Les idoles / Christophe Honoré / Odéon-Théatre de l’Europe

Les Idoles, sur le papier, a tout d’un spectacle centré sur Christophe Honoré, sur ses idoles, son rapport à elles, leurs apports à la construction de sa personnalité et de son art, somme toute une autobiographie indirecte et assez narcissique. Pourtant dès le tout début, lorsque le créateur s’adresse au public par l’intermédiaire d’un haut-parleur sur roulettes éclairé par un projecteur — refusant d’être réellement présent ou représenté sur scène — l’on sent que la pièce a choisi une autre approche. Si Les Idoles est une biographie, c’est plutôt celle, collective, d’une génération d’artistes homosexuels et bisexuels morts du sida pendant les années 1980 et 1990 ; c’est là un sujet délicat qui est traité avec grande attention voire avec amour, car s’ils ont été à l’époque ignorés ou répudiés du grand public (pour ceux qui ont annoncé leur maladie), ils brillent ici avec une splendeur que les comédiens et comédiennes, tous excellents, s’attachent à recréer.

Bernard-Marie Koltès, Cyril Collard, Serge Daney, Hervé Guibert, Jean-Luc Lagarce et Jacques Demy sont à l’honneur dans cette pièce en 15 parties annoncées par les postes de télévision en haut à droite de la scène, un des quelques éléments de décor sur l’estrade grisâtre et épurée qui ne contient guère que des marches, une paire de sièges amovibles, quelques colonnes, et en arrière-scène un arrêt de bus qui fait face au mur. S’ajoutent à cela des micros accompagnés de leurs présentoirs : les personnages en effet interagissent entre eux naturellement, souvent spontanément pour disputer le point de vue d’un autre, avant de s’avancer vers un micro comme s’ils se rappelaient soudain qu’ils étaient observés par un public. Le soir de la représentation, l’acteur qui joue Lagarce (Julien Honoré) s’était blessé et a passé la représentation tantôt en fauteuil roulant tantôt appuyé sur une canne, mais la mise en scène était si bien adaptée à sa situation qu’on aurait pu croire que tout était prévu.

Les échanges d’idées, d’expériences et de séduction, mais aussi les différends entre les personnages constituent l’esprit et le cœur de la pièce : si la biographie est certes collective, ce sont les perspectives singulières de chaque artiste qui rendent les 2 h 30 de spectacle si prenantes. Les monologues des personnages sont souvent plutôt des tirades interrompues de remarques, accords ou critiques des cinq autres comédiens qui ne s’aventurent jamais trop loin ; parmi les réels monologues néanmoins on note le très long récit (peut-être un peu trop pour l’heure tardive) de la mort de Michel Foucault par Hervé Guibert (Marina Foïs).

L’actrice phare de la pièce, cela dit, est assurément Marlène Saldana, interprète de Jacques Demy, qui parfois s’aventure en Liz Taylor. Dans la scène la plus réussie de la soirée, elle danse et mime devant un mur d’enceintes La chanson d’un jour d’été des Demoiselles de Rochefort avec une énergie puissante, jouissante et juste assez tragique pour cerner le personnage si particulier de Demy. Il est d’ailleurs le personnage le plus atypique de la pièce, lui dont on apprit la cause de la mort 15 ans seulement après cette dernière. Son personnage privé, presque prude et très fermé sert de parfait contrepied aux personnages plus ouvertement excentriques mais non moins fascinants, dont Cyril Collard (Harrison Arévalo) est le plus finement écrit.

En conclusion, Les Idoles repose sur la fragile balance entre la récréation de l’atmosphère d’un milieu dans un temps donné et les expériences personnelles mais universalisables de ses personnages, entre aussi la consécration desdites « idoles » et l’excuse collective que la société doit encore aux victimes de ces « années sida », mais le pari est selon moi réussi. L’hommage est vibrant et parvient à faire justice à son sujet intrinsèquement tragique sans s’apitoyer outre mesure sur le sort des morts du sida et le calvaire que la maladie fait subir à certains. L’horreur est présente et tout sauf gommée, la fin d’ailleurs ne souscrit pas à un happy end factice, mais la pièce entreprend de mettre un coup de projecteur sur les parcours des six artistes qu’elle met en scène, et donnera sans aucun doute aux spectateurs l’envie d’aller découvrir ou explorer plus en détail leurs œuvres. S’il fait revenir ses idoles d’outre- tombe, Christophe Honoré s’efface astucieusement pour laisser enfin s’exprimer pleinement et librement ces personnages qu’on a par le passé parfois voulu museler.

Ewen Zimmermann

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Avec la pièce de théâtre Les Idoles, Christophe Honoré signe un grand chef-d’oeuvre. Il maîtrise avec brio le mélange des genres, parvenant à traiter un sujet dur et morbide avec humour et légèreté. En donnant voix à de grands artistes décédés, il réussit avec grâce à nous faire passer aisément du rire aux larmes. Il amène ingénieusement le spectateur à s’interroger sur des questions cruciales telles que l’acceptation et l’affirmation de l’homosexualité, l’engagement dans la lutte contre le sida, le traitement et l’utilisation des mots, la puissance du cinéma capable de transcender le temps et l’espace.

Il offre à chaque personnage la possibilité de développer son intériorité et son caractère grâce à la longueur de la pièce, loin d’être vaine et fastidieuse. De fait, nous faisons face à un Koltès absent, renfermé, pessimiste et je m’en foutiste, à un Jacques Demy pudique et colérique mais palpitant et attachant, un Collard plein de vitalité et de sensualité, un Serge Daney tendre et bienveillant, un Guibert fragile et dans un besoin dévastateur d’amour, enfin un Lagarce provocateur et émouvant. La lenteur de la pièce permet ainsi un déploiement de couleurs et de sentiments qui font la nuance de chaque protagoniste.

Au cours de monologues saisissants, Honoré met à profit la virtuosité de la langue française et démontre par la même le maniement resplendissant des mots dont il est capable. Il crée habilement des ruptures de ton en opérant des changements soudains de registres de langue, qui visent à dédramatiser des discours intérieurs qui abordent de plein fouet l’expérience de la mort.

Le dramaturge française utilise tous les moyens dont il dispose pour insuffler vie et profondeur à son spectacle. L’accompagnement musical dramatise avec justesse des scènes de tensions émotionnelles. Au contraire, parfois, il permet de pulvériser cette condensation d’émotion en une danse réjouissante et baroque. Aussi, Honoré fait adroitement coexister le silence et le son. Il met à contribution le corps des acteurs de telle manière à ce qu’il s’exprime fougueusement et généreusement, au même titre que leurs voix, parfois fortes, souvent douces, parfois éraillées, souvent nouées, toujours authentiques et pleines de sincérité.

Le réalisateur des Chansons d’amour crée merveilleusement bien une connivence avec le spectateur cinéphile, en le matraquant de références culturelles auxquelles il invite à être attentif. De même, son amour pour le cinéma est perceptible par son choix d’insérer dans la représentation la réalisation et la projection simultanée d’un court métrage qui met à bas la pudeur homosexuelle, sans retenue aucune et avec une suave impertinence.

En faisant se côtoyer le trivial et le sublime, en mettant au jour des réminiscences et des souvenirs déchirants, en évoquant l’histoire d’une vie et d’une époque ravagée par une pandémie planétaire, Honoré nous offre un petit bijou théâtral. Tordant, bouleversant, vivant, poignant, brillant, ce spectacle poétique et délicat met en branle l’âme de tout spectateur un tant soit peu sensible !

Clara Lucas

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Au théâtre de l’Odéon, Christophe Honoré met en scène Les Idoles, d’après un texte qu’il a écrit lui-même avec l’aide de ses comédiens. Les Idoles, ce sont tous les artistes qu’il a découvert dans sa jeunesse, qu’il a aimé et qui sont morts du sida. Honoré les fait revivre sous nos yeux, pour leur laisser une seconde chance de s’exprimer. On voit donc Lagarce, Koltès, Guibert, Demy, Collard, Daney débattre ensemble de tolérance, d’art, de politique. C’est pour faire ressurgir le souvenir de ces hommes qu’il a admiré et qui ont influencé son travail qu’Honoré a réuni sa troupe de comédiens avec qui il a écrit le texte au fil des répétitions.

La démarche est personnelle mais permet de poser des questions plus fondamentales, notamment portant sur la question du sida. Honoré propose par exemple une réflexion autour du rôle politique de l’artiste. Celui-ci devait-il dire ouvertement qu’il était séropositif, au risque de subir le rejet de la société ou bien pouvait-il se permettre de se taire et garder le secret ? Ces discussions sont intéressantes et proposent des arguments puissants. Dans ces moments la pièce connaît ses meilleurs moments : les discussions portent certes sur des thématiques du passé ( les personnages reprochent par exemple à Demy d’avoir gardé le secret), mais font écho à des problématiques plus actuelles telles que le racisme, l’ouverture d’esprit, le rôle de l’artiste dans la société. Certains passages sont drôles et l’émotion est inévitablement produite par cette rencontre entre Christophe Honoré, lui-même un artiste talentueux, et tous les personnages qu’il met en scène dont on sent l’admiration et l’influence qu’ils ont eu sur lui.

Concernant la mise en scène, Honoré mêle diverses techniques, on reconnaît son talent de cinéaste dans les vidéos filmées au préalable qu’il fait projeter, et intègre aussi des moments de danse ou de chants. Cependant, si la pièce séduit par le jeu des acteurs et l’alchimie qui existe entre eux, la qualité des réflexions, l’humour, et l’émotion face à l’hommage rendu, elle comporte aussi quelques longueurs qui pèsent sur le bon déroulement de la pièce. Certains monologues prennent trop de temps ce qui conduit à l’essoufflement de la dynamique de la pièce. L’attention du spectateur s’en trouve diminuée et fait des Idoles un bon spectacle mais pas un chef d’œuvre.

Anais Masséna

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Christophe Honoré, auteur, réalisateur, dramaturge et metteur en scène, réalise une nouvelle pièce intitulée Les Idoles. Cette création succède à son précédent spectacle, Nouveau Roman, mettant en scène de grandes figures ayant appartenues au mouvement littéraire du même nom.

Avec Les Idoles, Christophe Honoré reprend le même principe, faisant dialoguer de grands artistes du XXe siècle, ayant pour point commun d’être mort du SIDA dans les années 1990. Les cinéastes Jacques Demy et Cyril Collard, le critique de cinéma Serge Daney, les auteurs dramaturges Bernard-Marie Koltés, Hervé Guibert, et Jean-Luc Lagarce entament une réflexion sur leur vie, leur mort, leur maladie, leur art. Bien qu’il considère ces artistes comme ses “idoles”, Christophe Honoré ne donne pas une représentation édulcorée de ces figures artistiques. Il les montre plutôt dans leur fragilité et leurs ambivalences et les confronte sur scène. Alternant moment de comédie et de drame, il fait s’interroger les artistes et les spectateurs. Doit-on avouer sa maladie au grand public ? Doit-on, de par son statut d’artiste, faire preuve de militantisme et revendiquer son homosexualité ? Ce sont des questions que posent Christophe Honoré, lui-même homosexuel.

Il serait toutefois réducteur de présenter cette pièce comme une simple réflexion sur l’homosexualité et le sida. La grande force de ce spectacle réside dans sa capacité à toucher tous types de spectateurs, quelques soient leur orientation sexuelle. En effet, cette pièce parle avant tout d’amour, thème particulièrement présent dans certaines parties de la pièce où les acteurs, excellents, comme Marina Foïs ou Jean-Charles Clicher, racontent les derniers jours de leur mort ou de celle de leurs proches frappés par la maladie. Christophe Honoré prend un autre parti-pris qui permet d’universaliser son propos. Il bouscule les genres, en choisissant des actrices pour interpréter des rôles d’hommes : Jacques Demy, homme réservé qui n’a jamais dévoilé son homosexualité, devient une femme qui peu à peu se dévoile jusqu’à danser, quasiment nue, sur scène. On soulignera d’ailleurs la performance assez impressionnante de Marlène Saldana. En ce qui concerne la mise en scène, Christophe Honoré utilise plusieurs médiums : la vidéo permet de multiplier les points de vus, et de présenter des scènes parallèles simultanément sur la scène. Il utilise le son (une enceinte sur roulettes) pour intervenir et expliciter la dimension autobiographique qui le lie à sa création.

Bien que cette pièce nécessite peut- être quelques connaissances culturelles pour pouvoir être pleinement comprise et appréciée, Christophe Honoré signe une œuvre marquante à ne pas manquer.

Fanny Auffret

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Photographe : Jean-Louis Fernandez