répète : les gestes que l’on doit répéter sur la chaîne de l’usine pour l’une, les lamentations à sa famille pour l’autre tombée dans la spirale infernale de l’endettement. A l’image de cette répétition, des phrases qui s’enroulent sur elles-mêmes, des mots simples qui se répètent, « mon amie » dit la voix sans jamais donner à celle-ci une autre identité.

On aurait pu penser que cette mise en scène brutale allait faire tomber la pièce dans un simplisme naïf mais c’est ce à quoi elle échappe : sa grande force réside en effet dans sa non-prise de position politique, si la théorie marxiste du travail résonne, elle ne constitue pas l’axe structurant de la pièce. On préférera dire que Pommerat pose des problèmes plus qu’il ne les résout et fait réfléchir son spectateur sur le rapport ambivalent que nous entretenons au travail : il nous nourrit mais peut faire très mal. Les maux de dos de la narratrice, provoqués par la chaîne, l’acculent au port d’un corset et font immédiatement penser aux troubles musculo-squelettiques diagnostiqués chez de nombreux salariés aujourd’hui. Les acteurs jouant sans leur voix, le spectateur se concentre sur la présence corporelle qu’ils dégagent : de la violence symbolique provoquée par les talons hauts d’une sœur avare à la raideur du corps de la narratrice, impossible de ne pas être touché par la dimension physique de la pièce qui fait s’incarner même les morts.

Si la pièce prend son temps à mettre en place une situation étouffante, elle se creuse, s’étoffe d’une réelle tension problématique quand les personnages sont touchés par l’annonce de la probable fermeture de l’usine. Dès lors, se nouent des contradictions : de tous, celle qui est la plus touchée par cette annonce est celle qui justement ne travaille pas à l’usine; contradictions qui connaissent leur paroxysme quand cette dernière commet l’irréparable. De cette somme de contradictions, la pièce ne laisse pas indemne.

Chloé Pottiez

Le travail est un droit mais c’est aussi
un besoin,
pour tous les hommes.
C’est même
notre commerce
à tous.
Car c’est par cela que nous vivons.
Nous sommes pareils à des commerçants,
des marchands.
Nous vendons notre travail.
Nous vendons notre temps.
Ce que nous avons de plus précieux.
Notre temps de vie.
Notre vie.
Nous sommes des marchands de notre vie.

Créée en janvier 2006 par Joël Pommerat, qui en est également le metteur en scène, Les Marchands, dernière pièce d’une trilogie (avec Au monde en 2004 et D’une seule main en 2005), fait l’objet d’une reprise au théâtre de l’Odéon.
Tragédie non pas d’un instant mais d’un temps cyclique, machinal, le quotidien est devenu un engrenage. Le corps de la narratrice, comme une pièce en passe d’être usagée, se détériore, coince jusqu’à la paralysie. Cette femme dont la voix ponctue la représentation de bout en bout, laisse les personnages mimes de leurs souffrances. Elle raconte son histoire et celle d’une voisine qu’elle ne cesse d’appeler « son amie ». Son amie est seule, sans travail, sans mari, avec un fils qui lui échappe et une famille qui s’éloigne agacée par ses dettes, ses mensonges et des propos irrationnels. Tous travaillent pour Norscilor, usine au secteur d’activité obscure (des rumeurs évoquent « des matières suspectes, comme par exemple des matières permettant la fabrication d’armes violentes et radicales »), dans différents secteurs, divisés, sectionnés, empilés. Son amie a postulé mais n’a jamais été acceptée, sous-estimée, dévaluée. Elle persiste. Une vie professionnelle peut changer des habitudes. Elle le pense. Ou plutôt, ils le pensent pour elle. Remplacer les anciennes, en imposer de nouvelles plus conformes à la productivité. Cette amie se réfugie dans des croyances pour se détacher des vivants, effacés, et trouver le réconfort mortuaire, manifesté par des apparitions prophétiques et énigmatiques. Pommerat dénonce l’aliénation par le travail, refrain des luttes ouvrières, en insistant sur l’impuissance de travailleurs fantômes pour qui l’ailleurs est inexistant, le changement angoissant et la persévérance une absurdité. L’homme rendu absurde car interchangeable, sommé d’être performant. Autour de ces deux femmes, il y a bien des voisins, des inconnus, des proches, mais il y a aussi cette attente d’une délivrance.

Les décors, minimalistes, renforcent la nudité des protagonistes, faibles, à l’intimité violée par la marchandisation. La misère matérielle est illustrée par quatre situations aux éléments emblématiques : une télévision (jamais éteinte) dans les appartements de la narratrice et son amie, un bar, une chaîne de montage. Elles s’alternent, s’entre croisent. A l’usine, le bruit est assourdissant. En dehors, le silence l’est tout autant. Pommerat joue avec les transitions, longues et musicales, diffusant du réconfort. Comptines qui bercent et contrarient le banal, unique note de joie dans un spectacle éprouvant. L’interprétation est juste, la troupe soudée. Elle interroge :

Le lien unificateur, le dénominateur commun, est-il le travail seul ? Sans lui, quelles occupations ? Quelle place aurions-nous dans une société ? Comment regarderait-on les autres ? Lorsqu’est annoncée la fermeture de l’usine suite à une explosion meurtrière, les ouvriers vont se regrouper, solidaires, mais pour quelle issue ?

Guillaume Rouleau
Photo : Élisabeth Carecchio